“Nous sommes méprisés”: la colère des médecins généralistes face au manque de masques, en pleine épidémie du Covid-19

Face à la pénurie de masques, les médecins libéraux s'estiment être en danger et tirent la sonnette d'alarme / © Quentin reix/MAXPPP
Face à la pénurie de masques, les médecins libéraux s'estiment être en danger et tirent la sonnette d'alarme / © Quentin reix/MAXPPP

Les médecins libéraux haut-rhinois tirent la sonnette d’alarme, ce mercredi 18 mars, concernant leurs conditions d’exercice. Pour prendre en charge les malades atteints du covid-19, beaucoup d’entre eux se retrouvent sans masques et sans matériel de protection. 

Par Marie Coulon

"Nous sommes désabusés, inquiets, et nous nous sentons méprisés." Au téléphone, la voix du docteur Kleimberg est grave. Ce médecin généraliste rural, président des médecins régulateurs libéraux au centre 15 du Haut-Rhin, fait partie des praticiens qui ont décidé d’alerter les médias et de pousser un coup de gueule, ce mercredi 18 mars, à propos de leurs conditions d’exercice.

"On n’arrive pas à avoir de masques. Depuis le début de l’épidémie, j’ai reçu une seule boîte de 5 masques. Je vois 30 patients par jour, sur lesquels il y a environ 28 covid-19. Faites le calcul. C’est dramatique", confie-t-il.

Les masques. Un équipement au cœur du dispositif de protection des soignants, qui fait pourtant cruellement défaut en pleine crise sanitaire liée au Covid-19. Face à la pénurie, Emmanuel Macron avait annoncé, début mars, réquisitionner tous les stocks et la production de masques. "Nous les distribuerons aux professionnels de santé et aux Français atteints par le Coronavirus", avait-il écrit sur Twitter.
 

Jeudi 12 mars, lors d’une allocution, le chef de l’Etat avait spécifiquement mentionné l’envoi express de masques dans les pharmacies du Haut-Rhin, identifié comme étant l'un des foyers principaux du coronavirus. Promesse tenue. Deux distributions ont bien eu lieu en quelques jours, dont une ce matin, mais elles se sont révélées être largement insuffisantes.
 

"Ce matin, il y a eu une deuxième distribution de masques qui devait se faire soit à l’hôpital de Colmar soit à l’hôpital de Mulhouse, de 7h30 à 14 heures. A 9 heures, il n’y avait déjà plus rien. Je n’ai rien eu. Ce sont 10.000 masques qui devaient être donnés à tous les médecins et les infirmières libérales qui n’en ont pas encore eu dans le sud du département. C’est juste de la rigolade," reprend Didier Kleimberg.

Son collègue mulhousien, le docteur Vogt, a lui aussi tenté sa chance, et s’est lui aussi cassé le nez. En colère, il a volontairement filmé son arrivée à l’hôpital de Mulhouse, à travers un plan séquence de plus d'une minute, au cours duquel on découvre un local de distribution totalement vide. 
 

"Il n'y a plus personne. Les gens de l'ARS (Agence Régionale de Santé) sont partis. C'est absolument sans commentaires", peut-on l'entendre dire sur la vidéo, réalisée pour "informer sur une situation désespérante". A l'intérieur, il filme un mot manuscrit - voir sur cette photo ci-dessous - sur lequel on peut lire qu’une prochaine distribution sera effectuée en fin de semaine sans date fixe avancée.
 
© Patrick Vogt
© Patrick Vogt

De quoi le mettre en colère. "A Mulhouse on est bientôt à 5 semaines d’épidémie et on ne voir rien arriver. Les bras m’en tombent," tempête le médecin.

On est au Moyen-âge. Je pense que même lors de la peste, les gens étaient mieux protégés.
- Patrick Vogt, médecin généraliste -

"C’est hallucinant. Il faudra bientôt consulter en tenue de plombier, en scaphandrier ou je ne sais quoi pour réussir à se protéger", ironise de son côté Didier Kleimberg, rappelant qu’avec ses collègues, ils sont en première ligne dans la prise en charge des malades.

"On peut faire de la téléconsultation, mais on ne peut pas faire que ça. On a besoin de surveiller les patients, qu’il ne suffit pas de voir qu’une fois. Il y a des gens qui vont bien pendant 7 jours et qui décompensent au 14e jour par exemple. Envoyer des soldats au front sans casques et sans fusils ce n’est pas possible. Je commence à avoir des collègues qui disent, dans ces conditions, je rends mon tablier, je ne consulte plus, je ne visite plus. Si la médecine libérale s’écroule, qu’est-ce qui va se passer ?" interroge-t-il encore.

A qui la faute ? Pour Patrick Vogt c’est clair, "des têtes vont devoir tomber". Lui dénonce l’absence de préparation et d’anticipation des décideurs. "On le savait déjà en 2009, lors du H1N1, qu’il y avait des failles dans notre système de santé. Rien n’a été corrigé." Les deux praticiens retenteront leur chance dans quelques jours, à la prochaine livraison et espèrent, d’ici là, que leurs craintes auront été entendues par les pouvoirs publics.

Lueur d’espoir, ce mercredi 18 mars dans l’après-midi, Jean-Yves Le Drian, ministre des Affaires étrangères, a annoncé l’envoi d’un million de masques ainsi que du matériel médical par la Chine.
 

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