Suicides d’internes en médecine : “variables d’ajustement de l’hôpital”, ils se disent épuisés et harcelés

Il est temps qu’on en parle”, souffle le président du bureau des internes au CHU d’Amiens, alors que 5 médecins en formation se sont suicidés depuis le début de l’année en France, selon une intersyndicale.

Photo d'illustration. Une infirmière dans un hôpital parisien en novembre 2020.
Photo d'illustration. Une infirmière dans un hôpital parisien en novembre 2020. © Martin BUREAU / AFP

1 mort tous les 18 jours. Depuis le 1er janvier en France, 5 internes en médecine se sont suicidés, selon l'Intersyndicale nationale des internes (ISNI), qui lance une campagne de sensibilisation du grand public avec le hashtag #ProtegeTonInterne.

À la fois en bas de l’échelle et en première ligne, ces médecins en formation (au moins dans leur 6e année d’études), dont les patients ne remarquent pas forcément le statut, contribuent largement au fonctionnement de tous les services hospitaliers.

Largement ? Peut-être trop. Et parfois trop seuls. Désarmés face à la douleur des patients, mais aussi au harcèlement d’un collègue pervers ou, pire, à celui d’un supérieur, capable de briser leur avenir professionnel.

Surcharge de travail et impréparation mentale

La Covid-19 a mis les hôpitaux et leurs médecins, hospitaliers comme internes, sous une tension extrême. Or, comme toute crise, celle-ci semble avoir décuplé les inégalités préexistantes.

Au CHU d’Amiens, "cela fait un an que nous sommes la variable d’ajustement de l’hôpital pour boucher les trous d’organisation et le manque de personnel", dénonce Julien Hudelo, président du bureau des internes.

L’hôpital est une zone de non-droit, la loi n’est pas appliquée. Des médecins en formation, qui travaillaient déjà 58 heures en moyenne, vont maintenant jusqu’à 90 heures et sont régulièrement laissés tout seuls à faire tourner un service, sans chef pour les encadrer, dans des situations extrêmement difficiles.

Julien Hudelo

Dans une enquête de l’ISNI en 2017, les jeunes médecins déclaraient à 66% souffrir de troubles anxieux, 28% présenter de symptômes de dépression, 24% avoir des idées suicidaires et 3,8% (soit 738 personnes) avoir même déjà tenté de se suicider.

 

Pourtant, la récente enquête de l’Université Picardie-Jules Verne (UPJV) sur la souffrance de ses étudiants en cette année de confinement concluait que les étudiants de l'UFR de médecine (les internes n'ont pas été sondés spécifiquement) étaient un peu moins touchés que la moyenne des étudiants de l'université, que ce soit par la détresse (69% contre 72%), la dépression (29% contre 33%) ou les idées suicidaires (11% contre 19%).

"Il y a d’autres filières dures", souligne un interne ayant exercé en unité Covid. Mais le problème est réel et structurel. Un sondage mené au sein d'une promotion en 2018, avant la crise sanitaire, et remis à l'UPJV et au CHU d'Amiens,  révélait des résultats dans les mêmes proportions qu’au niveau national. 

Au-delà de la charge de travail, il y a sa nature, selon l'interne : "En France, nous ne sommes pas suffisamment formés à la relation au patient, à la mort. Moi, aux urgences, j’en ai beaucoup souffert."

Harcèlement... et peur pour sa carrière

Ce sondage comportait un second volet sur le harcèlement sexuel. Selon nos informations, de nombreuses femmes rapportaient des agressions sexuelles, non sanctionnées. "Beaucoup de médecins sont intouchables car difficilement remplaçables", observe amèrement un interne. 

Le bureau des internes du CHU d’Amiens n’a connaissance d’aucune plainte déposée récemment pour harcèlement. En revanche, "quelques cas" de harcèlement moral sont examinés en interne, avec la direction.

J’ai une jeune qui vient de commencer son internat et qui est régulièrement taxée d’incompétence par des collègues. Ce sont des comportements agressifs, des refus de prise en charge avec elle, etc. L’équipe médicale et ses supérieurs la soutiennent, elle est entourée. Mais on doit faire attention aux situations plus complexes, où c’est le supérieur hiérarchique qui harcèle, menace de ne pas valider le stage, de ne retrouver aucun poste dans la région. C’est arrivé ailleurs. Et si l’agresseur est dans la hiérarchie, on est isolé...

Julien Hudelo

"Les faits existent, on a toujours eu du harcèlement à l’hôpital", abonde la docteur Delphine Guérin, directrice du Service de santé universitaire (SSU) de l’UPJV, une structure "indépendante" qui accueille tous les étudiants en difficulté morale. "L’agresseur n’est pas forcément chef, cela peut être un infirmier, un leader au sein d’une équipe avec une posture de pervers, qui va s’attaquer à une personne et se comporter très différemment avec les autres", analyse-t-elle.

La directrice du SSU se réjouit de "la libération de la parole" à l’oeuvre dans la société, mais constate qu’elle reste ici limitée : "Quand vous êtes interne, vous devez valider vos semestres, donc certains se taisent et, quand ils viennent nous voir, nous demandent de ne pas faire remonter la situation."

Quelles solutions ?

Contre l’épuisement des internes, l’ISNI a pour première revendication l’application de la loi, avec un décompte horaire du temps de travail plutôt qu’à la mi-journée. Un discours difficile à entendre sur le terrain par les médecins plus installés : "Quand on cherche à améliorer les choses, on nous répond “oui mais de mon temps c’était bien pire, arrêtez de râler !”", raconte Julien Hudelo.

Pour mieux préparer les étudiants, l’Association santé mentale étudiants (ASMES) d’Amiens propose des ateliers sur la relation avec le patient, avec une comédienne en improvisation et une psychologue.

Sur le terrain du harcèlement, "les choses avancent" au CHU d’Amiens, assure le président du bureau des internes. Il travaille depuis deux mois avec la direction à la création d’une cellule harcèlement, impulsée initialement pour l’égalité femmes-hommes, mais qui s’appliquera finalement à tous les niveaux des relations professionnelles.

Affiches placardées au CHU d'Amiens en 2018.
Affiches placardées au CHU d'Amiens en 2018. © ASMES Amiens

Les directions d’hôpitaux ont une grande responsabilité. "Il y a des services en France où les managers sont passés à une gestion bienveillante, en empathie, ça fonctionne très bien ; et d’autres qui restent sur un management ancien, violent", analyse Delphine Guérin.

Le SSU a lui aussi ouvert sa cellule contre le harcèlement et les discriminations. Par ailleurs, sa directrice participe à une commission regroupant des représentants de chaque école et UFR ayant des étudiants stagiaires à l’hôpital, chargée précisément de prévenir les situations de harcèlement.

Mais au sommet de l’État, "le ministre est dans le mutisme absolu, selon Gaëtan Casanova, président de l’ISNI. On n’a aucun lien, même par personne interposée, on ne sait même pas s’il est au courant de ce qu’il se passe !" Et l’intersyndicale de souligner qu’aujourd’hui, "77% des jeunes médecins fuient l’hôpital public". Si ce n’est la médecine tout court. 

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