"Je comprends qu’il faille faire des efforts, mais là, on est face à trop de contradictions", la colère sourde des agriculteurs du Nord et du Pas-de-Calais

C’est un mouvement de fond depuis deux ans environ. La colère agricole est-elle en train de toucher le Nord et le Pas-de-Calais ? Pas de blocage majeur envisagé pour le moment sur le territoire, mais une colère sourde et profonde. Deux agriculteurs nous en ont expliqué les raisons.

C’est un moment toujours important dans une exploitation. Un petit veau est né la nuit dernière à Prisches dans l’Avesnois. Une nouvelle fois, le cheptel de François Moreau s’est agrandi. Mais pas de temps à perdre : "Au niveau administratif, si vous déclarez un petit veau avec huit jours de retard, c'est le carton rouge".

L'exploitant a une semaine maximum pour officialiser la naissance à l'Ede, le service de traçabilité des élevages. Cette démarche est indispensable. Sans cette carte d'identité, "on ne peut pas le commercialiser", poursuit François Moreau. "Et en plus, il y a la déclaration PAC (politique agricole commune), le cahier d’épandage… Il faut marquer, respecter les quantités. Il faut faire de l’administratif trois fois par semaine".

Un mille-feuille d'inquiétudes 

Producteur laitier, François Moreau a une autre préoccupation majeure. Président de la section des producteurs de lait du Nord, il s'inquiète surtout pour le prix du lait. "Ma première préoccupation, c’est le non-respect de la loi Egalim (…). Lactalis n’a pas voulu prendre en compte la hausse des coûts de production", se désole-t-il. Des coûts qui ont augmenté de 7% l'année dernière. Le groupe laitier le paye 405 euros les 1000 litres. "Il faut un minimum de 425 à 430 euros. 440 euros seraient plus confortables".

L'exploitant nordiste se sent étranglé. Et les derniers propos de Bruno Le Maire n'ont pas été là pour le rassurer. En voulant s'attaquer à la niche fiscale du gazole non routier, le ministre de l'Economie a fait trembler un peu plus les agriculteurs déjà très inquiets. "On nous dit qu’il faut moins de traitement phytosanitaire, plus de désherbage mécanique. J’ai donc acheté une bineuse. Mais avec une bineuse, vous traitez un hectare à l’heure. Avec le phyto, c'est 15 hectares à l’heure". Autrement dit, pour lui, davantage de travail, mais surtout davantage de carburant. "Je comprends qu’il faille faire des efforts, mais là, on est face à trop de contradictions".

Des contradictions qui épuisent la profession

François Moreau sait combien sa profession est parfois caricaturée. "Ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit", se prémunit-il. Il ne s'oppose pas d'emblée aux évolutions de société, aux mesures environnementales. Ce qui le fatigue, c'est le manque de bon sens. Et de citer cet exemple dans le secteur de la volaille : "On veut interdire la volaille en cage. Pourquoi pas ? Mais du coup, on manque de production pour faire face à la demande et on importe des œufs pondus… en cage !"

Derrière cette politique, il le sait, l'enjeu est lié à la consommation et au pouvoir d'achat. La bataille des prix fait rage. La grande distribution les accule.

Bruno Le Maire nous demande de baisser les prix à la consommation. Michel-Edouard Leclerc en a rajouté. C'est du harcèlement !

François Moreau, président de la section des producteurs laitiers du Nord.

Car, pour nourrir les bêtes cette année, les agriculteurs ont dû anticiper, autrement dit acheter au prix fort l'an dernier. Il faudra des mois pour que la baisse globale du prix des matières premières ait un impact réel dans les exploitations agricoles. "On va finir par être importateur de produits laitiers. Pas dans 20 ans… demain !", s'inquiète-t-il.

La jachère, la "goutte d'eau" en trop

Une inquiétude sur les prix qui inquiète tout autant le président de la Fédération régionale des syndicats d'exploitants agricoles dans les Hauts de France. Pour Simon Ammeux, la crise actuelle découle d'une "accumulation de choses" : "Ça fait un bon deux, trois ans qu’on est en route. Les zones de non-traitement, l’empilement administratif, la jachère… Le ministre demande de baisser les prix et, en même temps, de produire moins". Une contradiction. Une de plus aux yeux des exploitants.

Le Nord et le Pas-de-Calais sont deux départements avec des petites exploitations. Et là, on va nous demander de mettre une partie en jachère. On va nous mettre un boulet au pied.

Simon Ammeux, président de la FRSEA des Hauts de France

L'union européenne impose en effet aux agriculteurs de laisser toute l'année 4% de la surface des champs en jachère. Prise il y a deux ans, cette mesure vise à créer des zones de biodiversité. Dans le Nord et le Pas-de-Calais, la FRSEA a fait ses calculs : la jachère imposée reviendrait à "900 millions d'équivalent repas perdus". Et Simon Ammeux d'ajouter : "C'est l'Europe et ses directives. On ne fait pas la différence entre une production agricole et un fabricant de planche à voile". Or les agriculteurs aiment le rappeler : ils nourrissent la France : "On plante des pommes de terre pour que ça finisse en purée ou en frites !"

"Pourquoi l'oublie-t-on ?", interrogeons-nous pour conclure. Un brin nostalgique, Simon Ammeux nous répond : "Il n’y a plus le tonton ou le grand-père agriculteur. Avec la perte de proximité, on a perdu le lien". Ce lien pourtant si précieux avec la terre. Tous espèrent aujourd'hui que ce message sera entendu par le Premier ministre. Gabriel Attal doit recevoir les représentants d'agriculteurs ce lundi 22 janvier. Tout faire pour éviter qu'une colère sourde ne se transforme en révolte. 

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