Vosges : des étudiants en écologie de Metz au chevet de la forêt et de sa biodiversité

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Écrit par Emmanuel Bouard
Une quinzaine d'étudiants en deuxième année de Master Gestion de l'environnement de Metz ont rencontré des acteurs de terrain, connaisseurs de la forêt vosgienne.
Une quinzaine d'étudiants en deuxième année de Master Gestion de l'environnement de Metz ont rencontré des acteurs de terrain, connaisseurs de la forêt vosgienne. © Emmanuel Bouard/France 3 Lorraine

Emmenés par François Guérold, écologue et professeur des universités à Metz, une quinzaine d’étudiants en Master 2 Gestion de l’environnement ont passé une journée sur les pentes du Ventron afin de rencontrer des acteurs de la protection et de la gestion de la forêt vosgienne.

Le rendez-vous est fixé  à la sortie de Cornimont, à l’ombre du Rouge Rupt, l’un des ruisseaux qui dévale le Ventron. "C’est sur ce cours d’eau que j’ai mené mes premiers travaux de recherche, lorsque j’étais étudiant en DEA" se souvient François Guérold à la sortie du minibus. Derrière lui descendent une quinzaine d’étudiants en deuxième année de Master 2 Gestion de l’environnement, spécialité : les milieux aquatiques.

Avant d’évoquer le cœur de leurs études, premières discussions avec les gestionnaires de la forêt, les hommes en vert de l'Office National des Forêts (ONF). Le professeur des universités, écologue reconnu, tient à "ce que les étudiants soient aux prises avec les réalités du terrain, et pour ça, j’ai voulu qu’ils rencontrent les agents de l’ONF, et aussi des membres d’une association de défense de l’environnement".

 

Les hommes en vert

Bruno, l’homme en vert barbu, pointe le massif en face, où les peuplements d’épicéa disparaissent, victime des scolytes: "depuis trois ans c’est près de 10.000 mètres cubes qui ont été attaqués, dans un secteur planté après la deuxième guerre mondiale et qui avait déjà été gravement touché à l’époque".

La vulnérabilité de la forêt vosgienne inquiète. Un autre agent de l'ONF sort des sentiers battus : "la question du repeuplement est politique… une forêt c’est un cycle de 200 ans, et là dans le cadre du plan de relance, le gouvernement nous demande des actions à mener sur un an, ça n’a aucun sens !" La langue de bois du fonctionnaire reste dans la poche : "la filière automobile, c’est des dizaines de milliards d’aides, la forêt française, à peine quelques centaines de millions, cherchez l’erreur !".

Laisser faire

François Guérold relance avec malice, devant des étudiants stupéfaits : "on propose donc de replanter avec des essences qui viennent d’ailleurs comme le séquoïa, et qui devraient s’adapter aux nouvelles conditions climatiques… mais est-ce qu’il n’y a pas un autre moyen d’aider la forêt ?". Silence dans les rangs, puis la réponse d’un étudiant fuse : "la régénérescence naturelle ?". Le professeur acquiesce : "on peut laisser la nature faire, lui faire confiance pour qu’elle choisisse elle-même les essences adaptées au changement climatique". Laisser faire, limiter les actions, coûteuses et énergivores, c’est le crédo de l’écologue.

Le groupe emprunte ensuite la route forestière de l’Ecole, qui longe le Rouge Rupt. L’automne a pris ses quartiers. Du vert profond, du rouge vif, et au détour d’un virage, une tourbière jaune paille. Le son de l’eau et ses échos partout, derrière la moindre fougère. La mousse tapisse le minéral et le bois mort.

Ici, l’action concertée de l’association de défense du Grand Tétras et de l’ONF locale a permis de redonner au lieu sa vocation initiale. Etienne Barbier, le technicien ONF aux lunettes en bois, détaille le projet qui a permis de retrouver ici une zone humide, avec le creusement d’un fossé, et d’autres méthodes de débardage. "Des petites tourbières, il y en a énormément dans les Vosges, c’est très important de les observer, ce sont des réserves de biodiversité incroyables" encourage François Guérold, qui salue le travail des hommes en vert locaux pour les préserver, et faciliter la vie des grenouilles rousses, des salamandres et des tritons alpestres.

 

Economie

Les Vosges sont le troisième département forestier de France. A quelques kilomètres de Cornimont, La Bresse possède la cinquième forêt communale de l’hexagone avec 3.000 hectares. "C’est une économie locale, importante, vous devez le comprendre et le prendre en compte dans vos réflexions. Les Vosges ont été touchées par un fort déclin des industries textiles, les gens ont besoin de travailler. Le bois est une ressource, le tourisme également" précise le professeur à ses étudiants. La sur-fréquentation du massif, et des espaces naturels en général, revient en boucle dans les discussions.

L’écologue fustige l’autorisation donnée aux VTTistes d’emprunter bientôt tous les sentiers de randonnée des Vosges : "c’est un petit massif, avec déjà beaucoup de chemins, on sait pertinemment que l’ouverture au VTT va les dégrader et préparer le passage des engins plus gros". Le VTT, symbole de liberté en nature il y a trente ans, est aujourd’hui sujet de controverse, "notamment avec l’arrivée des modèles électriques qui permettent d’aller plus loin, et dans des zones jusque-là préservées".

Dans les rangs des étudiants, l’émotion est palpable quand la responsable d’une association évoque une randonnée sauvage organisée par un aventurier local qui a réuni une quinzaine de personnes en pleine nuit, avec un feu immense, "dans un site Natura 2000, nous y sommes allés le lendemain, l’endroit était ravagé, avec des déchets plastiques notamment… mais comme cet organisateur est une star dans les Vosges, personne ne lui dit rien". Malaise dans l’assistance. François Guérold explose d’un rire provocateur :"et alors elle est pas belle la vie ?" Ses exposés sont souvent ponctués par un grand rire sonore, très fortement teinté d’ironie. A chaque fois qu’il replace une problématique dans un contexte plus général, l'enseignant sait qu’il sape le moral de ses troupes, comme lorsqu’il évoque le pourcentage de zones naturelles protégées en France, "moins de 1%, ça veut dire qu’ailleurs, on peut faire n’importe quoi".

Cervidés

Dans ce massif, la forte présence de cervidés pose des problèmes à la forêt car ils dévorent littéralement les jeunes épicéas. Etienne Barbier en montre plusieurs, rachitiques, qui devraient faire plus d’un mètre de haut : "les chasseurs ne jouent pas le jeu, ils ont des plans de chasse, mais ils cherchent le trophée, et ne le respectent pas, donc il y a surpopulation et la forêt en souffre".

Le professeur des universités rebondit vers ses étudiants : "quelle autre solution alors ?". Du bout des lèvres, une étudiante évoque le loup. Bonne réponse : "la nature a déjà trouvé une solution : le prédateur du cerf c’est le loup. Il est revenu dans le massif depuis dix ans mais il a du mal à se fixer et à constituer des meutes qui permettraient de réguler le nombre de cervidés. Donc les loups solitaires s’attaquent parfois aux élevages… et l’Etat autorise cette année l'abattage de 20% des loups en France !" s’enflamme François Guérold, qui interroge également sur le coût de la chasse au loup : "on forme des jeunes gens chargés de le tuer, on les équipe… et dans le même temps, l’ONF est obligé de mettre en place des barrières dans les forêts pour protéger les plantations des dégâts du cerf, à 1.000 euros le mètre".

Réalités

Alors qu’ils tirent leur déjeuner du sac, les étudiants se prêtent volontiers à la discussion autour de l’enseignement in situ. "Parfois les propos sont un peu déprimants, mais c’est la réalité, et on apprécie qu’il nous l’enseigne comme ça. On a choisi cette formation parce qu’on est sensibilisé à l’environnement, ça sera à nous de poursuivre le travail" estime Antoine.

Margot, une camarade de promo poursuit : "on avait déjà évoqué en cours ce qu’on a vu ce matin, mais c’est bien de le voir, et de se rendre compte que le dialogue entre les différents acteurs de la forêt permet de faire bouger des lignes".

D’après leur prof, ils n’auront pas de difficulté à trouver du travail : "dans les associations, les services de l’Etat, mais aussi les grandes entreprises, il y a de quoi faire" assure François Guérold. Au moment de prendre le sentier du retour, le groupe croise deux techniciennes de l’ONF chargées de mesurer la taille des arbres par parcelle. L’une d’elle est une ancienne élève qui vient à la rencontre des étudiants : "j’ai été très bien formée à Metz, et ma sensibilité a enrichi mon travail à l’ONF".

Nous quittons le groupe. François Guérold emmène sa classe le long du ruisseau qui serpente vers la vallée : "je vais leur raconter les ravages de la pollution. Même des milieux qui paraissent préservés car loin des villes subissent des traumatismes". L’enseignant prendra sa retraite bientôt. La relève est presque assurée.

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