Coronavirus. Alcool, drogue, jeux... Pendant le confinement, les addictions continuent : quels risques ?

Une addictologue du CHU de Lille s'inquiète des conséquences, encore mal connues, du confinement sur les personnes souffrant d'addiction. 

Image d'illustration
Image d'illustration © Mariscal/EFE/Newscom/MaxPPP
Avec l’initiative avortée du préfet de l’Aisne d’interdire la vente d’alcool, une situation très particulière a été mise en lumière : les effets collatéraux négatifs voire mortels du confinement sur toute une population malade de la dépendance à une addiction. Ce sont d’ailleurs les addictologues qui ont convaincu le préfet de l’Aisne de ne pas imposer la prohibition. Outre le fait que certains allaient dans le département voisin de la Marne se ravitailler, priver brutalement un alcoolique de sa dose d’alcool peut l’amener à faire une crise mortelle de délirium tremens… 
 


Les patients désertent mais les médecins consultent


Arnaud Muyssen est addictologue au CSAPA (Centre de Soins, d’Accompagnement et de Prévention des Addictions) du CHU de Lille et référent pour les PSO ( produits de substitution aux opiacés) . Avec les personnels des autres CSAPA de la métropole, il constate avec étonnement une fréquentation en baisse depuis le confinement : moins d’appels à la  permanence téléphonique, y compris pour les addictions au jeu ou aux achats compulsifs. Concernant les jeux ( casino, paris etc…) Arnaud Muyssen suppose que les joueurs dépendants confinés se sont mis à jouer sur internet puisque tous les opérateurs de jeux ont ouvert des offres en ligne.

Si l’addictologue a aussi constaté une diminution des visites au centre pour les produits de substitution aux opiacés, curieusement, ce sont les médecins généralistes qui le « consultent » davantage depuis une semaine : ces derniers doivent faire face à un afflux de demandes de PSO  de la part des personnes dépendantes, en particulier ceux qui vivent dans la rue . Arnaud Muyssen explique pourquoi : «  En fait, un bon nombre de ceux qu’on reçoit régulièrement et à qui on prescrit les produits de substitution ne les prennent généralement qu’en fin de mois parce qu’en début de mois ils se débrouillent – en mendiant par exemple - pour acheter leur dose d’héroïne, ils ont donc moins besoin des PSO ( produits de substitution des opiacés) ; mais avec le confinement, ça n’est plus possible : nos patients dépendants se sont donc retournés vers les médecins de ville pour avoir leurs produits de substitution plus tôt que d’habitude et en quantité suffisante ! Du coup, les généralistes, qui ne comprennent pas pourquoi d’un coup les demandes en PSO, augmentent s’adressent à nous ! ».
 

L’héroïne moins chère


Quant à ceux qui n’avaient pas besoin de mendier pour acheter leurs doses, ils en trouvent assez facilement. Le coût des doses d’héroïne est en train de baisser. Mais l’addictologue explique aussi cette baisse de fréquentation des CSAPA par un phénomène de sidération : « Dans toute la métropole lilloise c’est le même constat, mais c’est le début du confinement, avec une grosse semaine de recul seulement… On est au calme mais on craint la tempête : pour l’instant on a de quoi aider les patients dépendants mais il suffirait d’un déséquilibre dans l’approvisionnement pour qu’on doive faire face à un afflux » .
 

"Il faut progressivement désengorger les prisons"


La vraie crainte d’Arnaud Muyssen vient des prisons. La drogue est à l’origine de très nombreuses peines – légères ou jusqu’à 5 ans- et il plaide pour des sorties régulières et échelonnées. Car il s’agit non seulement de diminuer la concentration de population pour empêcher la contamination mais aussi, d’organiser méthodiquement les libérations, faire sortir les incarcérés au fil de l’eau.

Une demande d’ailleurs également formulée par Adeline Hazan, le contrôleur général des lieux de privation de liberté de et Michèle Bachelet, la haut-commissaire aux Droits de l’Homme de l’ONU . De leur côté, les avocats souhaitent l’arrêt des comparutions immédiates qui continuent de remplir  les prisons. D’autant qu’en France, 21 000 personnes sont des détenus provisoires non jugés, soit 30 % du total ; les prisons françaises comptaient au 1er janvier 70 651 détenus pour 61 080 places. Nicole Bellloubet, la Garde des sceaux s’est prononcée contre une mesure générale de libération pour les personnes non jugées mais a précisé sur France Inter il y a 2 jours : « Nous procédons, pour des raisons sanitaires, à des libérations anticipées de personnes condamnées en fin de peine » .

Mardi est programmée une réunion à l’échelle des CSAPA de la métropole lilloise afin que les services d’addictologie envisagent les retombées du confinement et comme le dit avec modestie Arnaud Muyssen pour qu’on liste « tout ce qu’on n’avait pas vu venir avec l’épidémie ».

 
Poursuivre votre lecture sur ces sujets
coronavirus/covid-19 santé société