L'histoire du dimanche - Sur les traces des soldats américains lors de la bataille du bois Belleau durant la Première Guerre mondiale

Le bois de Belleau, un petit massif dans l'Aisne, a été le théâtre du premier grand engagement des Américains sur le sol français lors de la Première Guerre mondiale. La bataille, entre le 1er et le 26 juin 1918, a fait naître la renommée du Corps des Marines. Gilles Lagin s'est plongé dans cette histoire dès l'âge de neuf ans. Depuis, ses travaux et son rôle de passeur d'histoire ont été récompensés par la plus haute distinction de cette branche de l'armée américaine.

"Personne ne peut se mettre dans ma position. Quand on marche, vous voyez une route et des arbres. Moi, je vois des groupes de soldats avancer, des camions garés, des gars qui attendent sous les bois." C'est ainsi que Gilles Lagin vit sa passion pour l'histoire de la bataille du bois Belleau, dans l'Aisne, durant la Première Guerre mondiale. Historien autodidacte, il partage son savoir en plongeant les visiteurs au cœur des combats.

Avec lui, le paysage d'aujourd'hui se transforme en décors de tranchées. Les soldats prennent souvent des prénoms et des noms. Ces militaires, arrivant le 1er juin 1918, sont ceux de la 2e division de l'armée américaine. Mobilisés depuis plus d'un an sur le territoire français, après l'entrée en guerre des États-Unis contre l'Allemagne, le 6 avril 1917, ces hommes s'apprêtent à vivre leurs premiers affrontements avec l'ennemi.

Fin mai 1918, l’armée allemande décime la ligne de front. "Depuis le Chemin des Dames, l'artillerie pilonne les positions françaises au sud de l’Aisne. En trois jours, ils enfoncent la ligne de front sur 65 kilomètres. Du jamais vu depuis le début de la guerre". Le but de l’opération est de réaliser une énorme pression sur Paris afin d’obtenir la capitulation des Français, avant le déploiement des troupes américaines sur le front. Gilles Lagin replace la bataille du Bois Belleau dans celle de la Grande Guerre, à l’aide d’une grande carte qu'il fait évoluer au fil de sa narration. "Je réfléchis comme un militaire. Venir dans un site sans carte et sans expliquer, pour moi, ça n’a aucun sens."

"C'est le premier gros engagement entre les Américains et les Allemands"

Gilles Lagin, guide spécialiste de la bataille du bois Belleau

Il situe la position des visiteurs par rapport à celle des soldats, il y a maintenant plus d'un siècle. Après avoir pris possession du nord de Château-Thierry, les Allemands continuent leur avancée vers Paris qui ne se trouve plus qu’à 80 kilomètres. Cette progression fulgurante inquiète le gouvernement français, "prêt à quitter Paris pour Bordeaux", affirme le guide. Le 31 mai 1918, les Français présents dans le village de Belleau sont encerclés. Pris de panique, "ces derniers étudient la carte et décident d’occuper les hauteurs boisées, de regrouper les hommes, les artilleries et de stopper l’adversaire, obligé de passer par les champs, à découvert. Mais la situation est délicate, le moral des troupes est au plus bas et beaucoup battent en retraite."

Pour les soutenir, la 2e division d’infanterie de l’armée américaine, créée le 26 octobre 1917 par le général John Pershing, est appelée en urgence. Il s’agit de la seule unité constituée sur le sol français. Elle est composée d’une brigade de l’armée régulière et d’une brigade du Corps des Marines, des fusiliers marins. La bataille du bois Belleau marquera "le premier gros engagement entre les Américains et les Allemands". Elle fera également date dans l’histoire des Marines. Une fois le contexte posé, le guide se lance dans l’exposition de la bataille avant d’entrer dans le bois. Une manière de mieux s’imprégner des affrontements et des dates clés.

Appelée le 30 mai, la division arrive et se déploie dans le secteur de Belleau depuis le village de Montreuil-aux-Lions, le 1er juin. Son but est clair : "bloquer quel qu'en soit le prix, l’avancée allemande sur Paris. C’est pharamineux, car personne ne les a vus combattre". Pour Gilles Lagin, "on leur confie le sort de la prise de Paris."

La défense de la ferme des Mares, un tournant dans la bataille

Le 2 juin, les Allemands attaquent le bois et ouvrent la ligne de front tenue par les Français. Il est 19 heures quand les Américains se retrouvent nez à nez pour la première fois avec l’ennemi. Après s’être emparé du village de Bouresches, ces derniers se dirigent vers la route Paris-Metz. "D’un seul coup, les Américains voient des hommes en uniforme vert-de-gris qui se mettent à traverser les blés. Ils n’en croient par leurs yeux dans un premier temps. Ils doivent se rendre à l’évidence qu’il s’agit d’une attaque massive." Les jeunes soldats alliés ouvrent le feu et bloquent l’offensive. Les Allemands se replient et fortifient Bouresches. Ce premier face à face met en évidence la force des Marines, une troupe d’élite, avec des entraînements extrêmement poussés, notamment aux tirs.

Épuisés moralement et physiquement, on ordonne aux Français de battre en retraite, le 4 juin. Le sort de la ligne de front est désormais entièrement confié aux soldats de la 2e division. Pour appuyer la différence d’état d’esprit entre les deux alliés, Gilles Lagin évoque l’anecdote d’un major français ordonnant à un officier marine de se replier. Ce dernier lui répond : "battre en retraite maintenant, on vient juste d’arriver". Décidés à ne pas reculer, le 5e régiment de Marines défend ardemment une nouvelle attaque, le même jour, à la ferme des Mares, située à l’est du bois Belleau. Elle sera le point le plus près de Paris (65 kilomètres) atteint par les Allemands jusqu’à la fin de la guerre. "Le 4 juin au soir, Paris est sauvé", affirme Gilles Lagin.

Un Marine s'imposant face à douze Allemands

Ce nouveau fait d’armes marque un tournant dans la bataille du bois Belleau. Sous ordre du commandement français, les Américains passent dorénavant d’une position défensive à des opérations offensives, à partir du 6 juin. Dans leur entreprise de reconquête, deux actions sont programmées. La première est la reprise de la côte 142, une colline à l’ouest du bois. Mais, "ils n’ont pas reconnu le terrain, aucune position allemande". Or, ils sont obligés de traverser un champ de blé à découvert, devant une lisière fortifiée. À 3h45, les Marines se mettent en marche. À travers champs, trois mitrailleuses ennemies font face. Les pertes sont énormes pour les Américains, mais après d’âpres combats au corps-à-corps, ils reprennent ce bout de terre à 8 heures du matin.

Pour appuyer ce moment fort, Gilles Lagin relate l’héroïsme du sergent Charles Hoffman, "décoré de la première médaille d’honneur de l’armée américaine sur le territoire français", pour avoir sauvé sa compagnie. "Avec cinq mitrailleuses, douze Allemands voulaient prendre de côté celle-ci. Le sergent est sorti avec un fusil et une baïonnette. Il a tué deux Allemands. Les jeunes hommes, qui revenaient du front de l’est et qui n’avaient parfois jamais combattu, ont pris peur, laissant tout le matériel sur le sol et sont remontés sur leur position."

Le 6 juin, à 17 heures, alors qu’il fait un grand ciel bleu, la deuxième attaque américaine se met en place, avec le 6e régiment, qui s’élance en rang serré, au sud du bois. N’ayant pas pris note des informations du matin, ils traversent les champs de blé à découvert. "Un carnage épouvantable" se produit. Les bataillons sont décimés. Malgré ça, une brèche est faite au sud du bois et le village de Bouresches est repris définitivement par 24 Marines. Une nouvelle prouesse de leur part.

Les jours qui suivent, les Américains reprennent pas à pas le bois. Au prix de combats intenses et de pertes, le 5e régiment des Marines perce la ligne adverse jusqu’à lisière est du bois, le 11 juin. Un des éclaireurs rapporte avoir pris le Bois Belleau, croyant voir le village Belleau. Or, il s’agit de Bouresches. La fausse nouvelle se répand vite, relayée par les journaux américains, alors qu’ils n’ont repris que les deux tiers de la zone.

14 heures de bombardements pour prendre entièrement le bois

Après plus de 20 jours d’affrontements, les Alliés décident de bombarder à outrance la partie nord du bois pour tenter de mettre fin à cette bataille. Le 25 juin, ils pilonnent durant 14 heures non-stop le secteur. Suite à ces longues heures de bruits assourdissants et de destruction, un barrage roulant avance cent mètres par cent mètres pour reprendre le terrain. Gilles Lagin souligne l’intensité de l’attaque subie par les jeunes Allemands. "Ils ont 17/18 ans. Les officiers n’ont même pas 30 ans. Ils n’ont pratiquement jamais vu aucun combat et n’ont jamais été sous un bombardement durant 14 heures. Beaucoup renoncent donc à combattre. Les Marines capturent plus de 300 prisonniers."

En cheminant autour de ce qui reste des tranchées, plus d’un siècle après, le guide s’arrête devant une qui illustre le renoncement des Allemands. "Ici, un jeune Américain est arrivé perdu dans le bruit de la mitraille. Son officier l’avait envoyé chercher du secours à Lucy-le-Bocage, un village complètement à l'opposé. Les Allemands se sont levés des buissons. L’un lui a demandé qui il était. 'Je suis un Marine, Monsieur'. L’officier allemand n’avait jamais entendu parler des Marines. Il le questionne sur la présence d'autres, à l'arrière. "Oui Monsieur, 6e Régiment Marines nous suit'. Il l’a alors laissé sous garde. Il est parti, puis est revenu vers lui, en lui demandant : 'Est-ce que vous accepteriez notre reddition ? On veut se rendre'. Harry, qui avait 22 ans, a dit oui. Mais il s'attendait aux quatre Allemands qu'il avait vus. Puis, 86 hommes sont sortis de là, sans arme, rien. Il n’y en a pas un qui a essayé de le tuer, pas un qui a essayé de s'échapper." C’est la fin de la bataille. Le 26 juin, au matin, le bois Belleau est totalement occupé par l’armée américaine.

Selon Gilles Lagin, "ce premier combat a permis aux Marines d’acquérir une notoriété énorme. C'était leur première bataille en Europe." Ils ont obtenu le surnom de Devil Dogs (les chiens du diable) pour leur mordant combat. "Il faut dire qu’ils n’ont jamais reculé. Ils attaquaient tous les jours. Même par petits groupes, ils essayaient de grignoter le terrain." Mais la première dénomination remonte à Verdun où ils ont aidé les Français à abattre un avion allemand qui bombardait leur camp."En avril 1918, le nom de chiens du diable est né. Au bois Belleau, ce sera une confirmation."

C’est pourquoi, ce lieu est devenu un passage obligé pour chaque Marine, en hommage à leurs prédécesseurs qui se sont sacrifiés dans cette bataille. "C'est un comme un devoir de mémoire", note Gilles Lagin, qui les accompagne depuis plusieurs années. Dans ce pèlerinage, les Marines viennent se recueillir également à la fontaine du village de Belleau, qui présente une tête de chien. "Cette fontaine est là depuis environ 1850. Ils ont fait la connexion entre la tête du chien féroce et le bouledogue, la mascotte des Marines. Même s’il ne ressemble pas à un bouledogue. Pour eux, c'est l'illustration des chiens du diable. Ils vénèrent ça comme un culte. Une fois, j'ai eu l'aumônier du 5e régiment qui est venu recueillir de l'eau dans la bouteille pour des jeunes qui avaient été blessés en Irak." Deux choses sont certaines : la présence de la fontaine avant 1918 et le fait qu'ils ne sont jamais descendu au village durant la bataille. Aujourd'hui, c'est un point de passage obligé lors des tours de visites de Gilles.

C'est à l'âge de neuf ans que l’intéressé a commencé à se plonger dans l’histoire de ces Marines. "Quand on a visité ce fameux mémorial américain à Château-Thierry avec ma classe, j'avais été impressionné. J'ai demandé ce que ça représentait exactement. Mon professeur de CM1 n’a pas su m'en apporter plus sur ce que les Américains avaient fait à Château-Thierry, ni au bois Belleau. Et j'étais un peu frustré."

De cette frustration est née une soif inépuisable d’en savoir plus. "Je suis allé à la bibliothèque municipale de Château-Thierry qui était en face de chez ma grand-mère. Et de fil en aiguille, j'ai trouvé des ouvrages parlant des combats de Château-Thierry, du bois Belleau, du corps expéditionnaire américain." Ça fait maintenant 50 ans qu’il partage sa passion, son savoir et ses découvertes.

Gilles Lagin renoue les liens entre les Marines et leurs descendants

L’ancien mécanicien a décidé de s’investir entièrement pour sa passion en 1997, après la fermeture de sa boîte et une période de chômage. "J'ai ouvert une page internet avec les insignes de division pour que les gens puissent reconnaître si leurs parents, leurs grands-parents, avaient combattu en France. Je leur ai proposé mes services et j’ai été pris d'assaut."

Les Marines l’ont sollicité peu après. En 1998, pour les 80 ans de la commémoration de la bataille, il organise avec le maire de Belleau de l’époque une exposition pour honorer ces fusiliers marins. "J'ai présenté ça au général qui commandait le Corps des Marines et au chef de l'armée française. Beaucoup d'entre eux ont fait ma connaissance par le biais de l'exposition." Sa renommée auprès de cette branche de l’armée américaine n'a ensuite cessé de grandir.

"Je recherche les racines des gens qui sont venus sur la demande des ancêtres. Je recherche le lieu où ils sont nés, d'où ils sont partis, quand ils se sont engagés, pourquoi, à quel moment ils ont traversé l'Atlantique pour venir en France..." À la fois historien et généalogiste, Gilles Lagin arrive ainsi à "marcher dans les pas" de ces soldats.

Le seul Européen nommé Marine honorifique

Sa première énigme date de 1992. "C’est un Américain qui était ingénieur chez Kodak. Il y avait une usine en France, à côté de Lyon. Il m'a écrit et m'a dit que son grand-père était en France, à Château-Thierry, en 1918. Alors il m'a donné son régiment etc. Il m’a demandé si j’étais capable de donner des informations. C'était mon premier tour avec un descendant."

En plus de 25 ans, Gilles Lagin a contribué à beaucoup d’ouvrages familiaux américains. Pour tout son travail de mémoire, l’historien a reçu une distinction de haute valeur. "Lors du Memorial Day, en 2008, je fais un tour de champs de bataille avec l'ancien commandant du Corps des Marines. C'était la première fois que l'ancien commandant et le nouveau commandant étaient ensemble. Normalement, ça n'arrive jamais. Les deux commandants m'ont appelé. On a parlé ensemble quelques instants. Le nouveau commandant m'a entraîné à côté de la fontaine de Belleau. Un colonel a mis un cadre énorme, il a enlevé sa casquette, a fait un discours. Il m'a remis l’insigne en or du Corps des Marines sur le col de ma veste et puis m'a nommé Marine honorifique à vie, membre du Corps des Marines des États-Unis."

Deuxième non-américain à être Marine d’honneur, Gilles Lagin est depuis symboliquement un des leurs. Un de ceux dont sa grand-mère, évacuée de Château-Thierry avant l’arrivée de l'armée allemande, lui avait demandé "de ne jamais oublier" pour tout ce qu'ils ont fait.