UN AN APRES - “Je n'étais pas préparé à ça” : Pascal, gilet jaune de la première heure et condamné par la justice

Le tribunal d'Epinal a jugé trois personnes en comparution immédiate le lundi 7 janvier 2019, après les dégradations survenues le samedi. Parmi elles, Pascal, avec les lunettes noires, en tête de cortège, ici à gauche, sur la photo. / © "Pascal" pour France 3 Lorraine
Le tribunal d'Epinal a jugé trois personnes en comparution immédiate le lundi 7 janvier 2019, après les dégradations survenues le samedi. Parmi elles, Pascal, avec les lunettes noires, en tête de cortège, ici à gauche, sur la photo. / © "Pascal" pour France 3 Lorraine

A l'occasion du premier anniversaire des gilets jaunes, nous avons rencontré Pascal, manifestant dès novembre 2018. Solide gaillard de 30 ans, Pascal est encore marqué par son arrestation et sa comparution immédiate après une manifestation à Epinal en janvier 2019. Il nous raconte.

Par Yves Quemener

Au beau milieu de l’automne 2018, le 17 novembre, la "France en colère" de l’époque décide de se faire entendre. Et la France découvre les gilets jaunes. A compter de ce moment là, les week-ends de Pascal* qui habite Epinal (Vosges), sont rythmés par les rendez-vous sur un rond-point voisin, à Chavelot et les réunions de préparation des manifestations.

Il est devenu gilet jaune par conviction. Plutôt bonhomme. Grand amateur de moto. La vitesse et les sensations fortes, il connaît. "Je suis souvent confronté à des gens qui sont en difficulté et par solidarité je me suis intégré au mouvement", dit-il.
 

Tous les samedis à partir de 14 heures, il est là. Avec les autres. Il a 30 ans. Un métier, technicien de maintenance et un salaire de 1.900 euros par mois. Mais comme les gilets jaunes de la première heure, lui aussi veut lutter contre l'injustice sociale. Il demande l’augmentation de la retraite pour les plus âgés et la baisse des prix, notamment du prix de l’essence. Enfin, des jours meilleurs. 


Garde à vue

La première semaine de janvier, le premier week-end du mois, la manifestation se déroule plutôt bien. Puis en fin d'après-midi, les premiers affrontements avec les forces de police. "Sur le chemin du retour, j’avais gardé ma chasuble jaune. Près de la gare, je suis resté à discuter peut-être trois quarts d’heure avec une dame et un petit groupe de personnes, se souvient-il. Puis je ne comprends pas ce qui se passe. Au début j’ai pensé une agression. Mais c’était mon arrestation par trois policiers."

Je me suis pris un coup sur la tête et je me suis retrouvé projeté sur le trottoir mouillé, les mains ligotées dans le dos
- Pascal,

La police lui reproche d’avoir jeté des cailloux et des pierres sur les forces de l’ordre. Et lui reproche d’avoir été violent.

Pascal découvre alors le commissariat d'Epinal et la garde à vue. "C’est angoissant, sans chauffage, sans matelas, dans une petite salle humide. Puis les interrogatoires longs mais pas forcément musclés. Les premières vingt-quatre heures, il ne s’est pas passé grand-chose. J’ai demandé à voir les vidéos, mais seulement à chaque fois un policier en uniforme me répondait qu’il ne s’occupait pas du dossier. Donc rien".

On nous interdit de porter nos chaussures, on est pieds nus, même en hiver

Le gilet jaune décrit très bien l'univers de sa garde à vue. "Quand vous êtes dans la pièce, vous êtes tout seul. C’est une petite cellule. Le commissariat était en travaux à ce moment-là. Il faut savoir qu'il n'y a pas de chauffage. Quand on ouvre la bouche, on a de la vapeur qui sort de la gorge tellement il fait froid. On nous interdit de porter nos chaussures, on est pieds nus, même en hiver." 


Quelques heures plus tard, son avocate commise d’office arrive. Et tout de suite, elle lui annonce une mauvaise nouvelle : vingt-quatre heures supplémentaires de garde à vue. Elle lui explique: "on vous a identifié formellement parmi les casseurs sur des vidéos." 

Deuxième journée sous les verrous. Pascal demande à téléphoner à son directeur. Un lundi, jour de reprise du travail. "Normalement, je dois aller bosser. Il faut que je prévienne mon employeur". 


Comparution immédiate

Le tribunal d'Epinal va donc planifier en urgence trois audiences exceptionnelles, pour trois comparutions immédiates de gilets jaunes. A ce moment là, Pascal n'a aucun casier judiciaire.

Les gilets jaunes vont se succéder à la barre lundi 7 janvier 2019. Pascal passera en dernier. Lorsqu'il entre dans le box, il est livide. "Je n'étais pas préparé à ça". "Je me présente dans un triste état. Je n’ai pas dormi cinq minutes tellement les conditions étaient déplorable. Pas de douche non plus. Donc j'ai les cheveux gras, je suis trempé, sale, dans un état lamentable."

A partir de 16 heures, le procureur de la République d'Epinal l'informe de "sa comparution immédiate". "Vous êtes accusé de violences, d'avoir jeté des projectiles sur des policiers de la BAC [brigade anticriminalité, ndlr]". Pascal dira tout le contraire. Il nie les accusations portées par la police.
Pendant l'audience, il tente de montrer se bonne foi. 

Son avocate remarque qu'il n'y a "personne en face". Pas de partie civile comme les policiers de la BAC ont l'habitude de le faire dans les autres procès. Elle demande pourquoi. Pas de réponse. 


"Parlez plus fort, s’il vous plaît et articulez"

A la barre, autoritaire, elle essaiera de plaider le manque de preuves. Regrettera que la vidéo ne soit pas dans le dossier, que l'identification de l'accusé soir imprécise. Que l'on n'évoque pas le gros sac à dos violet fluo que Pascal avait au moment de l'arrestation, "car il était plutôt très voyant".

Elle terminera sa plaidoirie en disant: "il y a une accusation sans victime, sans témoin… Je demande la relaxe." 

Mais pour le procureur, "ce n'est jamais anodin de réaliser des jets de pierre contre les forces de l'ordre". 

Je me suis dit de toute façon je vais finir en prison.

"A la fin de l'audience, je suis épuisé", dit Pascal. Dans une salle du tribunal, l'escorte policière commente la décision de justice, entre eux et avec les avocats. Pascal n'est pas très loin. Il attend et il entend. Il "chope" un bout de la conversation. "Franchement en trente ans de carrière je n’ai jamais vu ça, dit un policier. S'il n'a rien fait, il faut qu'il fasse appel".

Juste avant lui, dans la chambre voisine, un électricien de 23 ans est condamné lui à quatre mois de prison sans mandat de dépôt. Il était venu manifester de Nancy.


Six mois de prison

Il est 19 heures. "Je rentre chez moi. La première chose que je fais, c'est de me laver les mains encore noircies par le révélateur des empreintes digitales".

Son casier est vierge mais ne le restera pas. Il est reconnu coupable. Le jugement tombe: six mois de prison dont deux mois ferme, sans mandat de dépôt. Son avocate dépose une demande de nouveau procès. La voie de recours classique. 

Depuis, le gilet jaune sans manches de Pascal, est resté au commissariat. Il dort dans une boîte, sur une étagère, dans la salle des scellés. 
 
En cette mi-novembre 2019, un an après le début du mouvement des gilets jaunes, Pascal attend le délibéré de son procès en appel. Il est toujours technicien de maintenance, dans la même entreprise. Toujours un "gilet jaune". Il ira à Paris le 17 novembre pour célebrer la première année du mouvement social. 
Puis le jugement de son procès sera rendu le 5 décembre 2019.
 
 
Reportage de la manifestation à Epinal - France 3 Lorraine, samedi 5 janvier 2019.
* Le prénom a été changé.

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