Florange : 2020 ou les tribulations d’ArcelorMittal en cinq actes

L'année 2021 commence par une amende de 150.000 euros prononcée à l'encontre du numéro 1 mondial de l’acier par le Tribunal de Thionville dans l'affaire des pollutions de la Fensch. Marquée par le Covid, l'arrêt de la cokerie, une grève et un procès, 2020 n'a pas été de tout repos non plus.

Depuis la fermeture en 2011 des hauts-fourneaux et de l’aciérie, les sidérurgistes lorrains n’avaient pas connu d’année aussi éprouvante. Seule éclaircie à Florange : la mise en production de Galsa 2, investissements de près de 100 millions d’euros, qui pérennise le laminage de tôles à forte valeur ajoutée pour l'automobile.

Covid épisode 1

Les sidérurgistes sont frappés de plein fouet par les révélations des premiers cas de contamination au coronavirus.
Un salarié est hospitalisé en réanimation, ce qui provoque immédiatement émotion et indignation de beaucoup de salariés. Mais contrairement aux autres industries lourdes de la région qui ferment leurs installations avec le confinement, ArcelorMittal refuse d’arrêter ses lignes. Elle se justifie par la volonté de continuer à livrer ses clients. Dans une communication interne le mardi 17 mars, premier jour du confinement, elle évoque "la nécessité de continuer à tourner".

Des conseils économiques et sociaux (CSE) extraordinaires s’enchaînent pendant plusieurs jours. Jeudi 19 mars 2020, Jean-François Malcuit, le chef d’établissement, semble céder sous la pression des syndicats et des contaminations qui se multiplient. Mais finalement les installations s’arrêtent… Pour reprendre quelques jours plus tard, le temps de remonter des équipes à la hâte. Dans un tract, la CGT est vent debout : "la direction n’a pas tenu parole et a trahi les salariés du site qui revendiquaient uniquement l’arrêt des activités temporairement pour préserver leur santé et ne plus s’exposer au danger", et dénonce "le choix de ne pas nous écouter et d’outrepasser les consignes de confinement pour stopper la pandémie. Les bobines et le fric avant votre santé !".

Les usines tournent au ralenti, en raison d’un absentéisme record : 40% des cokiers manquent ainsi à l’appel. Le 25 mars ArcelorMittal met en place un protocole sanitaire,  baptisé "mode opératoire: mesures pour limiter les expositions au coronavirus pour le personnel", qui ne parvient pas à convaincre les organisations syndicales, ni les salariés : le gel hydro-alcoolique manque cruellement, tout comme les masques, que la direction ne déploiera parmi ses salariés que bien des semaines plus tard, le 28 avril, lorsqu’il deviendra obligatoire dans toutes les entreprises de l’hexagone.

La CFDT, majoritaire à Florange, estime par la voix de son représentant syndical national Jean-Marc Vécrin, "que la direction n'a pas été à la hauteur au début de la crise sur le plan sanitaire, même si la situation s'est améliorée ensuite". Selon lui, il manque également un accord sur le télétravail, puisque 500 à 600 salariés y sont contraints depuis mars : " le télétravail, même souhaité, peut mettre à mal le collectif. Certains salariés sont restés des semaines sans venir sur site, ça nous interroge fortement sur les conséquences psychologiques".

Le 5 janvier 2021, la direction locale estime que "l’engagement des équipes et leur application rigoureuse des gestes barrières a permis de revenir à un haut niveau de production tout en respectant les mesures sanitaires les plus rigoureuses pour protéger la santé de tous". Elle reconnaît 70 cas de contamination depuis le début de la crise. Le site de Florange emploie environ 2.000 personnes.

La cokerie

Plusieurs fois évoquée sous le manteau, et dans le collimateur de la justice pour des rejets polluants dans la rivière Fensch, la fermeture de la cokerie de Serémange-Erzange est actée le 6 avril. En plein confinement, la direction française du groupe annonce aux élus du CSE central que l’outil est condamné. Depuis l’arrêt des hauts fourneaux d’Hayange en 2011, l’installation n’alimentait plus que ceux de Dunkerque. 

Un mois jour pour jour après cette annonce, elle est définitivement arrêtée. Les 170 salariés du site sont affectés à d’autres sites de la vallée de la Fensch.
Le coup est rude, même s’il était attendu. Impossible pour les syndicats de mobiliser pendant le confinement. La fin de cet outil symbolique, l’ultime survivant de la filière chaude, passe complètement inaperçu. "Socialement, ça a été bien géré, mais on ne peut pas se satisfaire de l'arrêt d'une installation" résume Jérôme Baron de la CFDT. Son représentant national réclame "un nouveau projet industriel sur le site, qui soit en accord avec la volonté du groupe de développer de nouveaux procédés moins polluants. Nous aussi on veut participer à l'effort pour produire de l'acier vert". La direction estime que "tous les salariés disposent à ce jour d’une mesure d’accompagnement définie, dont la mise en œuvre est en cours ou planifiée conformément à l’accord signé". Rideau.

Le procès

La cokerie liquidée, ArcelorMittal n’en a pas pour autant fini avec les ennuis judiciaires. Le 10 novembre 2020, le géant anglo-indien comparait devant le tribunal de Thionville. La justice lui reproche le "déversement de substance nuisible dans les eaux", d’ "exploitation d’une installation classée non conforme à une mise en demeure" et d’ "exploitation sans respect des règles générales et prescriptions techniques", pour deux épisodes de déversement d’hydrocarbures en mars et novembre 2019.

A la barre, le chef d’établissement de Florange reconnait le premier, mais pas le second. Ces pollutions, dénoncées à la fois par les élus et par la CGT, incitent le procureur de la République à demander 300.000 euros d’amende pour l’industriel, et 5000 pour le directeur. Dans une communication à ses salariés envoyée deux jours après l’audience, et que nous nous sommes procurée, la direction justifie a posteriori ses efforts pour éviter les pollutions par une étude de ses réseaux effectuée début 2020… que le Préfet de Moselle lui demandait depuis le 12 novembre 2018 ! Mardi 5 janvier 2021, la décision du tribunal tombe : 150.000 euros d'amende pour l'industriel, mais le chef d'établissement et le responsable de la cokerie sont relaxés.

La grève

"Franchement, c’était une grève qui restera dans l’histoire" se flatte Lionel Kozinski de la CGT Florange. La centrale demande une prime exceptionnelle de 2.000 euros pour tous les salariés du groupe français.

Le 7 octobre, la section de Florange rejoint le mouvement national impulsé par Dunkerque. Le Covid a détérioré leurs conditions de travail, et avec la reprise des commandes durant l’été, ils ont dû mettre les bouchées doubles : "on tourne à fond depuis fin août pour l’automobile et l’industrie".

Le mouvement dure 15 jours, et perturbe la production jusque début octobre. Du jamais vu depuis quinze ans dans la vallée. Une caisse de grève est alimentée, comme aux grandes heures des luttes des années 70 et 80. La direction ne plie pas pendant le conflit, même si Eric Niedziela, le PDG d’ArcelorMittal France, fait le tour des sites du pays pour rencontrer les syndicats. A celles de la CGT se joignent à Florange les revendications de la CFDT (majoritaire) et même celles des cadres de la CFE-CGC. Les grévistes obtiennent une prime de 500 euros, "de pouvoir d’achat" : "ça récompense une partie des efforts, et compense un peu la perte de salaire de ceux qui ont subi le chômage partiel" estime Jérôme Baron, de la CFDT Florange.

Galsa 2 en route

Après une première bobine d’acier laminée fin décembre 2019, c’est en juin que la nouvelle ligne de galvanisation Galsa 2 entre en production. Quasiment sans retard sur le calendrier prévu. Cet investissement de 90 millions d’euros doit permettre à l’usine de Florange d’augmenter sa capacité de laminer son produit phare : l’Usibor, un acier destiné au marché automobile, léger et résistant. Et à très forte valeur ajoutée. La direction du site qualifie le lancement de succès "rendu possible par les équipes" : "pour 2021, l’objectif est de tourner à plein régime pour accompagner la demande de nos clients" avec notamment le passage à 5 équipes en février qui permettra à l'outil de fonctionner en continu, 24h sur 24.

Le numéro 1 mondial veut en sortir 800.000 tonnes par an. Mais cet outil ultra-moderne ne crée aucun emploi : ses 120 salariés sont issus d’autres entités. Pour autant, "c’est un signe positif, des investissements on n’en voit pas beaucoup depuis que Mittal est là" nous confie un cadre. Le sentiment est partagé par les syndicats, "mais 2020 nous prouve qu'on a eu raison de taper du poing sur la table pour se faire entendre et respecter" estime Lionel Burriello, secrétaire général de la CGT ArcelorMittal Florange.

 

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