L'histoire du dimanche - L'abbé Lemire, ce prêtre d'Hazebrouck qui a consacré sa vie à défendre les ouvriers

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Écrit par Yacha Hajzler

Il n'était pas révolutionnaire, il ne prônait pas la lutte des classes, il portait la soutane, mais il a consacré sa vie à améliorer la condition ouvrière. L'abbé Jules Lemire, député et maire d'Hazebrouck, fondateur des jardins ouvriers, s'est toujours dressé là où on ne l'attendait pas, à contre-courant de l'Église et de la bourgeoisie.

Au XIXe siècle, les Flandres sont un territoire profondément catholique et dans le plat pays, Hazebrouck n'échappe pas à la règle. C'est même une ville particulièrement fidèle à l'Église, où la culture républicaine s'implante à grand-peine et où la majorité du clergé va refuser d'adhérer à la Constitution rédigée après la révolution de 1789.

C'est sur cette terre de respect de l'autorité religieuse que naît Jules-Auguste Lemire, le 23 avril 1853, à Vieux-Berquin. Personne ne le sait encore mais, pendant 60 ans, Jules Lemire va bousculer à la fois la République, la bourgeoisie et l'Église et devenir l'une des figures les plus célèbres des Flandres.

Dans son petit village natal, ses parents exploitent une modeste ferme. Petits cultivateurs, durs à l'ouvrage, ils se sont mariés un 14 juillet, à six heures du matin avant de retourner à leurs cultures. Jules Lemire grandit avec quatre frères et soeurs, aide aux travaux de la ferme. Sa mère, Stéphanie Lemire-Asseman, meurt alors qu'il n'a que 8 ans, laissant un veuf de 35 ans. Jules est élevé par ses tantes, aussi cultivatrices.

"Je n'ai jamais eu d'autre pensée que d'être prêtre"

Il mène une scoralité studieuse et brillante, particulièrement sur le volet de l'éducation religieuse. Ses camarades disent de lui qu'il connaît son cathéchisme mieux que le curé local. Si sa famille avait l'ambition de le voir travailler, son assiduité attire l'attention du clergé local, qui lui propose la voie de la prêtrise. Ses tantes lui laissent le choix de sa vocation : il entre donc au collège et obtient son baccalauréat en 1872.

"Je n'ai jamais eu d'autre pensée que d'être prêtre s'il plaît à Dieu. Et ce fut ainsi sans hésitation, sans crise, que j'entrais au séminaire" écrit-il. Il est ordonné prêtre en 1878 et nommé à Hazebrouck. Il y apprend rapidement le flamand, qu'on ne parle pas dans son village d'origine.

Ses années de séminariste sont aussi une période d'éveil politique. En 1875, alors âgé de 22 ans, il assiste à un déjeuner des pauvres suivi d'une grande communion, organisée dans son séminaire. Il entend quelqu'un affirmer que "le pain suffit aux pauvres", estimant que la charité chrétienne se limite à une aide alimentaire. Le propos l'enrage, il écrit : "Je ne m'étonne plus, depuis que j'ai entendu ce mot cruel tomber des lèvres d'un catholique, de cet acharnement des ouvriers indigents contre les riches ! On comprend le socialisme !"

Dans une terre si peu versée envers la République, ces incursions dans ses journaux intimes sont bien plus hardies qu'elles n'y paraissent. Malgré cette réflexion sociale, la politique est encore bien loin de lui. Pendant plus de dix ans après son ordination, il trouve toute satisfaction dans la pratique religieuse et l'enseignement.

Il est d'ailleurs loin alors d'être un républicain convaincu : il souhaite, par exemple, que la fête de la Sainte Vierge redevienne la fête nationale. Mais il reste aussi fermement attaché au peuple dont il est issu et, dans ses conversations avec ses pairs, il n'hésite pas à bousculer les élites. Ses positions lui valent de solides amitiés, mais aussi des ennemis virulents. Il regrette la fermeture d'esprit du clergé sur les questions sociales. La politique s'impose peu à peu à l'abbé Lemire.

Sous la soutane, le député

En 1893, Jules Lemire a 40 ans, et après des années d'hésitation, il décide de se lancer à l'assaut des élections législatives. La rumeur de sa candidature comme député est très mal perçue par les autorités écclésiastiques, qui n'aiment pas voir les soutanes sur les bancs de la République.

De plus, le pays d'Hazbrouck a déjà un représentant à la chambre. Il est monarchiste, il est catholique, il siège à droite. Difficile de voir un candidat plus approuvé par les autorités religieuses. Le projet de lui siphonner ses voix n'est pas apprécié. Mais l'abbé Lemire, s'il chancelle, reste certain de ce qu'il peut apporter. Il ne renonce pas.

Lorsqu'il lance sa campagne pour être élu député, il ne lui reste qu'une dizaine de jours. Il multiplie les prises de parole : en place publique, dans les estaminets, sur une estrade une chaise ou un tonneau, en français ou en flamand. Sa candidature prône un rôle plus important pour l'église, mais aussi des mesures sociales fortes, comme le respect du repos dominical ou la disparition de l'impôt foncier pour les cultivateurs.

"Ouvriers et fermiers, derrière ma soutane de prêtre, il y a le fils et le frère de travailleurs comme vous."

L'abbé Lemire en campagne

"Ouvriers et fermiers, derrière ma soutane de prêtre, il y a le fils et le frère de travailleurs comme vous ; il y a votre ami, votre compatriote qui gagne son pain depuis vingt ans en instruisant vos enfants et en prêchant la fraternité de l'évangile, seule vraie loi du monde", déclare-t-il dans sa candidature.

Son discours peu orthodoxe est plébicité : il est élu avec 54 % des voix et entre au Parlement en septembre 1893. La presse se fait les choux gras de l'arrivée à la Chambre de ce prêtre qui veut représenter les ouvriers. Mais l'abbé Lemire va bientôt faire la une pour une toute autre raison.

Le 9 décembre, l'attentat Vaillant

Le 9 décembre, il est l'une victime d'un attentat à la chambre des députés perpétré par l'anarchiste Auguste Vaillant. Une bombe chargée de clous, de zinc et de plomb explose, et il est l'un des plus proches, à la place 184, certains des clous se logent directement dans son cou. La douleur le lève brusquement de son banc avant qu'il ne retombe. La nouvelle de sa mort commence déjà à circuler, annoncée par télégramme au maire d'Hazebrouck. Mais l'abbé Lemire n'est que blessé et finit par se remettre sur pied.

Entre temps, en tant que victime principale de l'attentat, il a éveillé la curiosité des journaux du monde entier : on fait son portrait de Paris à Rotterdam, et même le New York Herald couvre l'affaire. Cette popularité nouvelle, l'abbé Lemire décide d'en faire un atout. "Les électeurs d'Hazebrouck ont bien fait d'envoyer à la Chambre un flamand à la tête dure", plaisante-t-il auprès des journalistes du Monde qui le visitent après l'attentat.

"Les électeurs d'Hazebrouck ont bien fait d'envoyer à la Chambre un flamand à la tête dure."

L'abbé Lemire après l'attentat Vaillant

Il fait un retour triomphal dans son fief le 19 décembre : un millier de personnes l'attendent sur le quai de la gare et l'escortent jusque chez lui, à la plus grande sidération des journalistes présents.

Malgré le choc, l'abbé Lemire ne transige pas de ses principes. De retour à Paris, la compagne d'Auguste Vaillant sollicite son aide. Elle sait que celui-ci a peu de chances d'échapper à l'échafaud. En tant que représentant de la nation, il ne veut pas se dissocier des autres victimes de l'attentat.

Mais en tant que prêtre, il a un point de vue bien différent. Le 10 janvier 1894, il écrit à l'avocat de Vaillant : "Je tiens à faire savoir par vous à l'homme qui m'a frappé que je n'ai au coeur pour lui que des sentiments de pardon. Et je voudrais, monsieur, par vous encore, supplier la justice de mon pays de ne pas se montrer inexorable et de laisser à l'égaré le temps de comprendre et de se repentir."

Cela ne suffit pas à sauver Auguste Vaillant de la guillotine. Il est exécuté le 5 février 1894. Ce jour-là, l'abbé Lemire se trouve aux côtés des proches de l'anarchiste.

Les jardins ouvriers, l'oeuvre d'une vie

Cet épisode traumatique ne l'empêche pas de poursuivre son oeuvre politique et sociale. Son premier chantier, c'est la création des jardins ouvriers, qui consiste à attribuer à des familles modestes une parcelle de terre à cultiver gratuitement ou contre une somme modique.

C'est une idée que l'abbé Jules Lémire mûrit depuis des dizaines d'années. En décembre 1875, comme séminariste, il écrit dans un de ses journaux : "Le moyen le plus pratique d'améliorer la situation physique et morale de l'ouvrier, c'est de l'attacher au sol, c'est de le fixer par la propriété. Le travail de la terre est dans notre pays un aimant donc il est possible de tirer grand parti. (...) Les ouvriers qui ont une maisonnette et un coin de terre ne cherchent pas dans les formules des rêveurs les moyens d'améliorer leur sort."

Ce pragmatique reste un produit de son éducation religieuse. Bien éloigné des revendications socialistes de l'époque qui prônent la lutte des classes et la grève générale, il tire son inspiration sociale dans les valeurs du foyer, de la famille, de la morale.

La notion du jardin ouvrier réapparaît ensuite dans sa profession de foi électorale de 1893 : "Que pour tout ouvrier, la maison de famille et le jardinet qu'il a acquis par son travail soit insaisissables, exempts d'impôts et de frais de succession", promet-il.

Cette réflexion a le vent en poupe. En 1889, une fabricante de draps, Félicie Hervieu l'a déjà rendue réalité pour aider une famille de dix personnes, à Sedan. Depuis, au moins 74 familles sont bénéficaires de son oeuvre de charité. L'idée a déjà essaimé dans les Hauts-de-France, duppliquée par un prêtre de Montreuil-sur-Mer qui a créé 14 jardins ouvriers dans le Pas-de-Calais.

Cette réflexion gravite autour de l'abbé Lemire, qui rencontre peu à peu ces figures militantes. Le processus aboutit en 1896 avec la création de la Ligue française du Coin de Terre et du Foyer insaisissables, qui démocratise largement le procédé.

En 1903, plus de 6 000 jardins ouvriers ont vu le jour en France. Ils sont plus de 20 000 en 1914 et plus de 50 000 en 1926. Cet acquis persiste jusqu'à aujourd'hui. Même si leur nombre est difficile à évaluer, la seule Fédération nationale des jardins familiaux et collectifs (FNJSC) réunit 600 associations.

Sortir les enfants des nuits à l'usine

Si l'abbé Lemire a considéré les jardins ouvriers comme l'œuvre de sa vie, ce n'est pas la seule loi sociale qu'il a ardemment défendue. L'une de ses réformes, c'est l'interdiction du travail de nuit des enfants à l'usine. Au cœur de la révolution industrielle, ils sont embauchés dès 8 ans pour des travaux dangereux ou pénibles, comme rattacher les fils brisés sous les machines à tisser. Ils travaillent jusque 16 heures par jour.

En 1907, plus du tiers des enfants employés dans la métallurgie ont fait l'objet d'une déclaration d'accident. Ils sont également touchés prématurément par des maux comme la phtisie ou l'alcoolisme. Jules Lemire défend sa loi bec et ongles pendant plus d'un an, avant de la faire adopter en 1911.

Il est aussi à l'origine de réformes sur la réduction du temps de travail ou la consolidation du congé maternité. L'abbé Lemire est pourtant loin d'être un féministe convaincu. Il ne défend pas la femme, mais la mère et la famille. Cela ressort notamment dans sa proposition de loi sur le vote populaire. Le vote féminin n'affleure même pas son esprit, mais il veut en revanche confier deux voix aux hommes mariés.

"En entrant dans la famille, la femme contribue à la postérité du pays. N'est-il pas juste que le pays reconnaisse le service qui lui est rendu - le plus essentiel et le plus nécessaire de tous - en récompensant cette femme dans la personne de celui à qui elle a donné sa confiance ?", argumente-t-il.

Traité en paria par l'Église

Mais son travail en faveur de la classe ouvrière, le peu de cas qu'il fait des élites, et son attachement de plus en plus prononcé à ses fonctions républicaines finissent par dresser l'Église contre lui. En 1912, sa hiérarchie annonce publiquement dans la presse qu'elle lui interdit de se présenter à toute future élection. À répétition, l'abbé Lemire refuse de se plier à cette injonction, aux municipales comme aux léglistatives.

Après avoir temporisé pendant deux ans, sa hiérarchie met ses menaces à exécution : en janvier 1914, il est supendu et interdit d'exercer ses activités écclésiastiques. L'Église ne se risque pas à l'excommunier, mais le relève de son devoir sacerdotal. Dès lors, il est traité en paria dans les églises d'Hazebrouck, qui refusent même de le laisser communier.

Mais en politique, cette battue de l'Église lui attire une sympathie inattendue. En 1914, il est non seulement réélu député, mais devient également, pour la première fois, maire de la ville d'Hazebrouck. La Première Guerre mondiale éclate quelques mois plus tard.

Après la guerre, Hazebrouck laissée en ruines

L'abbé Lemire se retrouve propulsé au milieu de la guerre, alors qu'Hazebrouck, à l'arrière du front, accueille le défilé des combattants français blessés. Les funérailles sont quotidiennes. En octobre 1914, les troupes anglaises arrivent dans la ville et assureront sa protection jusqu'à la fin des hostilités, une sécurité qui attire vers la commune un flot de réfugiés en plus des blessés de guerre.

La protection anglaise laisse malgré tout quelques moments à l'abbé Lemire pour faire réviser sa suspense a sacris - qu'il parvient à faire annuler en 1915 sur décision de Benoît XV - et pour envisager l'après-guerre. Il y aura fort à faire car dès 1916, les bombardements allemands s'intensifient au-desus d'Hazebrouck. En 1917, l'illusion de la protection s'évapore : la ville est systématiquement bombardée et aussi visée par les canons longue porte de l'armée allemande. Quand l'armistice est signé, Hazebrouck est en ruines.

Pour rebatir sa ville, l'abbé Lemire mise sur l'enseignement. Son premier chantier est la création du Collège des Flandres, dans l'ambition qu'Hazebrouck devienne un centre d'études. L'abbé Lemire lance également la création d'une école dans le quatier des tissages. Il soutient le lycée de jeunes filles Depoorter, où celles-ci peuvent apprendre la sténodactylographie, la comptabilité, la puériculture ou le dessin. C'est une vraie opportunité pour beaucoup de travailleuses d'usine qui ne savent ni lire, ni écrire, et qui assistent aux cours du soir ou du samedi.

Il développe aussi considérablement la santé. En faisant financer un dispensaire antituberculose, en construisant un hôpital où il prévôit un "pavillon des vieux ménages" pour que les couples âgés ne soient pas séparés en cas d'hospitalisation. Il fait aussi construire la maternité de la Rochelaise, nommée en hommage à la ville de la Rochelle qui, après la guerre, a fait un don important qui a financé construction du bâtiment.

"L'abbé Lemire ne se réservait pas"

Après une vie de service et d'une activité intense, la santé de Jules Lemire décline. Il meurt le 7 mars 1928, à 75 ans, d'une embolie pulmonaire. Quelques semaines après sa mort, l'un de ses coreligionnaires, l'abbé Birot déclare devant l'assemblée général de la ligue du foyer : "Les hommes d'aujourd'hui ne savent pas se donner ni, par conséquent, se risquait. Ils se réservent. L'abbé Lemire ne se réservait pas."

Les hommes d'aujourd'hui ne savent pas se donner ni, par conséquent, se risquait. Ils se réservent. L'abbé Lemire ne se réservait pas.

L'abbé Briot, après la mort de Jules Lemire

Le 13 mars sont organisées ses funérailles, sur sa terre natale. Toutes les usines, les ateliers, les commerces et les administrations de la ville sont fermés pour permettre aux travailleurs d'assister à la cérémonie. Derrière le corbillard, un conseiller municipal porte un coussin épinglé de toutes ses décorations : chevalier de la légion d'honneur pour services rendus pendant la guerre, croix de chevalier de l'ordre de léopold de belgique, croix de commandeur de l'ordre de la couronne de chêne du Luxembourg...

Le long du cortège, les réverbères sont voilés de crêpe et les drapeaux en berne. Plus signifcatif encore que ces décorations, plus de 15 000 personnes viennent dire un dernier au revoir à Jules Lemire.

Sources utilisées dans cet article :

Gallica - Bibliothèque Nationale de France

L'abbé Lemire, un itinéraire audacieux - Sylvie Carton et Yvonne Sassinot de Nesle

L'abbé Lemire - Jean-Pascal Vanhove

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