Dérèglement climatique : avec des pluies moins efficaces et des sécheresses plus récurrentes, le casse-tête des agriculteurs

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Écrit par Romane Idres avec Delphine Dubourg

Depuis plusieurs années, le dérèglement climatique impacte directement les productions agricoles. Dans les Hauts-de-France, les précipitations sont de plus en plus irrégulières. Un phénomène qui favorise les périodes de sécheresse et inquiète les agriculteurs.

Tout le monde le constate : il pleut moins cette année dans la région, les températures sont élevées pour la saison, et le taux d'ensoleillement bat des records. Autant de conséquences concrètes du réchauffement climatique qui change petit à petit les modes de vie, mais aussi les modes de production agricole. 

Le climat change et le rendement baisse

Agriculteur à Moÿ-de-l'Aisne, entre Saint-Quentin et Tergnier, Bruno Cardot vit depuis plusieurs années les conséquences de ce changement climatique. Cette année encore, ses cultures sont touchées par la sécheresse. Sur une parcelle de quatre hectares de blé, un seul est sorti de terre. Et il est trop tard pour replanter : ce sont trois hectares de perdus pour cette année.

Le dérèglement des saisons joue sur les dates de semis, les dates de récoltes, et les volumes produits

Bruno Cardot, agriculteur dans l'Aisne

"Ce qu'on remarque depuis plusieurs années, c'est que c'est un peu tout ou rien. On a tout eu cet hiver, avec des inondations pas possibles en vallée de l'Oise avec des dégâts sur les prairies et les cultures et ensuite, une période où il n'y a plus rien. C'est deux mois de pluie, deux mois de sécheresse. On n'avait pas ce phénomène-là avant", constate-t-il.

Toute la région concernée

Or, les cultures des Hauts-de-France nécessitent des précipitations régulières, réparties sur l'année. Sans compter que les épisodes de pluie sont, de plus en plus, des épisodes orageux, des tempêtes de grêle et des averses. En somme, des pluies "inutiles" d'un point de vue agricole. "Ces pluies ne rattrapent pas du tout les pluies manquantes, parce qu'elles ne sont pas efficaces", explique le météorologue Patrick Marlière et directeur d'Agate-Météo. 

Les pluies sous forme d'averses tombent de façon brutale, et s'évacuent en ruisselant, donc elles ne sont pas du tout utiles pour le monde agricole.

Patrick Marlière, météorologue

Cette problématique touche l'ensemble de la région. Si, pour le moment, les préfectures n'ont pas pris d'arrêté de restriction de la consommation d'eau, les départements du Nord et du Pas-de-Calais appellent d'ores et déjà à la vigilance.

Le ministère de l'Écologie a publié une carte des risques de sécheresse, et le constat est sans appel : les départements de l'Oise et de la Somme sont classés jaunes ("sécheresse possible"), le Nord et le Pas-de-Calais oranges ("sécheresse probable"), et le département de l'Aisne, où travaille Bruno Cardot, est rouge. Une sécheresse "très probable" qui aura nécessairement des conséquences sur le rendement de cette année. 

Quelles solutions pour l'avenir ?

L'agriculteur ne désespère pas pour autant. Il est certain que des solutions existent. Pour trouver une alternative à l'irrigation, qui ne peut pas être appliquée à tous les sols et dont le coût est élevé, il propose par exemple, la récupération d'eau de pluie à grande échelle, comme le font les particuliers pour entretenir leur jardin. "Il faudrait essayer de retenir toute cette eau qui inonde nos praires et nos cultures l'hiver, c'est une bonne eau, une eau potable, qui ruisselle vers la mer et qui est totalement gâchée. On pourrait la retenir avec des bassins en hiver, pour la repomper au printemps. C'est une méthode vertueuse, qui pourrait contrer ce phénomène de répartition inégale des précipitations sur l'année."

Mais il regrette le manque de volonté politique, ou parfois, le décalage entre les décisions et le calendrier agricole. Il évoque par exemple l'interdiction des répulsifs chimiques pour repousser les oiseaux qui profitent du développement des cultures ralenti par la sécheresse pour les ravager.

S'il est favorable à l'idée d'utiliser moins de produits chimiques, il souligne que la recherche d'alternatives n'avance pas si vite. "On nous supprime des outils pour produire, c'est très bien, souvent c'est assez cohérent ce qu'on nous demande, mais on n'a pas encore l'outil de remplacement qui nous permet de produire toujours autant, déplore-t-il. On veut toujours aller vite, mais il faut laisser le temps à la recherche, à la science, et à nous agronomes. (...) On veut tous faire mieux, on va tous dans le même sens, mais pas à la même vitesse et pas avec les mêmes moyens."

Bruno Cardot, agriculteur ©FTV

Mettre le paquet sur la recherche

Pour lui, la recherche est un enjeu central face aux défis qui attendent le monde agricole dans les années à venir. Il parle notamment d'explorer les possibilités de semences génétiquement modifiées. "Si vous avez une semence programmée pour mieux résister aux sécheresses, pour avoir moins besoin d'eau et pour être moins malade, on aura moins besoin d'intrants (produits ajoutés aux terres et aux cultures, ndlr), et c'est bien ça qu'on cherche. Ces graines nous amèneront à utiliser moins de pesticides, puisqu'il y aura moins de maladies, et on aura toujours autant de nourriture, parce qu'elles auront moins besoin d'eau", estime l'agriculteur.

Si le sujet est encore tabou en France, où la culture d'OGM à des fins commerciales est interdite depuis 14 ans, le reste du monde se penche déjà sur la question. En Argentine, une semence de blé OGM anti-sécheresse vient d'être mise au point. Elle intéresse déjà des pays comme le Maroc et la Chine.