IVG dans la Constitution : "c'est une première étape, mais il faut les moyens pour que ce soit concret"

Le Parlement se réunit ce mardi 4 mars pour un vote historique : l'inscription de la liberté des femmes à recourir à une interruption volontaire de grossesse dans la Constitution. Pour les associations, cette victoire législative doit s'accompagner d'efforts concrets sur le terrain.

"Je n'ai pas encore la situation pour avoir un enfant, ce n'est pas idéal", se justifie une jeune femme venue demander des informations sur l'IVG au Planning familial de Lille. "C'est votre choix", la rassure la conseillère, Laurette Lauff. Dans ce centre, ces conversations sont quotidiennes : 70 % des consultations concernent l'avortement. 

"C'est important, mais ça ne va pas garantir l'effectivité du droit"

Ici, tout le monde se réjouit de savoir que la France s'apprête à entrer dans l'histoire du droit des femmes en devenant le premier pays du monde à inscrire l'IVG dans la Constitution. Après avoir été validée à l'Assemblée et au Sénat, la décision devrait être définitivement actée ce 4 mars à Versailles, où les parlementaires se réunissent pour un dernier vote. "C'est une lutte féministe qui se réalise, c'est une chouette victoire, se réjouit Claire Diascorn, directrice du Centre d'information sur les droits des femmes et des familles (CIDFF) de la Somme. Maintenant, il faut que ça se concrétise sur tous les territoires. La loi, c'est une première étape et c'est super, mais il faut qu'il y ait les moyens pour que ce soit concret. C'est le palier numéro 2 et il est important de l'atteindre."

C'est un signe fort qu'on donne aux Françaises et aux Français, mais aussi dans tous les pays du monde.

Véronique Séhier, administratrice du Planning familial du Nord

Un point de vue partagé par Véronique Séhier, administratrice du Planning familial du Nord, qui milite pour l'IVG depuis 1978. "En Pologne, l'avortement a été interdit, y compris dans des cas de grave de malformation fœtale. Six femmes sont mortes récemment parce que les médecins ont refusé de les avorter tant que le cœur du fœtus battait, elles sont mortes de septicémie. C'est une réalité en Europe aujourd'hui, donc c'est un signe fort qu'on donne aux Françaises et aux Français, mais aussi dans tous les pays du monde", estime-t-elle. Mais elle aussi estime que le combat est loin d'être terminé. "C'est important, mais ça ne va pas garantir l'effectivité du droit. J'espère vraiment que ça va permettre une réflexion sur l'accès effectif de tout le monde, sur tout le territoire, à l'avortement."

Encore de fortes inégalités territoriales

Ces deux femmes font le même constat : l'accès à l'IVG n'est pas le même pour toutes les femmes, en fonction de leur lieu de résidence. "Souvent, dans les grandes villes, on trouve une solution. Mais dans la ruralité, c'est plus compliqué, notamment quand on a des soucis de mobilité, déplore Claire Diascorn. Je pense par exemple aux mineures qui n'ont pas le permis, et qui n'ont pas forcément envie d'en parler à leurs parents. Il faut renforcer le maillage territorial, et que les praticiens aient des conditions favorables pour le faire."

La constitutionnalisation doit s'accompagner d'une volonté politique et de moyens financiers, si on ne veut pas que ce soit juste une action symbolique.

Véronique Séhier, administratrice du Planning familial du Nord

Véronique Séhier confirme : dans l'Aisne, dans l'Oise, mais aussi, "dans certains coins de la Somme et du Pas-de-Calais", les femmes ont plus de difficultés à accéder à l'IVG. Ces inégalités s'expliquent par plusieurs facteurs : manque de structures hospitalières, déserts médicaux, manque de professionnels de santé habilités, utilisation de la clause de conscience... Pour elle, la constitutionnalisation "doit s'accompagner d'une volonté politique et de moyens financiers, si on ne veut pas que ce soit juste une action symbolique". Elle pointe du doigt le manque de professionnels de santé. "Certains centres refusent les femmes qui ne viennent pas du territoire, parce qu'ils n'ont pas assez de créneau pour tout le monde", regrette-t-elle. 

"Les sages-femmes pourraient aider à renforcer l'accès à l'IVG"

Elle milite également pour que les sages-femmes, qui réalisent déjà des IVG médicamenteuses, puissent réaliser facilement des IVG dites instrumentales, qui consiste à aspirer le contenu de l'utérus. Un décret publié en décembre 2023 leur permet de les pratiquer, mais sous de nombreuses conditions. "Le décret est tellement draconien qu'elles auront beaucoup de difficulté à pouvoir les faire, alors qu'elles constituent une ressource importante en tant que professionnelles de santé sur notre territoire, et qu'elles ont une très bonne formation sur la santé des femmes puisque c'est leur cœur de métier. Elles pourraient aider à renforcer l'accès l'IVG sur le territoire des Hauts-de-France."

L'organisation nationale syndicale des sages-femmes, principal syndicat de la profession, a d'ailleurs demandé à ce que ce décret soit réécrit pour assouplir les conditions. Ce sera chose faite, a annoncé Aurore Bergé, la ministre déléguée en charge de l'Égalité entre les femmes et les hommes.

Avec Paul-Guillaume Ipo et Valentine Meyer / FTV