"Ils sont restés dans l'oubli" : à Calais, des plaques commémoratives pour les migrants morts en mer du Nord

Au moins 300 personnes sont mortes en tentant de rejoindre l'Angleterre depuis 1999. A Calais, ville au coeur de la crise migratoire anglaise, des bénévoles veulent honorer la mémoire de ces exilés par la gravure de plaques commémoratives.
Le cap Blanc-Nez, d'où l'on aperçoit les côtes anglaises - Photo d'illustration
Le cap Blanc-Nez, d'où l'on aperçoit les côtes anglaises - Photo d'illustration © MAXPPP

Une vingtaine de plaques ont déjà été gravées dans le bois. Depuis deux semaines, des habitants de Calais, issus de plusieurs associations ou simplement citoyens, s'emploient à rendre aux exilés morts en mer du Nord la part d'humanité qui leur a été niée. "Depuis 1999, au moins 300 personnes sont décédées en essayant de rejoindre l'Angleterre, à la frontière franco-anglaise ou au départ de la Belgique. Certaines personnes ont pu être enterrées à Calais, ou à Coquelles, mais il n'y a jamais eu de commémoration, elles sont restées dans l'oubli. On voulait leur rendre hommage en gravant leurs noms sur ces plaques. On appelle tous les calaisiens et calaisiennes à venir, à prendre un peu de temps" explique Anaïs, membre de l'association Shanti.

Des bénévoles au travail avec le stylo-graveur.
Des bénévoles au travail avec le stylo-graveur. © Association Shanti

Ce long et difficile travail de recensement a été mené par Maël Galisson, chercheur de l'Institute of Race Relations, et repris dans un rapport de 2020 intitulé "Traversées mortelles et militarisation de la frontière britannique". Il est loin d'être exhaustif : "ce sont uniquement les personnes dont on a pu avoir une confirmation fiable du décès, par des proches, des articles de presse..." explique Ludovic, qui participe à l'opération.

"La frontière continue à tuer des gens"

Dans son recensement, Maël Galisson a aussi laissé la place à des photos, et à l'histoire de ces hommes et femmes morts en chemin vers une vie meilleure. Le 12 juillet 2003, par exemple, il raconte les dernières heures d'Elmas Ozmico, une femme kurde de 40 ans, morte d'une infection. "Elle avait développé un abcès pendant son voyage depuis la Turquie pour rejoindre son mari, cachée dans un camion avec ses deux anfants, âgés de 7 et 8 ans et son neveu de 19 ans. A son arrivée à Douvres, son neveu a demandé à ce qu'elle soit examinée par un médecin, mais sa requête a été ignorée. (...) Lors de l'enquête, les experts médicaux ont indiqué qu'Elmas Ozmico aurait pu survivre si elle avait reçu des soins médicaux à temps."

L'initative de gravure des plaques commémoratives lancée par les habitants de Calais poursuit le même but. "On a une frise dans la salle où on a reproduit tous les noms, et on se rend vraiment compte du nombre. Quand quelqu'un choisit un nom pour le graver, il peut lire aussi l'histoire de la personne à qui il rend hommage. Ce n'est pas toujours facile, notamment quand on voit les âges, souvent les personnes sont très jeunes" reconnaît Anaïs.

"La frontière continue à tuer des gens. L'action est quelque part un peu politique, mais ce qui est vraiment important, c'est la mémoire. Il y a un fossé entre les calaisiens et les exilés, pas parce qu'ils ne veulent pas connaître l'exilé, mais parce qu'on ne leur en parle pas. On espère qu'en venant donner de leur temps, les gens vont prendre conscience du problème, et on va créer une médiation vers des choses plus belles, espère Ludovic. Un exilé, c'est aussi un père, un ancien boulanger, une personne."

 

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