"La particularité de cette crue hivernale, c'est qu'elle a été très longue" : des agriculteurs inondés depuis l'automne se mobilisent pour obtenir de l'aide

Depuis l'automne, 8 000 hectares de terres agricoles seraient inondés, d'après les syndicats d'agriculteurs. Ils imputent cette situation aux gestionnaires de l'eau et demandent des aides de l'État.

Cela fait plus de 40 ans que Philippe Voiret élève des vaches limousines dans sa ferme familiale d'Andelain, près de La Fère dans l'Aisne. Cette année, ses génisses sont encore "sous bâtiment", c'est-à-dire dans leur étable, alors qu'elles devraient déjà être dans leur pâture depuis le début du mois d'avril. 

Mais ces pâtures sont situées dans les bas champs, des zones qui accueillent habituellement le surplus des cours d'eau locaux, dont la rivière Oise, pendant quelques jours. Mais cette année, l'eau ne s'évacue pas et Philippe Voiret est loin d'être le seul concerné : d'après les syndicats d'agriculteurs, 5 000 hectares dans l'Aisne et 3 000 hectares dans l'Oise sont noyés.

Plus de six mois sous l'eau

"On attend en vain la décrue totale de l'Oise pour pouvoir les emmener en pâture, constate Philippe Voiret. La première conséquence, c'est du travail quotidien à une époque où on a quand même fort à faire en plaine, la deuxième conséquence, c'est que le stock de fourrage qui devrait servir de report pour l'année prochaine, pour l'hiver prochain, est bien entamé par ces animaux-là." 

Dans la pâture qui accueille normalement ces vaches, la longue inondation commence à peine à se résorber. L'herbe est morte et la terre est recouverte d'une croute d'algues en décomposition qui témoigne de la durée de la crue. Du cresson d'eau pointe ses tiges dans la boue, quelques adventices commencent à reprendre leurs droits, mais le champ ne produira pas le foin qu'y récolte habituellement l'agriculteur. Ce qui aura des conséquences économiques sur son activité. 

Si on n'a pas de stock d'herbe pour l'hiver prochain, on va diminuer le troupeau, on n'aura pas le choix.

Bruno Niay

Agriculteur

"L'exploitation comporte 25 hectares de pâtures inondables, soit le tiers des surfaces en herbe de l'exploitation, détaille Philippe Voiret. La particularité de cette crue hivernale, c'est qu'elle a été très longue. L'Oise a débordé au mois de décembre et la crue a duré jusqu'à maintenant. L'herbe n'existe plus, elle est crevée. (...) Habituellement, nous connaissons des crues de quatre ou cinq jours avec une décrue rapide, ce qui fait que l'herbe n'est pas submergée en permanence. Cet hiver, c'est tout le contraire." 

Comme Philippe Voiret, Bruno Niay pratique la polyculture-élevage, quelques kilomètres plus loin. Sur les 67 hectares de pâturages que compte son exploitation, 50 sont affectés par les inondations.  

"Là, il n'y a plus rien, donc il va falloir attendre, si on n'a pas de stock d'herbe pour l'hiver prochain, on va diminuer le troupeau, on n'aura pas le choix. Si on n'a rien pour alimenter nos bêtes, on ne peut pas les garder à la ferme", regrette-t-il.  

Craintes pour l’avenir  

Son fils et sa fille doivent reprendre la ferme pour le laisser prendre sa retraite, mais il craint que les intempéries de plus en plus fréquentes ne les en dissuadent. "Si on les dégoute tous les ans comme ça, ils ne partiront pas pour l'élevage... Si une année, c'est la sécheresse (...), une année, c'est les inondations, si les bêtes restent sous bâtiment six, huit mois de l'année... Les jeunes ne vont pas se faire mourir avec les bêtes...", conclut Bruno Niay avec la voix chargée d’émotion.  

"Je suis inquiet pour les jeunes qui vont arriver, car je pense que l'élevage en vallée va être condamné s'il n'y a pas une aide qui est mise en place, une sorte d'aide 'zone difficile'", renchérit son confrère Thomas Papon. Lui pratique les grandes cultures et ce sont 15 hectares, qu’il destinait aux betteraves, qui sont encore impraticables. Il constate également que l’eau devient de plus en plus capricieuse.

"On avait une inondation tous les cinq ans, l'hiver, aujourd'hui, c'est pratiquement tous les ans. Donc, on s'interdit de faire des cultures d'automne dans ces parcelles-là, résume Thomas Papon. Je devais implanter des betteraves que je n'ai pas pu semer. Je pense pouvoir semer peut-être la moitié du champ, huit hectares, la semaine prochaine ou celle d'après. On a déjà presque un mois et demi de retard, donc une perte de rendement qui va être là. L'autre partie du champ, je pense que je ne la sèmerai pas, car j'ai peur des inondations d'été comme en 2021."

Les syndicats agricoles demandent des comptes

Face à ces pertes, le syndicat des agriculteurs de l’Aisne, l’USAA 02, demande des explications de la part des organismes qui gèrent l’écoulement de l’eau. "On incrimine VNF et l'entente Aisne Oise, indique Charlotte Vassant, présidente de l’USAA 02. On ne s'explique pas pourquoi à l'heure actuelle l'eau n'arrive pas à sortir des champs et des pâturages."

On est capables d'accepter l'eau en hiver, mais pas l'eau toute l'année.

Charlotte Vassant

Présidente de l'USAA 02

Si ces deux organismes sont visés, c’est qu’ils participent directement à la gestion de l’eau : VNF pour les canaux et voies navigables, l’Entente Oise-Aisne au titre de la coordination entre tous les acteurs de l’eau et de la régulation des crues.

"On attend des explications sur leur maintenance en général, sur le fait qu'on ne voit pas de décrue rapide, explique Charlotte Vassant. On peut entendre qu'il pleut, mais aujourd'hui, on n'est pas capables d'absorber 10 millimètres d'eau sur l'Oise, l'Aisne, ce n'est pas acceptable. On a eu que 6% de précipitations en plus par rapport à la moyenne des 20 dernières années. Ceci n'explique pas le fait qu'avant, on avait de l'eau qui venait dans les pâturages et qui repartait. On voudrait revenir à l'état normal. On est capables d'accepter l'eau en hiver, mais pas l'eau toute l'année."

L'USAA a donc organisé une conférence conjointe avec les syndicats agricoles de l'Oise le 30 avril pour alerter sur la détresse des agriculteurs inondés. Les syndicats demandent une aide d'urgence pour faire face au coût du fourrage et au déficit de production engendré par les inondations, ainsi que le déblocage d'un "fond catastrophe".

Certains agriculteurs demandent en outre la mise en place d'une indemnité de sur-inondation, comme cela va être instauré en Seine-et-Marne : d'après un protocole signé en mars, les agriculteurs vont recevoir 1 000€ par hectare inondé, au titre de la reconnaissance de l'accueil de la crue sur leurs terres pour préserver les zones urbanisées. Le délestage de l'eau sur leurs terres permet en effet d'atténuer les effets des crues de la Seine sur les agglomérations d'Île-de-France. 

"On est sur un phénomène qui est naturel"

Du côté de l'entente Oise-Aisne, le constat est clair : la spécificité des crues de cette année 2024 n'est pas du fait de l'entretien des ouvrages et l'organisme n'a pas de marge de manœuvre pour y remédier. "On est sur un phénomène qui est naturel, causé principalement par les pluies depuis le mois de novembre. Ça fait plusieurs mois qu'il pleut en continu, cela veut dire que les terrains et les cours d'eau n'ont pas eu le temps de se vidanger, détaille Marjorie André, directrice appui aux territoires de l'Entente Oise Aisne. Ça explique que le niveau des cours d'eau est resté très haut sur toute la période hivernale."

D'après Marjorie André, la situation est donc liée à la temporalité des pluies plutôt qu'à leur quantité. "On n'a pas tellement de marge de manœuvre sur ces facteurs-là, regrette-t-elle. Notre établissement agit en prévention, on a par exemple des ouvrages de rétention situés en amont, qui permettent de réguler des crues qui peuvent être plus ponctuelles. On peut stocker de l'eau sur quelques jours. Cette année, on est sur un phénomène qui dure plusieurs mois. (...) Même si on les avait activés, ils auraient été pleins très rapidement et n'auraient pas été efficaces."

Marjorie André souligne que l'activation de ces ouvrages de rétention est déclenchée lorsque le niveau de l'eau atteint un certain seuil, fixé par arrêté préfectoral. Or cette année, le seuil n'a pas été atteint : les crues de l'Oise sont longues, mais pas assez intenses pour utiliser ce dispositif, destiné à assurer la protection des populations. 

"Nous n'avons pas de levier d'action"

Si les agriculteurs de l'Aisne pointent du doigt VNF (Voies navigables de France), c'est principalement en raison du barrage de Venette : installé sur l'Oise à Compiègne, il sert à réguler le niveau de cette rivière pour garantir sa navigabilité. Mais pour François Ploquin, adjoint à la cheffe d'unité territoriale Seine-Nord pour VNF, la gestion de l'ouvrage n'impacte pas les inondations de leurs terres.

"Il n'y a pas d'impact, il n'y a pas d'influence sur des zones situées plusieurs dizaines de kilomètres en amont, l'influence du niveau d'eau ici est vraiment très locale, expose François Ploquin. C'est un barrage qui ne retient pas l'eau : ce n'est pas un barrage réservoir, mais un barrage de navigation, donc nous n'avons pas de levier d'action. C'est vraiment une situation exceptionnelle."

Il y a à la fois cette méconnaissance sur nos ouvrages et puis le côté très exceptionnel de cet hiver. On comprend que certaines professions se posent des questions.

François Ploquin

Adjoint à la cheffe d'unité territoriale Seine-Nord - VNF

Les agriculteurs demandent à VNF de baisser le niveau de l'eau sur cette retenue de 30 centimètres, mais François Ploquin souligne que le niveau actuel n'a rien de particulier, il est situé dans la fourchette fixée par arrêté préfectoral pour garantir la circulation des péniches sur l'Oise.  

S'il souligne l'impuissance de VNF face à ces inondations, il prend très au sérieux les préoccupations des agriculteurs. "Une chose importante, c'est que VNF doit expliquer quel est son rôle, être très clair sur la manière dont fonctionnent nos ouvrages pour indiquer ce que l'on peut faire et ce que l'on ne peut pas faire, observe-t-il. Le fonctionnement de la voie d'eau est assez technique, tout le monde ne connaît pas forcément, c'est pour cela qu'on communique volontiers pour expliquer réellement ce que l'on fait. Il y a à la fois cette méconnaissance sur nos ouvrages et puis le côté très exceptionnel de cet hiver. On comprend que certaines professions se posent des questions."

VNF et l'Entente Oise-Aisne participeront donc à une réunion avec les syndicats agricoles, organisée à la préfecture de l'Oise le 17 mai prochain.