"Jamais l'absentéisme n'a déclenché un plan blanc, je n'ai jamais vu ça" : l'hôpital de Roubaix dans une situation critique

Publié le
Écrit par Yacha Hajzler

Le 11 avril, le plan blanc a été enclenché à l'hôpital de Roubaix. Dispositif permettant la mobilisation exceptionnelle des personnels, réservé aux scénarios type accident industriel, c'est la première fois qu'il entre en action pour cause d'absentéisme.

"La situation est assez catastrophique" annonce d'emblée Jacques Adamski, secrétaire général de la CGT des agents hospitaliers de Roubaix. Le 11 avril, la direction de l'hôpital de Roubaix, mise au pied du mur, a déclenché son plan blanc. C'est un dispositif d'exception, qui permet la remobilisation massive et inédite des personnels hospitaliers : changement d'horaires, instauration des douze heures continues, rappel des agents en congés ou arrêt maladie... 

"Sauf que quand on déclenche un plan blanc, normalement, c'est dans une situation d'urgence, par exemple un gros accident industriel, avec une usine qui saute et des blessés, ou les vagues les plus critiques de covid, rappelle le responsable syndical. Jamais l'absentéisme n'a expliqué un plan blanc ! Les absences, ça fait partie de nos mesures courantes et pas des mesures exceptionnelles. Ce ne sont pas des critères de déclenchement "normaux", d'ailleurs je n'ai jamais vu ça. La catastrophe, en l'occurrence, c'est l'absentéisme."

En effet, sur la période, l'hôpital de Roubaix affiche un taux d'absentéisme de 14%, soit 2 à 3 points de plus qu'à l'ordinaire. "Nous avons des arrêts maladies longs pour dépression, beaucoup d'arrêts de 15 jours à un mois pour de l'épuisement... Vraiment, c'est une course infernale, puisque cet absentéisme génère encore de l'épuisement et à nouveau de l'absentéisme, détaille Jacques Adamski. C'est lié aux précédentes crises. Le personnel a été capable de se mobiliser très fortement, là on est dans une fausse période de creux, et les gens n'en peuvent plus. Simplement, ils craquent, et ils ont l'impression qu'ils ne vont jamais s'en sortir."

"Nous n'avons plus les effectifs pour soigner convenablement"

En effet, dans cette situation tendue, où il faut continuer de gérer le covid, les agents enchaînent toujours remplacement et heures supplémentaires. "Au bout d'un moment, ça commence à faire trop. Et on y va ! Parce qu'on doit soigner des patients, on n'est pas sur des machines. Alors on y va et on donne tout, mais quand on donne cinq fois 12 heures, au bout d'un moment, on ne peut plus."

Conséquence, certains services jugés moins critiques, qui fonctionnent moins dans l'urgence, ont vu des lits fermés faute de personnel pour les faire tourner. "Tout ce qui est médecine gériatrique, par exemple, c'est très compliqué, cite la CGT. Après cette crise où on a décalé beaucoup de soins et d'opérations, ces pathologies non-soignées demandent à l'être et le service ne désemplit pas. Mais nous n'avons plus les effectifs pour soigner convenablement. On ne sait pas comment en sortir."

C'est particulièrement le corps infirmier qui manque à l'appel. L'hôpital de Roubaix traverse, depuis un an déjà, un problème structurel de recrutement. Actuellement, 60 postes d'infirmiers sont à prendre et donc manquants. Cela représente 10% des effectifs de la structure. "Le problème, c'est qu'il va falloir attendre la sortie des écoles d'infirmiers, au mois de juin. Jusque-là, ce sera très compliqué, anticipe la CGT. La direction ne sait pas non plus quoi faire. On a une offre très forte, mais très peu de demandes." 

La CGT plaide pour le retour de la fonction publique à l'hôpital

Pour Jacques Adamski, cette situation était devenue inévitable, au vu des différentes politiques de restriction budgétaire qui ont visé l'hôpital public au cours de la dernière décennie. La crise du covid n'a fait que mettre le feu aux poudres. 

La CGT demande aux pouvoirs publics "de revenir à des embauches pérennes et au statut fonction publique. A l'origine, il y a une vingtaine d'années, quelqu'un qui était recruté à l'hôpital était mis sous le statut fonction publique. Ce n'est plus le cas. Une embauche sous statut, ça représente une prime en plus, mais ça permettrait surtout d'indiquer aux gens qu'on embauche qu'ils auront un avenir à l'hôpital, espère le représentant syndical. Les embauches pérennes, on les a longtemps oubliées à cause des règles de la tarification à l'activité. Puisque les hôpitaux sont payés à l'acte, dès qu'on fait moins d'activité, on doit supprimer des postes, et cela rend l'emploi beaucoup plus instable."

De plus, le statut fonction publique permettrait une certaine harmonisation territoriale, et la disparition des effets de concurrence entre les établissements. En effet, en situation tendue, Roubaix n'est pas le candidat idéal pour les élèves infirmiers sortants. "Ils choisissent là où ça se passe le mieux. Quand on démarre, on peur de ne pas savoir, donc on va aller dans des petits hôpitaux ou des cliniques privés, qui ne gèrent pas d'urgences. Les gens recherchent leur avantage et c'est bien normal, c'est la loi de l'offre et la demande. On espère que suffisamment de personnes souhaiteront rester chez nous, sans rendre leur tablier le jour même."

En France, une soixantaine d'hôpitaux ont récemment re-déclenché leur plan blanc, souvent faute de personnel, entre février et avril 2022.