Point de vue. De Roubaix à Détroit, "l'artivisme" des artistes locaux donne une nouvelle dynamique culturelle dans des villes éreintées par la crise économique

La réalisatrice Clara Yvard revient sur des questions soulevées pendant le tournage de la web-série "From Roubaix to Détroit", qui met en relief le parallèle entre les deux villes du Nord de la France et des États-Unis. Après un déclin social durant plusieurs décennies, les quartiers déshérités des deux cités accueillent des artistes engagés, activistes, qui leur donnent un nouvel élan artistique et culturel, à travers le partage et la transmission. Mais attention aux risques liés à la gentrification.

Dans les grandes villes, les artistes rencontrent souvent des difficultés pour trouver de l'inspiration et des opportunités. Ces environnements sont saturés, avec des idées déjà explorées et des programmations bien établies, limitant l'espace créatif. La compétition intense, les contraintes financières et le rythme effréné ajoutent une pression supplémentaire, rendant l'innovation difficile. Cela peut conduire à une forme de solitude pour les artistes, qui peinent à s'épanouir.

En contraste, les villes post-industrielles comme Roubaix, en France, et Détroit, aux États-Unis, offrent de nombreuses perspectives avantageuses pour les artistes. Ces villes proposent des espaces créatifs accessibles, spacieux et avec un coût de la vie généralement bas. Geoffrey Planque, un artiste de Roubaix, souligne que "ces villes permettent une pleine liberté et une expression de soi, sans compromis". Le caractère de laboratoire de ces villes favorise l'expérimentation et la revitalisation de l'espace urbain, redéfinissant l'identité post-industrielle par les habitants eux-mêmes.

L'aspect communautaire des villes post-industrielles crée un nouveau dynamisme et renforce la solidarité culturelle. Les paysages urbains marqués par l'industrie offrent une esthétique unique et riche en histoire, inspirant les artistes. Les friches industrielles et les infrastructures abandonnées deviennent des sources d'inspiration. Dalibido, un rappeur de Roubaix, explique que : "l’histoire de ces environnements nourrit la création artistique, les traumas et les récits passés offrant un terrain fertile pour l’imagination".

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Ainsi, même dans les environnements urbains saturés, l'inspiration peut surgir des interstices laissés par la frénésie et les contraintes. Les grandes villes, avec leur complexité, offrent des strates infinies d'histoires à explorer. Dans les villes post-industrielles, cette quête de sens et d'expression trouve un terreau fertile, où chaque ruine et chaque peinture sur les murs racontent une histoire de résilience. C'est dans cette alchimie entre passé et présent que naît l'originalité artistique, les artistes fusionnant avec l'âme de la ville pour créer des œuvres authentiques et puissantes.

L’artivisme 

L'artivisme cherche à créer des espaces de dialogue et de sensibilisation qui transcendent les barrières sociales, ethniques et religieuses, offrant ainsi une plateforme d'expression aux voix marginalisées.

Clara Yvard

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Entretien avec la réalisatrice de la série documentaire "From Roubaix to Détroit", Clara Yvard ©France Télévisions

WEB-SÉRIE. "From Roubaix to Détroit", derrière les murs, l’art fait vivre !

La série "From Roubaix to Détroit" aborde également le concept d'artivisme, une forme d'activisme social qui utilise l'art comme un outil puissant pour susciter des changements sociaux et politiques. Dans les environnements urbains confrontés à divers défis socio-économiques, les artistes sont amenés à reconsidérer leur rôle et leur pratique créative. Leur démarche artistique s'intègre alors dans un cadre plus large visant à revitaliser les communautés et à favoriser l'inclusion sociale. L'artivisme cherche à créer des espaces de dialogue et de sensibilisation qui transcendent les barrières sociales, ethniques et religieuses, offrant ainsi une plateforme d'expression aux voix marginalisées.

Dans des villes telles que Roubaix et Detroit, où l'artivisme est palpable, les approches peuvent différer. À Roubaix, l'accent est mis sur la collaboration communautaire, avec des projets visant à revitaliser la culture locale en impliquant les habitants. En revanche, à Detroit, l'artivisme prend une teinte plus marquée d'affirmation identitaire, mettant en lumière l'héritage afro-américain de la ville et exprimant la résistance et l'émancipation de cette communauté majoritaire.

"La créativité demande du courage"

Henri Matisse

L’émergence

L'émergence artistique est un sujet qui me touche profondément. Être un artiste émergent c'est affronter de nombreuses difficultés, comme l'a dit Henri Matisse, "la créativité demande du courage". En tant que personne sans héritage artistique, j'ai personnellement rencontré ces défis. Nous luttons avec le manque de ressources financières, de visibilité, et de réseau. Nous créons dans des conditions contraignantes, mais nous créons parce que nous aimons ça.

Venir de villes comme Roubaix et Détroit ajoute des obstacles supplémentaires tels que l'accès limité aux opportunités et le manque de validation, même au sein de notre propre communauté. J'ai longtemps considéré cela comme un frein, jusqu'à ce que je réalise que c'était en fait un atout. En observant des artistes comme Lyna, également connue sous le nom de Punchlyn, une rappeuse de Roubaix, j'ai vu son engagement, son travail et son développement associatif. Elle m'a dit un jour : "Je crée pour les jeunes, en leur fournissant les outils que je n'ai pas eus à leur âge." C'est là l'essence du hip-hop et des arts urbains, nés d’une résistance, d’une création qui ne nécessite pas nécessairement d’institutions ou de moyens, et ce, depuis les années 1970.

Mettre en lumière l'émergence artistique est un engagement pour moi, c'est reconnaître toute l'énergie déployée malgré les contraintes pour exprimer des voix marginalisées, revitaliser l'espace urbain, et susciter des changements sociaux, même à petite échelle, afin d'inspirer les générations futures. C'est un propos spécifique qui se révèle être bien plus universel qu'on ne l'imagine.

Au-delà de cette notion d'émergence, dans "From Roubaix to Detroit", j'ai souhaité établir un parallèle entre deux réalités : celle des artistes émergents à Roubaix et celle des artistes déjà plus établis à Détroit. Derrière ce choix narratif se trouvent deux intentions. Premièrement, suggérer que Détroit pourrait être une fenêtre sur l'avenir artistique de Roubaix. Deuxièmement, montrer que la renommée ne définit pas l'artiste engagé. Ce qui compte, ce sont les valeurs et le sens que l'on trouve dans l'action activiste et culturelle.

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La gentrification, danger ou opportunité ?

L'épisode sur la danse dans la série aborde le thème de la gentrification, un phénomène complexe et souvent controversé. En effet, l'arrivée de nouveaux résidents et d'investisseurs peut créer de nouveaux espaces et stimuler l'économie locale, mais elle peut aussi être dangereuse selon sa rapidité. Pour les artistes émergents, souvent issus de milieux modestes, l'augmentation des loyers et des prix de l'immobilier les force à quitter les quartiers qui les ont forgés. De manière plus générale, des situations similaires se retrouvent dans des quartiers comme le Pile à Roubaix et North End à Détroit, où des rénovations favorisent surtout les riches, défigurant des quartiers historiques et multiculturels. Ce processus d'embourgeoisement entraîne une homogénéisation culturelle et réduit la diversité artistique ainsi que les échanges entre artistes et communautés locales. Dans les zones où la gentrification est avancée, comme à Détroit, des inégalités sociales importantes se manifestent, obligeant les habitants les plus précaires à déménager, ce qui efface l'histoire et la culture des quartiers afro-américains historiques. Cette réalité soulève la question des origines.

À Roubaix, tout comme à Détroit, la gentrification est principalement le fait de la population blanche. Pourtant, ces villes tirent leur richesse du multiculturalisme hérité de leur passé industriel, marqué par l'immigration de travailleurs en France et par "The Great Migration" aux États-Unis. Dans la série "From Roubaix to Detroit", sur les huit artistes présentés, seule une artiste est blanche. Ce choix n'a pas été motivé par une volonté de dresser un portrait inclusif des villes, mais plutôt par une acceptation de la réalité rencontrée, en suivant les conseils et en choisissant les artistes avec lesquels une connexion de valeurs s'est établie.

"Lorsque les ressources financières pour reconstruire une ville font défaut, on se tourne vers les artistes"

"Je signe ici"

Les personnages de Biba Bell et Omoï ne sont pas originaires de Détroit et de Roubaix, mais ils reconnaissent leur potentiel en tant que "gentrificateurs". Ils comprennent l'importance de s'informer sur l'histoire de ces villes avant d'y investir, un peu cette démarche de connaître le passé et les cicatrices d'une personne avant de l'épouser. Pour Biba Bell, les artistes sont souvent la première vague de gentrification, attirés par des loyers abordables et des espaces disponibles. Toutefois, comme le souligne également l'artiste Je signe ici : "lorsque les ressources financières pour reconstruire une ville font défaut, on se tourne vers les artistes". Ces derniers deviennent alors des catalyseurs pour réinvestir les zones post-industrielles, en ajoutant de la couleur aux murs, en organisant des événements et des ateliers, en rassemblant la communauté et en attirant de nouveaux habitants.

Après avoir mené ce projet, je retiens l'importance cruciale de préserver l'identité et la diversité des communautés locales. Il semble que les artistes jouent un rôle croissant dans la revitalisation de villes comme Roubaix et Détroit, mais cette politique de "revitalisation" comporte des risques pour les populations locales. Malgré leur contribution au changement, ces habitants se retrouvent de plus en plus exclus du processus.

WEB-SÉRIE. "From Roubaix to Détroit", derrière les murs, l’art fait vivre !

La transmission et le partage 

Il est crucial, notamment dans des villes telles que Roubaix et Détroit, que les artistes s'investissent dans la transmission et le partage avec les générations futures. Leur démarche artistique doit contribuer au renforcement du tissu social et culturel, tout en préservant le patrimoine culturel et les valeurs fondamentales de la ville. Ils ont également un rôle à jouer en tant que modèles d'espoir, démontrant que la réussite n'est pas déterminée par l'origine économique ou sociale, mais qu'elle peut être créée. Comme l'a exprimé le photographe Julien Pitinome dans la version des réseaux sociaux de la série, "La jeunesse est le poumon des villes". Chaque épisode met en avant l'importance cette idée de transmission, qui est, pour moi, essentielle au développement urbain.

L'essence de ce projet réside dans la transmission à ceux qui habitent ces lieux. Il ne s'agit pas pour moi de capturer des images pour les utiliser à des fins personnelles, mais plutôt de les inclure dans le processus. C'est pourquoi nous co-organisons, le 21 juin, une soirée spéciale en avant-première à la Condition Publique dans le cadre du festival URBX à Roubaix. Cette soirée comprendra des ateliers de création animés par les artistes de la série, une nuit de DJ sets mettant en avant les influences hip-hop, électro et techno de Détroit, ainsi qu'une exposition photographique centrée sur l'épisode sur la mode.

Enfin, je tiens à souligner que ma série, dans sa forme actuelle, ne prétend pas définir entièrement la réalité artistique des villes de Roubaix et de Détroit, mais plutôt à en révéler d'autres facettes. Cette première saison est une introduction, et j'aimerais idéalement dans une deuxième saison explorer de manière plus concrète les collaborations entre artistes français et américains, en impliquant les habitants de Roubaix dans un voyage initiatique à Détroit afin de filmer leur collaboration, avec leurs valeurs, spécificités et réalités propres. En saisir les contrastes et similitudes.

"From Roubaix to Détroit", une web-série en 4 épisodes et un "fil" sur Instagram 

"From Roubaix to Détroit" nous emmène à la rencontre d'artistes activistes entre Roubaix et Détroit aux États-Unis, là où l’art est une arme de construction massive !
Une coproduction Les Docs du Nord / Black Pepper Studio / France Télévisions   - Productrice : Marie Dumoulin

  • Une web-série sur l'engagement artistique pour se réapproprier l’espace urbain et lutter contre les préjugés, les inégalités et la gentrification. 4 épisodes de 13 minutes, à découvrir en ligne sur le site de France 3 Hauts-de-France, france.tv et Youtube.

  • Un fil Instagram durant tout le mois de juin, pour présenter l'art comme à la fois un langage universel et un moyen de réflexion et de critique sociale, politique et culturelle, au-delà des frontières.

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