TEMOIGNAGES : comment les Brésiliens d'Alsace vivent la pandémie

Ils sont à plus de 9.000 km de leurs proches, ils ne peuvent plus les accueillir chez eux ou aller les voir depuis que le variant dit « brésilien » inquiète les Européens : les vols entre le Brésil et de nombreux pays européens ont été suspendus. Comment vivent-ils la situation depuis l’Alsace ?

Marcia Sacramento, Fernando Guerra, Danielle Karla, trois Brésiliens qui habitent en Alsace
Marcia Sacramento, Fernando Guerra, Danielle Karla, trois Brésiliens qui habitent en Alsace © Marcia Sacramento, Fernando Guerra, Danielle Karla

Marcia, Fernando et Danielle sont tous les trois Brésiliens et vivent en Alsace depuis de nombreuses années. Cela fait maintenant de longs mois qu’ils n’ont pas pu serrer leurs proches dans leurs bras. Et qu'ils s'inquiètent pour eux. Témoignages.

Marcia, 50 ans, Schilitigheim : "au Brésil, ma mère fait très attention, comme nous ici lors de la première vague"

Marcia Sacramento vit seule avec ses enfants de 9 et 11 ans, elle habite à Schiltigheim depuis deux ans. Sa mère Edna habite à Rio de Janeiro, elle a 73 ans et a déjà reçu sa première dose de vaccin Coronavac, le vaccin chinois est très largement distribué au Brésil. "Mes proches ne sont pas touchés, mais eux connaissent deux personnes qui ont reçu leurs deux doses de vaccins là-bas et qui sont ensuite tombés malades et sont décédés du covid-19. Ma mère continue de faire très attention, elle ne sort que pour faire ses courses. Ma cousine psychologue fait tous ses rendez-vous en visio. Seule ma tante de 86 ans est tombée malade, elle a été contaminée en se rendant chez son cardiologue. Heureusement, elle n'a eu que des symptômes légers, et elle est aujourd'hui guérie".

"Ma mère continue de faire attention, comme nous lors de la première vague : elle ne sort qu'une fois par semaine pour faire ses courses, elle désinfecte tout en rentrant"

Marcia Sacramento

Marcia ne se dit pas plus inquiète pour ses proches au Brésil que pour ses amis en France. "Mais ma mère continue de faire attention, comme nous lors de la première vague : elle ne sort qu'une fois par semaine pour faire ses courses, elle désinfecte tout en rentrant et laisse tout sur le balcon pendant trois jours. Elle tient le coup, "il faut faire avec", me dit-elle. Elle est vraiment confinée, elle n'est pas allée faire son bilan annuel chez le cardiologue, elle préfère attendre encore".

Le plus difficile pour Marcia et ses enfants, c'est de ne plus voir sa mère, leur grand-mère. "Elle nous manque beaucoup. Elle n'a pas pu venir à Noël, comme d'habitude, moi je n'y suis pas allée cet été. Et puis, j'ai besoin d'elle au mois de mai, pour garder mes enfants, et je ne sais pas comment faire. J’ai demandé au consulat français à Rio, mais je n'ai pas eu réponse. Elle est prête à faire une quarantaine, j’ai écrit tout ça au consulat. Je n'ai pas de famille ici, et je commence une formation pour obtenir un CAP restauration, il y aura des stages en soirées quand les restaurants vont rouvrir... je ne sais pas comment faire sans elle, je n'ai pas de famille ici."

A Schiltigheim, Marcia envoie des photos de ses enfants (à gauche) via Whatsapp à sa mère Edna, qui vit à Rio de Janeiro (à droite)
A Schiltigheim, Marcia envoie des photos de ses enfants (à gauche) via Whatsapp à sa mère Edna, qui vit à Rio de Janeiro (à droite) © Marcia Sacramento

Sur Facebook, elle fait partie d'un groupe d'entraide de Brésiliens expatriés à Strasbourg : "l'une va accoucher et a besoin que sa mère vienne en France, un couple en télétravail a besoin de faire venir les grands-parents. Nous sommes nombreux à être dans la même situation, tout le monde est désespéré, et personne n'obtient de réponse. Même avec un test PCR et une quarantaine, c'est impossible que nos familles viennent en France. C'est vraiment difficile à vivre !"

"On s'écrit des sms, on s'envoie beaucoup de photos de nos routines, nous ici, elle là-bas. Et comme il y a un décalage horaire de 5 heures entre Rio et Strasbourg, on se parle aussi par messages vocaux." Sur instagram, Marcia partage ses idées de recettes en français ou en portugais.

Marcia partage ses recettes sur instagram pour occuper son temps depuis le premier confinement
Marcia partage ses recettes sur instagram pour occuper son temps depuis le premier confinement © Marcia Sacramento

"Cet été, le centre aéré ne sera pas ouvert tout le temps, je ne sais pas non plus comment faire si elle ne peut pas venir. Ca fait en tout 15 mois que je ne l'ai pas vue. Alors que d'habitude elle vient passer au moins trois mois en fin d'année chez nous, et moi j'y vais un mois l'été. Espérons qu'on trouve une solution rapidement, avec une quarantaine avant de se voir, pourquoi pas ?"

Fernando, 52 ans, Schiltigheim : "mes proches au Brésil ont peur de tomber malades, de devoir aller aux urgences : il n'y a plus de lits en réanimation"

Fernando Guerra est gynécologue-obstétricien à Schiltigheim, il habite dans la même ville avec son mari. Quand il parle du Brésil, il pense tout de suite à sa mère, Celia, qui habite à Rio de Janeiro : "à 78 ans elle est très isolée, et elle est tombée en dépression. Elle est maintenant vaccinée, et 15 jours après la deuxième injection, elle a commencé à ressortir, à revoir des amis, ça va un peu mieux. Mais j'étais très inquiet pour elle, depuis le début de la pandémie. L'un de mes frères a eu le covid, mais il s'en est bien sorti. Plusieurs de mes cousins sont morts. On assiste là-bas à un rajeunissement de l'épidémie. Mais selon les états, les villes, les décisions sanitaires ne sont pas les mêmes du tout. La population est perdue."

Fernando Guerra sur son lieu de travail
Fernando Guerra sur son lieu de travail © Fernando Guerra

L'accès aux vaccins semble facile dans les grandes villes comme Rio ou Sao Paolo. Fernando s'informe via le site d'Uol notamment. Sur cette capture d'écran d'un article publié le 14 avril, on voit un homme se faire vacciner dans sa voiture : "la plupart des centres de vaccination sont des drive in au Brésil. A Rio et Sao Paolo, ça va, l'accès aux vaccins est bon. Mais à Récif par exemple, c'est plus difficile. Et dans les campagnes, la vaccination est instrumentalisée par les politiques, c'est encore plus compliqué", résume-t-il.

Fernando s'informe via le journal en ligne Uol. Sur la photo, un homme se fait vacciner dans un drive in, comme partout dans les grandes villes brésiliennes.
Fernando s'informe via le journal en ligne Uol. Sur la photo, un homme se fait vacciner dans un drive in, comme partout dans les grandes villes brésiliennes. © Uol

Mais la situation est "catastrophique. Mes proches ont peur de tomber malades, de devoir aller aux urgences parce qu'il n'y a plus de lits en réanimation. C'est une catastrophe humanitaire, la société brésilienne est traumatisée. Et une grande partie de la classe moyenne est tombée dans la pauvreté."

Danielle, 44 ans, Lauterbourg : "tous les jours, je vois le nom des gens qui meurent du covid au Brésil. Et j'ai perdu certains amis jeunes, c'est difficile"

Danielle Karla parle à ses parents tous les jours. Genilda, 64 ans et Calixto, 73 ans ont reçu leurs premières doses de vaccins, dans la ville de João Pessoa, dans le Nord-Est du Brésil. Son père recevra sa deuxième dose cette semaine. "J'ai l'impression que la vaccination est plus avancée au Brésil qu'en France. Mon fils de 10 ans est handicapé moteur et épileptique, il a beau être à risque, je n'ai toujours pas le droit de me faire vacciner. Mon mari a pu l'être, parce qu'il est pompier volontaire. Mais ça m'inquiète parce qu'il y a deux ans, nous avions attrapé la grippe et la fièvre a fait faire des convulsions à mon fils. Je ne voudrais pas qu'il attrape le covid". Elle ne travaille plus et s'occupe maintenant de son fils handicapé nuit et jour.

Les 10 ans de Gabriel, le fils de Danielle Klara, célébré en petit comité cette année
Les 10 ans de Gabriel, le fils de Danielle Klara, célébré en petit comité cette année © Danielle Klara

En plus de s'inquiéter pour son fils ici en France, elle s'inquiète pour ses proches au Brésil. "Un de mes amis, âgé de 47 ans, est mort du covid. Et quand je vois des gens riches qui meurent aussi, je me dis que la situation est vraiment critique. Tout le monde est concerné. C'est vraiment un moment difficile à vivre pour tout le monde."

Pour se tenir au courant, Danielle suit des journalistes de Joao Pessoa, sa ville natale, sur Instagram. C'est là qu'elle apprend aussi quand des personnalités meurent du covid. Ce genre d'informations lui permet de se rendre compte de la virulence du coronavirus dans son pays. "On espère tous que cette maladie va passer vite, parce qu'elle a déjà bouleversé toute notre vie." Danielle n'est pas retournée au Brésil depuis 5 ans, et sa mère aurait dû lui rendre visite l'an dernier. L'incertitude de leurs retrouvailles n'aide pas la mère de famille à trouver la sérénité.

 

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