TEMOIGNAGE. Agressions sexuelles : condamnation de l'ancien médecin-chef de la police du Grand Est, "il a tourné son téléphone vers moi alors que j'étais seins nus"

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Écrit par Vincent Ballester
Le docteur Frey est notamment accusé d'avoir palpé les seins de ses victimes, en décalage avec les observations au stéthoscope qu'il pouvait mener. Il prétextait vérifier l'absence de tumeurs, ce qu'aucun de ses collègues ne faisait.
Le docteur Frey est notamment accusé d'avoir palpé les seins de ses victimes, en décalage avec les observations au stéthoscope qu'il pouvait mener. Il prétextait vérifier l'absence de tumeurs, ce qu'aucun de ses collègues ne faisait. © Christoph Soeder, MaxPPP

Christian Frey, ex-médecin-chef de la police au niveau du Grand Est, a été condamné à 18 mois de prison avec sursis pour agressions sexuelles : il palpait notamment les seins de ses victimes de manière abusive. Le jugement a été rendu à Metz (Moselle), le mardi 23 novembre. Jessica Guerrache, qui a médiatisé l'affaire, n'a pas été reconnue en tant que victime : elle va faire appel.

Le jugement était très attendu. L'ancien médecin-chef de la police au niveau du Grand Est, Christian Frey, a été condamné à 18 mois de prison avec sursis le mardi 23 novembre 2021.

Le tribunal correctionnel de Metz (Moselle) l'a également condamné à verser jusqu'à 2.000 euros à chacune des parties civiles reconnues comme étant victimes. Elles sont seize. Mais Jessica Guerrache, 17e partie civile, ne l'a pas été.

Elle a pourtant contribué à médiatiser l'affaire en racontant les actes dont elle a été victime au cours de plusieurs de ses visites médicales en compagnie du docteur Frey (radié depuis). Entre 2016 et 2018, ce dernier a sévi sur les départements d'Alsace, de Lorraine, et de Champagne-Ardenne (voir la carte ci-dessous).


Jessica Guerrache, policière alsacienne également déléguée du syndicat policier Vigi, a expliqué à France 3 Alsace pourquoi elle allait faire appel. Elle déplore aussi la manière de procéder de l'Inspection générale de la Police nationale (IGPN, la "police des polices"). 

Quelle est votre situation après ce procès ?

"Sur les 17 parties-civiles qui ont été présentées au tribunal de Metz, je suis la seule qui n'a pas été reconnue comme victime. Alors que je n'arrête pas d'en parler dans les médias depuis bien avant l'affaire de Reims : les jeunes [élèves] de l'école de police qui avaient été victimes, en juin 2018. Un mois avant, j'avais déjà signalé à Beauvau [le ministère de l'Intérieur; ndlr] l'attitude de ce médecin en consultation [envoi en mai 2018 d'un rapport visible dans le lecteur ci-dessous à Beauvau, soit un mois avant la plainte des élèves de Reims, pour des dérives commises en 2014 et 2016 : cette victime, parmi six autres ayant déjà témoigné, était habituée des visites médicales et n'avait jamais observé ces comportements chez d'autres médecins; ndlr]."

"Je m'interroge : les jeunes [élèves] de l'école de Reims ont pu avoir un procès, et il a été condamné par le tribunal de Reims [à un an d'emprisonnement avec sursis; ndlr]. Pour le tribunal de Metz, je pensais vraiment que j'allais pouvoir être reconnue comme victime. Sauf que quand on lit de plus près ce dossier, je suis une des rares et seules victimes qui n'a pas été entendue par l’IGPN."


L'IGPN ne vous a pas entendue, c'est à dire ?

"Ça pose question. Au mois de mars 2019, j'étais présente à l’IGPN pour déposer une plainte dans un autre cadre. Il était tout à fait possible de m'entendre là-dessus. Quand j'ai commencé à vouloir aborder ce point-là avec eux, ils ont catégoriquement refusé de m'entendre à ce sujet. Alors que les autres collègues concernés étaient entendus à la même période, sur ces faits. Mais moi, je n'ai pas eu le droit."

Aucune intimité, situations humiliantes, abus de pouvoir...

Qu'avez-vous subi qui aurait justifié votre témoignage ?

"J'aurais pu leur raconter les différentes visites que j'ai pu avoir avec ce médecin. Ce n'était pas des visites médicales, c'était choquant de A à Z. Quand le docteur Frey me reçoit à Metz, il me demande immédiatement de me déshabiller, tout le haut, même le soutien-gorge. Il emploie un ton ferme : si je ne l’enlève pas, il ne peut pas m’examiner. S'en suit un entretien en face à face, je suis seins nus [pour des questions aussi banales que son prénom, ses antécédents, ou une éventuelle prise de médicaments; ndlr]. Ça dure, et ça devient très gênant."

"Pendant cet entretien, il s'est mis au téléphone portable en le tournant vers moi, alors que je me trouvais seins nus, assise à son bureau. Je le vois encore en train de marcher vers les fenêtres et faire les cent pas. Il prétextait un appel à sa mère de 80 ans qui devait partir en Normandie : il expliquait qu'elle était âgée, qu'il était inquiet pour elle, et que c'est pour ça qu'il l'appelait en plein milieu de ma consultation."

"Même technique lors d'une autre visite, à Mulhouse : tout de suite seins nus et entretien. Cette fois-ci, il a prétexté un SMS de Castorama. Il a passé un certain temps en face de moi avec le téléphone. Son temps de lecture était très long, pour une simple pub par texto… Quand vous êtes en consultation, un médecin, en général, n’a pas son téléphone et ne le pointe pas vers vous. Et s'il le fait, ça ne dure pas aussi longtemps, surtout pour un SMS de Castorama."

Quand vous êtes en consultation, un médecin, en général, n’a pas son téléphone et ne le pointe pas vers vous.

Jessica Guerrache, policière victime du docteur Christian Frey

"Là où ça a vraiment dérapé, c'est à partir du moment où il m'a fait l'examen proprement dit, avec son stéthoscope. Ce n'était pas censé être des palpations. Quand un médecin veut écouter votre cœur avec son stéthoscope, vous ne sentez pas les mains qui vous palpent les seins. Et alors que j'avais une hernie discale, il m'a demandé de me mettre à quatre pattes et de marcher vers lui. Il me demandait ça à chaque fois, et je devais faire des exercices de souplesse où il se collait derrière moi."

Pourquoi parlez-vous d'abus de pouvoir ?

"À ce moment-là, j'avais été placée en arrêt maladie par le médecin de la police départementale, puis par mon médecin. J'avais un avis d’un neurochirurgien qui disait qu’il fallait opérer, j'avais fait une IRM. Je ne comprends pas trop la raison de faire un voyage Colmar-Metz pour voir le docteur Frey. S'il avait vraiment envie de me voir, il était capable de me convoquer, pour le plaisir. D'un point de vue médical, rien ne justifiait ces visites. N'importe qui aurait dit : non, c'est trop risqué, elle doit se faire opérer. Et il n'avait même pas le pouvoir de contredire un praticien hospitalier, qui plus est un neurochirurgien."

"Et puis de nouveau, tous ces examens qu’aucun neurochirurgien ne m'a faits [quatre pattes; ndlr]. C'était hyper dégradant et humiliant. J'avais beau lui expliquer ma situation : il était carrément méprisant. Il ne m'a plus lâchée. En l'espace de deux ans, j'ai dû être réopérée une deuxième fois pour ma hernie discale. Et ce à cause de lui [elle explique dans ses courriels envoyés à Beauvau en mai 2018 que le docteur Frey a cassé son arrêt de travail, conduisant à la récidive de sa hernie discale; ndlr]."

"J'avais beau lui expliquer ma situation : il était carrément méprisant. Il ne m'a plus lâchée. En l'espace de deux ans, j'ai dû être réopérée une deuxième fois pour ma hernie discale. Et ce à cause de lui.

Jessica Guerrache, policière victime du docteur Christian Frey

"D'après les experts, une hernie discale comme j'avais aurait nécessité entre deux et trois mois de repos. Vous n’avez alors pas le droit de prendre votre véhicule en tant que passager, et encore moins en tant que conducteur, avant un mois voire six semaines. Or, il ne m'a jamais laissé ce délai-là."

"Il fallait que je prenne la voiture pour aller le voir, et c'était absolument contre-productif par rapport à ce qui m’arrivait. C’était hallucinant : il m’a convoquée et reconvoquée, pas qu'une fois… Un médecin légiste m'a examinée le même jour que le docteur Frey : il expliquait que ce n'était pas possible que je reprenne le travail, que j'avais d'autres pathologies. Mais il a passé outre, parce qu'il avait plus de pouvoir qu'un médecin légiste. C'est quand même dingue."

Et pourquoi dénoncez-vous une atteinte au secret médical ?

"Quand vous allez voir votre médecin, la secrétaire administrative qu'on voit avant le docteur, elle n’assiste à votre visite médicale. Eh bien en police si [ce n'était pas le cas lors des visites de Jessica Guerrache, mais plusieurs témoignages d'autres victimes en font état; ndlr]. Elles étaient là pour surveiller qu'il faisait bien les choses, parce qu'il y avait déjà des rumeurs qui circulaient depuis dix ans. Mais on ne s’est pas du tout inquiété de ça."

"On a mis des gens qui ne sont même pas couverts par le secret médical, qui n'ont aucune compétence, qui ont assisté à ça. Des gens qui n'ont même pas dénoncé les faits, et qui à la barre, lors de l’audience, racontent que non, tout était normal. Elles n'ont pas été condamnées, ni l’administration : car c'était une faute d'avoir mis des personnels administratifs à cet endroit-là. C'était absolument inacceptable."

L'IGPN en cause

Qu'aurait dû faire l'IGPN ?

"Normalement, dans un dossier, en auditionne les victimes. Quand il y a des contradictions comme c'était le cas ici, on aurait très bien pu le mettre en garde à vue : c'est ce qui s'était passé lors de la première enquête. Et c'était quand même la deuxième fois qu'on avait des victimes : n'importe qui d'autre aurait été placé en garde à vue, lui. La garde à vue sert à faire des vérifications."

C'était quand même la deuxième fois qu'on avait des victimes : n'importe qui d'autre aurait été placé en garde à vue.

Jessica Guerrache, policière victime du docteur Christian Frey

"Quand je dis qu'il y a des problèmes sur des consultations alors qu'il est au téléphone, on devrait vérifier les données téléphoniques pour voir si je dis vrai. Et ça, je ne peux pas l'inventer : je sais qu'il était au téléphone, je sais que ça a bipé à telle heure. Mais les vérifications n'ont pas été faites : je n’ai rien trouvé dans le dossier. Rien de rien."

"Le dossier ressemblait au puzzle d’un enfant de 5 ans : on prend des rapports, hop c'est bon, on agrafe, c'est fait. Pas besoin d'auditionner toutes les victimes : on en a auditionné quelques-unes. J’ai l’impression que ce sont celles dont on avait envie... Parce que je pense j'aurais gêné beaucoup de monde. Certaines personnes auraient pu être accusées de complicité, parce que tout le monde savait ce qu'il faisait depuis des années. "

"J'aurais aussi pu donner les enregistrements que j'avais avec la médecin-chef à Beauvau, parce que j'avais alerté bien avant tout ça. Je l’ai encore rappelée le mardi 23 novembre 2021 [jour du jugement; ndlr]. Elle ne comprend pas que je ne sois pas reconnue victime alors que je m'étais confiée à elle : elle savait ce qui se passait. Si l’IGPN avait fait son travail correctement, j'aurais donné ces enregistrements, on aurait entendu que je m'étais confiée, et cette médecin-chef de Beauvau en aurait attesté [lire une transcription partielle par le journaliste après écoute de l'appel du 23 novembre, via le lecteur ci-dessous; ndlr]."


Pourquoi avez-vous dû remonter jusqu'au ministère de l'Intérieur ?

"J’ai tapé haut car j’étais obligée. Parce qu’il n’y a personne. Même la médecin de prévention du Grand Est a été victime du docteur Frey : elle était en arrêt à ce moment-là. La médiatrice de la Police nationale à Metz a aussi été victime de ce médecin. On ne savait plus à quelle porte taper. Donc si vous n’avez plus de médiateur, de médecin local pour pouvoir vous aider : vous appelez plus haut. Et quand j'ai tapé plus haut, on a essayé de m'aider. Tout le monde savait ce qui se passait, mais au final, on a laissé faire. La médecin-chef de Beauvau [après avoir écouté Jessica Guerrache et lu le rapport d'une victime à Reims; ndlr] m'a demandé les rapports d'autres victimes. Mais je n'en pouvais plus, ce n'était pas à moi de faire ça, j'avais été opérée deux fois et j'étais épuisée... Mon plus gros regret, c'est que si on m'avait écouté dès le mois de mai 2018, il n'y aurait pas eu les victimes de l'affaire de Reims. C’est difficile à vivre."

"Ce qui est aussi difficile, c'est cette impression de ne pas être crue, devant la police, devant la justice. Rien que l’enregistrement [du 23 novembre; ndlr] de la médecin-chef à Beauvau, quand on a son ressenti, quand on voit comment elle réagit… Si seulement on pouvait faire transparaître le fait qu’elle savait, qu’elle ne comprend pas pourquoi je n’ai pas été reconnue comme victime, je serais super heureuse. Parce que moi, je passe pour une conne dans cette histoire, alors que je n’ai pas été reconnue. Il n’y a rien de plus difficile."

Entre poursuite du combat, et besoin d'éloignement

Que pensez-vous du jugement du tribunal ?

"Pour moi, justice n’a pas été rendue. Parce que je n'ai pas été reconnue comme victime. Après, je suis très heureuse pour les autres victimes. Mais moi, ce combat, je le mène depuis des années. Et je ne comprends pas pourquoi on ne me reconnaît pas."

"Et 18 mois de prison avec sursis, avec déjà la première condamnation [un an avec sursis à Reims; ndlr]… qu'est-ce que vous voulez que je vous dise ? Pour moi, ce n’est pas suffisant. Je ne comprends pas qu’on ne puisse pas mettre de ferme. Il n’aura jamais la blessure que nous, on a eu, les dégâts qu'il a faits. Bien sûr, je vais faire appel."

Pourquoi n'êtes-vous pas la seule à ne pas être reconnue ?

"Quand les langues ont commencé à se délier, on était à l'époque de MeToo. Au niveau du syndicat, on a été submergé d'appels, parfois de retraités ou de gens qui ont eu leur carrière ruinée car le docteur Frey les a mis dehors [la visite chez ce médecin était nécessaire pour (ré)intégrer les rangs de la police; ndlr]. Que ça soit des hommes ou des femmes, on rapportait toujours l'exagération de ses actes médicaux, par rapport aux palpations, par rapport aussi à l'abus de pouvoir avec lequel il contestait des médecins. On a eu de tout."

Quand les langues ont commencé à se délier, on était à l'époque de MeToo.

Jessica Guerrache, policière victime du docteur Christian Frey

"Dans le dossier qu’on a actuellement sur Metz, au moins une douzaine de victimes racontaient la même chose que moi. Mais il y avait prescription. Donc on a seize victimes qu'on a reconnues, moi non. Et il faudrait en rajouter douze qui ont bien voulu écrire et raconter. Plus tous ceux qui n'ont jamais fait la démarche. Parce que trop peur d'avoir la carrière ruinée ou parce que c’était déjà le cas, ou parce qu'ils sont en retraite. Donc il y a beaucoup, beaucoup plus de victimes que ça dans ce dossier. Moi : c'est rien du tout."

Quel avenir pour vous ?

"Actuellement, je me suis mise en disponibilité parce que je n'ai plus envie d’exercer mon métier. J'ai un écœurement total. La Police nationale, je n'ai absolument plus confiance : que ce soit l’IGPN ou certains de mes collègues [elle a dénoncé une affaire de faux et usage de faux dans son commissariat, et l'enquête patine; ndlr]. Je fais carrément autre chose et je m'épanouis dans ce que je fais, Dieu merci."  

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