Violences après la mort de Nahel : à Amiens, un retour à la normale très relatif

Si la nuit a été plus calme que les précédentes à Amiens, elle a tout de même été ponctuée de quelques dégradations. À Amiens Nord, la vie reprend son cours, mais le retour à la normale s'annonce difficile pour ceux qui ont tout perdu.

Dans la matinée du dimanche 2 juillet, les clients font la queue devant la boulangerie du quartier du Pigeonnier à Amiens. Poussettes, joggeurs, la vie semble normale dans la rue Georges Guynemer, si l'on fait abstraction de la carcasse calcinée de cet utilitaire sur la placette, à quelques mètres de la vitrine d'un opticien.

En face, la façade de l'ancien commissariat a fait l'objet d'un caillassage en règle et à l'intérieur du bâtiment vide, l'odeur de brûlé témoigne d'un départ de feu dans la soirée du 1er juillet.

Une nuit tendue, mais pas d'incident grave

L'incendie, déclenché vers 20h10 d'après les informations du Courrier Picard, ne cause pas de gros dégâts.  Les camions de CRS présents sur l'avenue de l'Europe en partent vers 21h45, se positionnant ensuite sur la place du Colvert et le boulevard de Beauvillé.

Un peu à l'est, devant l'école Voltaire, il est 23h30 et des mamans font des tours de garde pour la deuxième nuit consécutive. Elles utilisent leur téléphone pour s'éclairer dans la ruelle plongée dans le noir. "Le pôle échange, il est blindé de CRS", lance l'une d'entre elles avant d'ajouter "ce serait pas mal qu'ils viennent par ici". Le bruit de l'hélicoptère de la gendarmerie bourdonne toute la nuit.

Ailleurs à Amiens, un feu se déclare dans une cave de la rue Massenet, des poubelles sont brûlées quai Saint-Maurice et rue Grainville, un camping-car s'enflamme allée des Mougins. La médiathèque d'Étouvie est à nouveau la cible d'un incendie mais il s'éteint de lui-même. Un incident éclate avec un équipage de police dans le quartier sud-est, sans faire de blessé. Une personne aurait été interpellée dans la nuit.

Au marché du Colvert, "il faut continuer à vivre"

Il a failli être annulé, mais finalement, la mairie d'Amiens a décidé de maintenir le marché du Colvert, dimanche 2 juillet. Un soulagement pour Oussine Bob, vendeur de fruits et légumes : "Samedi, ça a été très, très dur : on a jeté pas mal de marchandises à la poubelle, on a eu beaucoup de pertes... Donc ça nous fait plaisir de voir le marché, vu qu'on n’était pas sûrs (NDLR : de son maintien)". Interrogé sur sa vision des récents événements, il ajoute : "il y a des gars dans la police qui font n'importe quoi... Mais ça ne veut pas dire qu'il faut casser".

Pendant ce temps, devant l'étal, Demba remplit son panier de fruits comme tous les dimanches. Il n'était pas inquiet pour la tenue du marché. "Les gens sont conscients de ce qu'ils sont en train de faire la nuit, mais il faut continuer à vivre, il ne faut pas rester enfermé. Il y a des parents, ils ont besoin de vendre pour payer tout le reste, le loyer, tout ça... Si on reste enfermés, on ne va plus vivre".

"Je me retrouve à pleurer tout seul"

Si certains sont contents de retrouver un semblant de normalité, pour d'autres, le chemin vers l'après s'annonce long et difficile. "C'était le food-truck du quartier, où les gens buvaient leur thé, leur café, mangeaient", raconte Hakim Fechtala, la voix assourdie de colère, devant les restes calcinés de son commerce, parti en fumée dans la soirée du mercredi 28 juin.

"Là, on est vraiment dans la détresse totale, on a juste nos yeux pour pleurer, il n'y a personne pour nous", constate-t-il. Cela fait trois ans qu'il est installé sur cette place, quarante-cinq qu'il habite à Amiens nord.

"On faisait vivre le quartier et là, je me retrouve à pleurer tout seul, il n'y a personne, malheureusement j'étais assuré au minimum donc l'assurance ne prend pas en compte l'incendie. Je me retrouve avec 50 000 euros de pertes. On voit personne nous aider, il n'y a personne qui est venu nous voir, on ne sait plus quoi dire, plus quoi faire". Un ami à lui a également perdu le camion qu'il avait installé sur la place.

Il évoque l'émotion de la population, privée de ce lieu de vie. "Ce sont des jeunes, mais je n'arrive pas à comprendre comment ils en arrivent là. Tout ce que je sais, c'est que les victimes se retrouvent seules, à faire les démarches quand elles peuvent. Vous allez au poste de police pour porter plainte, on vous demande les papiers du véhicule, mais ils étaient à l'intérieur quand ça a brûlé, comment on fait ? Il y a plein de choses qui ne vont pas. Comment je fais maintenant ? J'ai mis cinq ans à construire ça, pour avancer dans ma vie, faire évoluer le quartier. Aujourd'hui je me retrouve sans rien", se désole Hakim Fechtala pour qui une cagnotte en ligne a été créée.

La double peine

Hakim Fechtala semble dubitatif quant à l'aide que va lui apporter la mairie : "quand ça se passe aux Halles du Beffroi, dans le centre-ville, on prête des bungalows aux commerçants, on les suit... Mais quand ça se passe à Amiens Nord, on dit qu'il faut apaiser, attendre... Mais nous, comment on fait ? C'était le morceau de pain de mes enfants, j'ai trois enfants, comment je fais aujourd'hui pour les nourrir ? Je vais attendre que ça s'apaise pour qu'ils mangent ? Pour nous, c'est une double peine ! J'aurais dû être blanc, m'appeler Patrick, vendre des trucs français, j'aurais tout eu, là, je n'ai rien, ils nous ont oubliés, effacés."

Nathalie Lavallard, adjointe au maire d'Amiens déléguée au commerce et aux marchés, est pourtant présente au marché du Colvert ce dimanche matin. "On va essayer d'aider à la hauteur de ce qu'on peut (...), je suis dépitée de voir que ce monsieur ne peut plus travailler" affirme-t-elle face à la détresse d'Hakim. Elle nuance tout de même : "On va essayer de faire tout ce qu'on peut, mais il faut que tout le monde s'y mette, l'État, la région, le département, les communes, les assureurs, les banquiers, il faut que tout le monde les aide".


Si l'élue réitère la volonté de la mairie d'aller de l'avant et d'aider les commerçants, rien n'indique pour l'instant qu'Hakim Fechtala se verra prêter le bungalow qui l'aiderait à se remettre sur pied. La salle de boxe détruite à Étouvie, elle, compte sur une cagnotte en ligne pour traverser l'épreuve.