L’histoire du dimanche - L’ultime et incroyable hold-up de la bande à Bonnot à Chantilly le 25 mars 1912

Spectaculaires, sanguinaires, ces bandits anarchistes ont sévit pendant moins d’un an dans la région parisienne et ses alentours. Suffisant pour que "la bande à Bonnot" traverse les âges auréolée d’une parure mythique. Retour sur leur dernier coup, à Chantilly dans l’Oise.
 

Une du Petit Parisien en date du 26 mars 1912
Une du Petit Parisien en date du 26 mars 1912 © Archives, Bibliothèque nationale de France
Il s’agira là d’une fin comme d’un début. Le 25 mars 1912, la bande à Bonnot frappe une dernière fois en braquant la banque Société Générale de Chantilly. Un acte qui signera le démantèlement progressif de la bande dont les membres seront progressivement tués ou arrêtés. Un acte inédit dans son exécution -c’est le premier hold-up de l’histoire où l’automobile est utilisée à des fins criminelles-  et sa cruauté qui inscrira ce nom dans la postérité et entérinera un mythe référencé pendant de longs mois par la presse.
Une du Petit Journal, le mardi 26 mars 1912, lendemain de l'attaque de la Société Générale de Chantilly.
Une du Petit Journal, le mardi 26 mars 1912, lendemain de l'attaque de la Société Générale de Chantilly. © Archives, Bibliothèque nationale de France
Le premier coup de la bande à l’aide d’une automobile le 21 décembre 1911 est bien loin quand Jules Bonnot et ses compères débarquent à Chantilly. Depuis leurs débuts, la presse accompagne leurs attaques, se faisant un malin plaisir à décrédibiliser les forces de l’ordre, tout en enrobant, parfois, l’épopée violente de ce groupe d’anarchistes. Jules Bonnot sait que l’étau se resserre. Leurs têtes sont mises à prix et il espère réaliser un dernier gros coup avant de tomber.

Le coup de main, le dernier, d’ailleurs, qu’accomplirent ces misérables, dépassa en audace tous les crimes précédents. Ils avaient projeté d’envahir l’agence de la Société Générale, à Chantilly, à l’heure des bureaux, de tuer tout le personnel, de vider la caisse et de disparaître sans avoir été inquiétés. Tâche infernale et que, cependant, ils purent, on le verra, accomplir jusqu’au bout.

Le Parisien, 13 février 1913

Un braquage en limousine

Pour ce faire Jules Bonnot et ses cinq acolytes (Garnier, Valet, Callemin, Monier dit Symentoff et Soudy) se présentent dans la forêt de Sénart, située au sud-est de Paris, le matin du 25 mars 1912. La bande est en attente du véhicule parfait. Une limousine finit par leur taper dans l’œil. Les six bandits bloquent son passage, puis tuent le chauffeur. Le passager s’enfuit et la bande fuse vers Chantilly. La voiture est stoppée place de l’Hospice-de-Condé (aujourd'hui place Omer-Vallon) face aux bureaux de la Société Générale à 10h.

Armés de revolvers, quatre d’entre eux descendent du véhicule. Ils tuent deux des trois employés tandis que le troisième, touché à l’épaule, "fait prudemment le mort", raconte la presse. Après quoi, "les criminels s’introduisirent dans la partie grillagée réservée au personnel, fouillèrent le coffre-fort et les tiroirs et s’emparèrent d’une somme de 47.750 francs (7200 euros) en billets de banque, or et billon".  Leur fuite est couverte par Soudy qui menace les passants d’une longue carabine. Pas un gendarme ou un policier ne vient les intercepter. La limousine est retrouvée le lendemain, abandonnée à Asnières.
Une du Petit Parisien en date du 26 mars 1912
Une du Petit Parisien en date du 26 mars 1912 © Archives, Bibliothèque nationale de France

Des gendarmes sans voiture et sans téléphone

La vie des Cantiliens est bouleversée. La commune de 5000 âmes aux vastes pelouses, où s’alignent des maisons blanches rangées les unes à côté des autres, n’a pas pour habitude une telle barbarie. "Chantilly était une ville plutôt tranquille animée par les courses de chevaux, une vie mondaine qui côtoyait aussi une profonde misère. Bien sûr, il y avait des bandits et des braconniers, mais la ville n’avait jamais été touchée par un tel acte", raconte André Bergery, membre de l’Association de sauvegarde de Chantilly et de son environnement (ASCE-Chantilly) et spécialiste du sujet.
 

Leur réaction est assez similaire à celle que l’on a après un attentat. Chacun se dit : ça aurait pu m’arriver ou à un être proche. Une certaine peur monte, mais également un sentiment de révolte. Comment des personnes tranquillement en train de travailler peuvent-elles se faire tuer par des gens qui débarquent et en voiture ? Ça aussi c’était nouveau, peu de personnes en possédaient.

André Bergery, membre de l’ASCE-Chantilly

L’utilisation d’une auto, alors que peu de gens savent conduire, que les forces de l’ordre sont globalement mal armées et comptent majoritairement sur des bicyclettes et des chevaux pour se déplacer, ajoute au drame. "C’est après cela que les gendarmeries ont été équipées de téléphones. Le jour de l’attaque, c’était impossible de les joindre. Il a fallu appeler un voisin qui en avait un pour qu’il les prévienne." C’est d’ailleurs à l’issue de l’affaire Bonnot en octobre 1912 que chacune des brigades est dotée d'une automobile.

D'une histoire oubliée, à une légende éternelle

L’attaque de la Société Générale de Chantilly est telle que la sidération dépasse les frontières picardes et s’empare de l’ensemble de l’Hexagone. "Le drame a pris une ampleur nationale tant la sauvagerie de l’attaque a frappé les esprits. Les obsèques des deux caissiers assassinés ont été célébrées en grande pompe et accompagnées d’un discours du maire de l’époque. Les récits de cette attaque étaient partout dans la presse", précise André Bergery en étudiant ses notes.
Les événements du 25 mars 1912 sont retracés en Une du Matin au lendemain de l'attaque.
Les événements du 25 mars 1912 sont retracés en Une du Matin au lendemain de l'attaque. © Archives, Bibliothèque nationale de France
Pourtant, à en croire André Bergery, cet événement s’est progressivement effacé de la mémoire des Cantiliens : "Il n’y a pas grand-chose d’écrit sur cette période, en dehors de l’événement en lui-même traité par les journaux. La guerre 14-18 a occulté les années qui l’ont précédée. Savoir si son fils allait partir à la guerre était le plus important. Je suis persuadé que beaucoup de monde va découvrir cette histoire."  

Si les détails de l’histoire de la bande à Bonnot se sont dissipés, c’est à Chantilly, lors de cet ultime coup que le mythe a été entériné, faisant d’elle une expression gravée dans l’imaginaire collectif. "Qu’on le veuille ou non, qu’on trouve cela immoral ou indécent, il est trop tard : la légende est en train de se former dans l’imagination populaire", commentait de manière prémonitoire Alfred Capus dans les colonnes du Figaro, le 20 mai 1912.

Que cela soit, dès 1926 grâce à un journaliste anarchiste sympathisant retraçant l’histoire des "bandits tragiques", par le film de La bande à Bonnot de 1968 porté par Jacques Brel et Annie Girardot, ou encore par le biais de Joe Dassin dans sa chanson éponyme, la presse comme les artistes ont participé à alimenter les contours de la légende qu'il nous reste aujourd'hui. Une légende née à Chantilly.
 
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