ENTRETIEN. "Osons toucher à la place de la voiture", Yannick Paillard, fervent défenseur du vélo dans le Nord Pas-de-Calais

Président de l'association droit au vélo (Adav), Yannick Paillard milite pour améliorer le quotidien des cyclistes en ville comme à la campagne. Il insuffle ses idées aux collectivités et constate des évolutions favorables ces dernières années, notamment dans la métropole lilloise.

Cela fait quinze ans qu'il mène son combat au sein de l'Association droit au vélo dans le Nord Pas-de-Calais. Yannick Paillard, président de l'Adav, défend les cyclistes et leur place sur la chaussée, aussi bien à la ville qu'à la campagne. Pour cela, il propose son expertise aux collectivités en termes d'aménagements, de sécurité ou encore de services. 

A l'occasion du challenge de la mobilité dans les Hauts-de-France, du 18 au 23 septembre 2023, il revient pour nous sur l'évolution de l'usage de la petite reine dans le quotidien des Nordistes, les améliorations, et les freins qu'il reste à lever pour continuer développer cette mobilité douce. Interview.

Comment évolue le nombre de cyclistes du quotidien dans le Nord Pas-de-Calais ?

Le constat sur l'ensemble du Nord Pas-de-Calais est difficile à établir, car il y a de fortes disparités. Cela dit, tous nos indicateurs montrent une très forte augmentation des cyclistes, en ville comme à la campagne.

Par exemple, à Lille, nous réalisons des comptages à plusieurs endroits depuis les années 1990. Au croisement du Boulevard de la Liberté et de la Rue nationale, on était à 2% de part modale il y a 30 ans, aujourd'hui, au même endroit, on peut compter jusqu'à 30%. C'est-à-dire qu'environ un véhicule sur trois qui passe devant le compteur est un vélo.

Le plan vélo 2021-2026 de 100 millions d'euros de la MEL est-il un bon signal ?

Oui, la MEL a largement augmenté son budget, car je me rappelle d'un temps où on était à 4 millions d'euros seulement. Il y a même une année où on était descendu à 1 million d'euro.

Avec ce plan de 100 millions et en s'appuyant sur le schéma directeur cyclable de la MEL, ils vont pouvoir développer le concept de réseau express vélo, pour relier les différentes communes entre elles et éviter les discontinuités.

A l’avenir les 100 millions d’euros du plan de la MEL seront largement insuffisants. Il y a une telle augmentation, que ce budget ne suffira plus, il faudrait aller jusqu’à le tripler.

Yannick Paillard, président de l'Adav

Sur cela la Mel avance, mais à l’avenir les 100 millions d’euros seront largement insuffisants. Il y a une telle augmentation, que ce budget ne suffira plus, il faudrait aller jusqu’à le tripler, car la demande est tellement forte.

Puis, il y a un retard à rattraper sur la métropole. En termes d'investissement, on doit être à 15 euros par an par habitant dans la MEL. Ce qui est recommandé, c’est autour de 17-18 euros par habitant. A Amsterdam, alors qu’il y a déjà beaucoup d'aménagements, ils sont encore à 35 euros par personne.

La MEL a stoppée son aide à l'achat de vélo, est-ce regrettable ?

C’est toujours un plus ces aides, mais par rapport à d’autres investissements ce n'est pas celui qui développe le plus le vélo. Les Français sont déjà massivement équipés. Il y a plus de vélos que de voitures dans notre pays. C’est efficace en termes de communication mais ce n’est pas la meilleure stratégie de développement. Ce qui a fortement développé le vélo, c’est l’aide de 50 euros à la réparation.

Pourquoi Lille fait figure de mauvais élève dans le baromètre 2021 des villes cyclables de la FUB ?

Je trouve que les Lillois sont très durs avec leur ville. Peut-être qu’il y a beaucoup de néo-cyclistes, et l’on sait que les nouveaux cyclistes sont exigeants. Quand je vois d’autres villes mieux classées… Je préfère faire du vélo à Lille qu’à Paris. Il y a quand même de gros efforts de fait à Lille. Je trouve que ce baromètre est très sévère.

A l'inverse, il l’est moins avec les petites villes. Par exemple, la première année du baromètre, Neufchâtel-Hardelot était classée A+ (la note maximale NDLR). Cela parce qu'Hardelot venait de faire une superbe piste cyclable, mais il n'y a rien d’autre ailleurs. Pareil pour Ardres (classé A), une piste fait le tour du lac à vélo, mais il y a rien d’autre non plus. Le principal intérêt de ce baromètre, c’est de faire parler du vélo, de pointer des difficulter sur une carte et voir la progression au fil des années.

Parmi les grandes villes, Dunkerque était bien classée, à juste titre ?

Dunkerque est une ville un peu particulière, rasée pendant la guerre, puis reconstruite pour l'usage de la voiture, avec des grandes avenues. A partir de cela, c’était facile de faire des pistes cyclables le long de ces voies. Il y en a beaucoup, donc c’est normal que la ville soit bien classée.

Comment favoriser l'intermodalité (vélo+train) sur le territoire ?

Sur cette question de l'intermodalité, un décret dit qu’à chaque gare on doit avoir un certain nombre de places de stationnement obligatoires. C'est pour cela qu'en ce moment à la gare Lille Europe il y a des travaux pour faire un parking vélo sécurisé.

Je pense qu’on va s’acheminer vers un système à la hollandaise. Eux ne prennent pas les vélos dans les trains. Ils ont un premier vélo pour aller jusqu’à la gare, ils prennent le train, et ensuite ils ont un deuxième vélo.

Yannick Paillard, président de l'Adav

Car pour développer ce modèle, Il faut pouvoir garer son vélo de manière sécurisée près de chaque gare afin de pouvoir continuer son trajet avec le train. Pour l’instant en Hauts-de-France, on peut toujours monter dans le train avec le vélo de manière gratuite. Mais il faut comprendre que lorsqu'on sera très très nombreux, on ne pourra pas monter à 50 dans le train. C'est déjà parfois compliqué.

Je pense qu’on va s’acheminer vers un système à la hollandaise. Eux ne prennent pas les vélos dans les trains. Ils ont un premier vélo pour aller jusqu’à la gare, ils prennent le train, et ensuite ils ont un deuxième vélo, souvent pas cher, pour faire les derniers kilomètres jusqu'au bureau.

Peut-on développer la place du vélo sans toucher à la voiture ?

Non, on ne peut pas. Enfin, c’est très compliqué. On peut faire des petits aménagements à la marge mais ça ne fera jamais un plan complet. Il faut oser toucher à la place de la voiture.

C'est une question de courage politique.

Yannick Paillard, président de l'Adav

Il y a encore des maires qui me disent : “jaimerais bien faire un aménagement cyclable mais il faut supprimer deux places de parking, du coup je ne vais pas pouvoir le faire.” Certains ont peur de ne pas être réélu. C'est une question de courage politique.

Les maires ont-ils une place importante pour développer le vélo ?

Oui, c'est eux qui ont les pouvoirs de police, c’est eux qui peuvent mettre un sens unique dans une rue, qui peuvent autoriser ou non le stationnement. Les maires ont un énorme pouvoir .

Comment les convaincre de changer la politique du tout voiture dans les centres-villes ?

Pour le cadre de vie déjà. Contrairement à ce que pensent les commerçants qui disent “no parking no business”, et qui disent que les gens veulent se garer au plus près des magasins pour faire les courses... Eh bien c'est faux. Quand on fait des enquêtes auprès des personnes en ville (réference à l'étude de terrain de Mathieu Chassignet en 2021 à Lille et Saint-Omer), ils disent qu’ils sont prêts à se garer plus loin pour avoir un centre-ville apaisé.

Le vélo est-il payant électoralement ?

De plus en plus. Dans un premier temps, quand vous touchez à la voiture les gens râlent, pendant six mois en moyenne. Pour exemple, quand on a soutenu le plan vélo à Lille en 2016, avec l'Adav, j’ai reçu des menaces de mort. Mais c'était la même chose aux Pays-Bas, quand ils ont touché à la place de la voiture, ça a râlé à gogo. Pourtant aujourd’hui, plus personne ne veut revenir en arrière. C’est une question de courage politique.