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Fatigue, traumatismes et menaces... Pourquoi la police scientifique s'est mise en “grève illimitée”

La police technique et scientifique déployée devant le Stade Pierre-Mauroy au cours d'un exercice. Photo d'illustration. / © DENIS CHARLET / AFP
La police technique et scientifique déployée devant le Stade Pierre-Mauroy au cours d'un exercice. Photo d'illustration. / © DENIS CHARLET / AFP

Seuls, sans armes et sans protection sur des scènes de crime, dans des milieux parfois hostiles, les agents de la police technique et scientifique veulent un statut particulier.

Par Quentin Vasseur

La colère monte, chez les agents de la police technique et scientifique, dépassés par le manque d'effectifs et par le manque de reconnaissance dont ils s'estiment victimes par leur administration.

À tel point que le syndicat Syndicat national indépendant des personnels administratifs, techniques et scientifiques (SNIPAT) de la Police nationale, majoritaire dans le Nord, a déposé un préavis de grève "pour une durée illimitée sur l'ensemble du territoire national".

Le préavis de "grève illimitée" à compter du 25 décembre

 

Le statut qui changerait tout

Une grève qui fait écho au sentiment de profonde lassitude, au sein de la police scientifique. "Ça monte crescendo" note Xavier Depecker, secrétaire national des personnels de police technique et scientifique à la SNIPAT et basé à Laon, dans l'Aisne. "Le nombre d'appels, le nombre de sollicitations..."

Leur revendication tient en un statut : la catégorie active, qui reconnaît que leur emploi est un métier à risque particulier ou de fatigue exceptionnelles. Un statut qui permet notamment un départ à la retraite anticipée : "Tous les cinq ans, pour ceux qui ont 25 ans de service, on gagne un an de départ avancé à la retraite".

C'est le cas des gardiens de la paix, des sapeurs-pompiers, des infirmiers, des surveillants pénitentiaires ou encore des contrôleurs aériens. Mais ce n'est pas le cas des agents de la police scientifiques, qui cumulent pourtant la multiplications des astreintes, les interventions à risques et les scènes traumatisantes. "Ça fait longtemps que les collègues attendent ce statut." Et d'ajouter : "C'est pas une hausse de notre salaire qu'on voudrait, on veut que notre pénibilité soit prise en compte."

Car les agents sont terriblement exposés, sur le plan physique et psychologique. Ce sont eux qui analysent les traces de stupéfiants sur des billets de banque, les traces de sperme dans les affaires de viols, le sang sur une scène de crime, les ordinateurs et les téléphones saisis chez un terroriste. Ils travaillent dans des maisons incendiées, sur des toits, des rails, dans des milieux toxiques ou qui leur sont hostiles, sans arme, sans protection sans escorte, à la merci de malfaiteurs qui reviennent parfois sur les lieux du crime.

 

Des agents braqués en pleine analyse


"Quand on va sur le terrain, pour les gens, pour les délinquants, pour les terroristes, on est policiers" résume Xavier Depecker. "Dans la tête des gens, la police scientifique est armée, mais elle ne l'est pas !" À l'origine, les agents de la police scientifiques sont recrutés parmi des scientifiques. 

D'où des dérapages. "Il est déjà arrivé que l'auteur veuille revenir sur les lieux de sa tentative de braquage." Des collègues en train d'effectuer des prélèvements se sont retrouvés avec des armes pointées sur eux.

 

Des traumatismes au quotidien

Et puis il y a les traumatismes. L'agent de police scientifique est confronté sans cesse à la mort, à la misère, aux violences sexuelles, au "morbide" et au "sordide". "Moi-même, je suis père de cinq enfants, et quand vous assistez à une autopsie d'enfant... Ce n'est pas évident" souligne le Picard, qui intervient souvent en astreinte à Tergnier ou à Saint-Quentin.

Même chose "quand des femmes font des prélèvements sur des fœtusquand des gens en ballistique analysent un crâne défoncé par une balle..." poursuit Xavier Depecker. "Ce n'est pas un métier anodin" mais "on fait notre job pour que la vérité se manifeste, pour donner une réponse à la victime ou à ses proches."

"Maintenant, quand vous êtes sur des scènes comme des attaques terroristes, par exemple au Bataclan, il y a un Service de soutien psychologique opérationnel (SSPO) qui se met en place". Autrement dit, des psychologiques assistent ceux qui ont travaillé sur de telles scènes. Mais rien n'existe pour les horreurs du quotidien. Dans les commissariats de petites villes qui ne comptent que deux ou trois agents, "il n'y a pas de cellule psychologique".


Lettre ouverte au ministre de l'Intérieur Christophe Castaner

 

Petits effectifs et grande fatigue

"On représente moins de 2% des effectifs, mais on est à l'origine d'un tiers des résolutions d'enquête" résumeXavier Depecker. Et alors que la police scientifique est présentée en "vitrine" de la police, "au contraire de la gendarmerie qui récomepsne ses scientifiques, il y a un vrai manque de reconnaissance chez nous."

Ce manque d'effectifs est d'ailleurs une source d'épuisement, d'autant plus que les onze heures de repos entre chaque journée de travail ne sont pas toujours respectées. "Quand on est à trois dans un service, c'est un week-end d'astreinte toutes les trois semaines ! Il arrive qu'en fin d'astreinte, des collègues se blessent bêtement."

Sans parler de la voiture à prendre, et du danger que l'agent représente alors pour autrui sur les routes en cas de somnolence.

 

Des labos au terrain

Difficile, pour toutes ces raisons, de comprendre pourquoi les agents de la police scientifiques ne bénéficient pas déjà de ce statut. 

En réalité, c'est parce qu'aux débuts de la police scientifique, les scientifiques qui étaient recrutés étaient cantonnés aux cinq grands laboratoires en France : Paris, Lille, Lyon, Marseille et Toulouse. Ce n'est qu'à partir de 1997 qu'"on a voulu mettre des personnels dans les petites villes".

Et les agents se sont retrouvés, petit à petit, de plus en plus exposés sur le terrain. Surtout à partir du moment où ils ont été autorisés à mettre des éléments sous scellé seuls, sans qu'un officier de police judiciaire (OPJ) soit présent à leurs côtés. 

 

Rendez-vous manqués

Depuis, et au fil de l'évolution de leur métier, les syndicats ont plusieurs fois tenté d'obtenir ce statut actif. En 2015, notamment, le ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve "avait proposé qu'on nous reclasse. Il ne voulait pas créer un nouveau statut d'actif, mais il avait proposé de nous reclasser dans des catégories existantes". Mais "le projet a été torpillé" regrette le syndicaliste, notamment pour des raisons financières.

Selon le secrétaire général de l'Unsa-Fasmi interrogé à Lyon en novembre 2015 au cours de la dernière grande grève de la police scientifique, le coût de cette avancée statutaire s'élèverait à 20 à 25 millions d'euros.
 

Plus récemment, un rendez-vous avait fixé avec l'actuel ministre de l'Intérieur Christophe Castaner. Prévu vendredi 21, il a finalement été annulé au dernier moment alors qu"il a su prendre rendez-vous tout de suite avec les gardiens de la paix", mobilisés depuis plusieurs semaines par le mouvement des Gilets jaunes, déplore Xavier Depecker, amer.

La grève qui se profile devrait être largement suivie. Certains agents songent à se reconvertir dans d'autres branches professionnelles ou ont déjà passé les concours. Pour un corps de métier qui compte à peine plus de 2400 personnes en France (dont 1800 sur le terrain), une "fuite des cerveaux" serait désastreuse pour la résolution des enquêtes.
 

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