"Une mamie de 88 ans a attendu 18 heures dans un couloir" : aux urgences de Lille, affluence record de patients

Un record d'affluence a été battu aux urgences du CHU de Lille, au lendemain des fêtes de Noël. Un aide-soignant, qui souhaite rester anonyme, témoigne d'une situation "catastrophique". Selon lui, certains patients attendent près de 20 heures dans les couloirs pour être reçu par un médecin. La direction du CHU a répondu à nos questions.

La situation actuelle aux urgences de Lille ? "Catastrophique", nous répond d’emblée un aide-soignant du service que nous avons pu joindre. Il travaille depuis plus de quinze ans aux urgences du CHU et souhaite rester anonyme. La période des fêtes de fin d’année est toujours chargée, certes, mais le mois de décembre 2022 bat des records.

Et pour cause, le contexte n’aide pas : triple épidémie de Covid, grippe et bronchiolite, à laquelle il faut ajouter la grève des médecins libéraux jusqu’au 2 janvier au moins, sans compter les arrêts maladie des soignants malades, ou simplement essorés après deux années de crise sanitaire.

L’Agence Régionale de Santé des Hauts-de-France confirme que "l’activité des urgences et des SAMU est très soutenue sur l’ensemble de la région comme ailleurs (et) reste à un niveau très élevé"

Quarante patients dans les couloirs des urgences

"Cela fait déjà quelques temps que les urgences sont saturées, bien avant la grève des médecins généralistes, explique l’aide-soignant des urgences de Lille. Mais il y a de plus en plus de patients atteints de la grippe qui arrivent, et de plus en plus de personnel en arrêt maladie après avoir attrapé le virus".

Conséquence : les urgences sont saturées, les longues heures d’attente atteignent des records et la tension est exacerbée chez les patients et les soignants. Ce mardi 27 décembre, à 13 heures, 90 patients occupent des lits dans les urgences et une quarantaine attend de voir un médecin, installés sur des brancards dans les couloirs. Parmi eux, "des patients en urgence prioritaire qui devraient être pris en charge rapidement", assure l’aide-soignant.

Pour encadrer le service, 10 infirmiers et 6 aides-soignants travaillent aux urgences. Aujourd’hui, il manque une aide-soignante et un hôte d’accueil, tous deux en arrêt. Une infirmière effectue donc le rôle d’hôtesse.

Jusqu’à 19h30 d’attente pour voir un médecin

"Une mamie de 88 ans a attendu 18 heures dans un couloir pour voir un médecin à l’intérieur des urgences, raconte l’aide-soignant. On a même atteint 19h30 pour certains patients". Selon lui, le temps d’attente "déjà habituellement trop long" oscille autour de 10 heures. "On n’avait jamais vu autant d’heures d’attente, assure-t-il. J’avais vu hier que c’était déjà le carnage mais je ne pensais pas que ce serait à ce niveau-là aujourd’hui".

Des heures passées sur des brancards dans les couloirs, qui accentuent les tensions et favorisent les incivilités. "Certains patients et leurs accompagnants deviennent agressifs, verbalement et physiquement". Dernier exemple en date : une dame qui accompagnait sa mère et ne voulait pas sortir. "Elle ne comprenait pas le système, pourquoi c’était aussi long. C’est allé loin, on a dû faire intervenir la sécurité et le directeur pour se protéger", raconte l’aide-soignant. Il y a quelques mois, il a été agressé physiquement et a eu les côtes cassées.

"Il faut des lits, point barre"

En cause selon lui, le manque de lits d’aval. Comprendre les lits d’hospitalisation dans les services adéquats. "Il y a des gens qui occupent des lits aux urgences depuis 3 jours car on ne peut pas les hospitaliser dans les services, faute de lits disponibles", explique-t-il.

Notre travail du quotidien se résume à des gestes réflexes, plus des soins. On pique, on enchaine, on fait un scanner et voilà. On peut passer à côté de détails, d’indices qui peuvent nous mettre sur la voie d’une pathologie. Il faut enchaîner, enchaîner, jusqu’au jour où il y aura un couac.

Témoignage d’un aide-soignant aux urgences du CHU de Lille

Un casse-tête pour la direction, qui essaie de trouver des lits dans d’autres services. "Une personne qui vient pour une fracture du bras peut être envoyée en neurologie, illustre l’aide-soignant. On déplace le problème. Or, il faut des lits pour accueillir les patients en fonction de leurs pathologies, point barre".

La direction du CHU répond à nos questions

Sollicitée, la direction du CHU de Lille nous confirme qu’une "affluence record" a été enregistrée aux urgences, notamment les 23 et 26 décembre avec un nombre de passages "nettement supérieur à la moyenne qui est de 180".

Concernant les délais d'attente sur des brancards, la direction précise qu'ils ne "sont pas souhaitables mais ne signifient pas une absence de prise en charge ni de surveillance".

En ce moment, l’augmentation du nombre de patients aux urgences et l’occupation forte des lits d’hospitalisation allongent ce délai d’attente, mais en aucun cas il ne s’agit de temps d’attente sans avoir vu un médecin (temps actuel pour un premier avis médical = 15 minutes).

Direction du CHU de Lille à France 3 Nord

L'augmentation du nombre de patients et l'occupation forte des lits d'hospitalisation "allongent ce délai d'attente" mais la direction assure que tous les patients reçoivent un premier avis médical dans les 15 minutes après leur arrivée.

Deux raisons principales sont avancées pour expliquer ce phénomène d'engorgement du service :

  • les épidémies de virus qui se chevauchent. "Les patients les plus touchés actuellement sont des personnes de plus de 65 ans", détaille le CHU. Selon Santé Publique France, le taux d'hospitalisation pour motif de grippe a augmenté de 100% dans les hôpitaux des Hauts-de-France entre le 19 et le 25 décembre.
  • la difficulté pour les malades de se rendre chez leur médecin traitant, à cause notamment du mouvement de grève. "Plusieurs patients (...) se présentent avec des demandes qui ne relèvent parfois pas de l'urgence, indique la direction du CHU, y compris pour des demandes d'ordonnance". 

Enfin, la direction du CHU précise que "des cellules de crise se réunissent quotidiennement dans les hôpitaux de la région" pour trouver des solutions rapides concernant la question des lits d'hospitalisation.

Ainsi, des transferts de patients peuvent être réalisés entre les 10 établissement du Groupement Hospitalier de Territoire.

À noter enfin que les hôpitaux de Saint-Philibert, Roubaix et Tourcoing ont activés leurs plans blancs, permettant de "reconfigurer certaines unités pour accueillir des patients des urgences".