Élise Deroche, première aviatrice brevetée au monde qui ne manquait pas d'air : "cette femme, c’est l’histoire d’une métamorphose"

L'histoire du dimanche - Connue sous le pseudonyme "baronne Raymonde de Laroche", Élise Deroche a connu une carrière brève, mais marquante dans l'histoire de l'aviation française et mondiale. Décédée en plein vol sur la plage du Crotoy, en baie de Somme, sa mémoire peine à perdurer dans le temps, malgré tous les exploits qu'elle a accomplis de son vivant.

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La vie d'Élise Deroche est peu connue. Pourtant, elle a eu un impact important dans l'histoire de l'aviation mondiale. Cette aviatrice aux multiples talents est née en août 1882, rue de la Verrerie, à Paris.

Avant de se passionner pour l'aviation, elle a été actrice, mannequin, peintre, sculptrice et amoureuse de sport automobile. Son profil, éclectique, en a intrigué plus d'un à son époque.

Une femme aux mille facettes

"Elle est née dans ce Marais extrêmement pauvre d'un père maroquinier", lance Isabelle Mimouni, docteure en lettres et auteure du livre La gloire d'Élise Deroche. Tout au long de sa vie, Élise Deroche ne se laisse jamais enfermer dans aucune case.

"Au départ, elle est petite actrice, presque demi-mondaine". Elle débute avec un rôle de figurante dans un spectacle de Sarah Bernhardt. "Elle était d'une très grande beauté, elle pose même parfois un peu dénudée. On dirait une petite actrice, mais c'est presque une vedette. Elle devient une égérie de mode : elle pose pour des chapeaux, de grands couturiers de l'époque". Élise Deroche a joué en autres le rôle de Doña Sérafine dans la pièce La Sorcière de Victorien Sardou en 1903 ou encore celui de Maria dans Baptiste de Michel Carré en 1904. Elle décide de porter le pseudonyme de "Raymonde de Laroche", en hommage à sa fille disparue à l'âge de 7 mois et demi.

Ce que je trouvais passionnant dans le personnage, c'est quand elle était petite actrice, elle était la féminité incarnée : elle porte ces grands chapeaux qui montent, ces robes serrées à la taille. Et à partir du moment où elle bascule dans l’aviation, son visage change complètement, il y a une puissance qui se lit, elle change de vêtements.

Isabelle Mimouni, auteure de "La gloire d'Elise Deroche"

En plus du théâtre et du mannequinat, elle fait de la peinture, de la sculpture et devient une grande fan de sport automobile. "À cette époque, lors de salons automobiles, des spectacles étaient organisés et elle y participe en tant qu'actrice - petite actrice -, c'est ce qui va la faire rentrer dans ce monde et elle va rencontrer les frères Voisin", deux aviateurs.

D'abord maîtresse de Léo Lagrange puis de Charles Voisin, c'est ce dernier qui finira par la faire voler quelque temps plus tard. "C'est une sportive aguerrie et en plus, elle va être la première femme à conduire une bicyclette à moteur à Paris", expliquait Damien Rocha, auteur de Être femme pilote au temps des pionniers, à France 3 Champagne-Ardennes en 2020. Il ajoute : "Les Parisiens sont scandalisés de son attitude et vous comprenez bien que déjà, conduire une bicyclette à moteur, ça provoque un outrage et un scandale parmi la population. Conduire un aéroplane, ça va être encore pire".

La passion pour l'aviation

Sa passion pour l'aviation arrive au fur et à mesure. "Pendant tout un temps, le salon de l'automobile et celui de l'aviation étaient au même endroit, ce n'était pas distinct". Elle assiste en 1906, à Bagatelle, aux premiers essais de Santos Dumont. Elle comprend à ce moment que c'est dans les airs qu'elle se voit poursuivre ses aventures.

Pour apprendre à piloter à l'époque, "on avait simplement un cours théorique de mécanique et un petit peu d'aérologie, poursuit Damien Rocha. Les seuls instruments de bord d'un aéroplane à l'époque étaient l'aéromètre, pour savoir d'où venait le vent et quelle était la vitesse pour savoir s'il était permis de s'envoler. Et un volant qui remplaçait le fameux manche à balai".

Il fallait ensuite s'installer "tout seul dans un siège qui était un baquet en osier, on mettait le moteur en route et on s'envolait ou on ne s'envolait pas". En août 1909, Raymonde de la Roche assiste aux premiers meetings aéronautiques de Reims. Impressionnée par les exploits d'Henri Farman, celle qui s'entraîne comme lui dans la Marne décide qu'elle sera la première femme pilote au monde.

En octobre 1909, la jeune femme âgée de 24 ans va prendre son premier cours de vol au camp militaire de Châlons-en-Champagne. Elle est seule à bord, car il n'a qu'une place et Charles Voisin la guide depuis l'extérieur. Elle n'est pas autorisée à voler, mais décide tout de même de le faire. Elle décolle à quelques mètres du sol, fait un tour de 300 mètres avec agilité et maîtrise avant d'atterrir. L'aviatrice est faite pour ça, elle en est désormais plus que certaine.

Brevet de pilote en 1910

Son premier vrai vol a lieu "au meeting d'Héliopolis au Caire, et là, elle va boucler un circuit de 20 km devant les femmes favorites d'un harem." De retour de l'évènement, l'Aéro-Club de France lui attribue, sur ses compétences, son brevet de pilote d'aéroplane qui porte le numéro 36. "C'est la première femme au monde à obtenir un brevet de pilote d'aéroplane".

Raymonde de Laroche est alors de tous les meetings. De Budapest à Saint-Petersbourg, où elle est adoubée par Nicolas II et prend le titre de baronne : "elle se dit baronne parce qu'elle a volé à Saint-Petersbourg et le tsar l'a appelée baronne. C'est une ambitieuse. Elle avait certains aspects déplaisants et il était très difficile de juger si elle était amoureuse ou si les hommes étaient des marchepieds", analyse Isabelle Mimouni.

Elle vole aussi à Rouen, puis à Reims. "Très sportive, elle rivalise avec ses camarades masculins dans les grands meetings d'aviation. Sa grâce naturelle, son audace et son courage lui donnent bien vite la faveur des spectateurs enthousiasmés", raconte l'Union des Maisons de Champagne sur son site internet. Mais elle ne se fait pas que des admirateurs.

C’est un personnage complexe : elle est mariée jeune, elle a des amants... Est-ce qu’elle utilise les hommes pour voler dans un monde ou on a besoin de ça pour s’émanciper ? Est-ce qu’elle se durcit avec la vie ?

Isabelle Mimouni, auteure de "La gloire d'Elise Deroche"

Une succession d'épreuves

Elle doit participer à une course réservée aux femmes en 1910. Mais faute d'inscrites, elle finit par concourir avec les hommes. Cette nouvelle déplaît au point que le 8 juillet 1910 "alors qu'elle fait une démonstration en vol, sous les huées et les vivats", un concurrent allemand "va se positionner devant son appareil en la dépassant. Elle va tomber dans les remous de l'appareil de ce pilote-là, elle va chuter, va décrocher et donc elle va s'écraser", poursuit Damien Rocha.

L'aviatrice prodige et enviée souffrira de graves blessures : "fractures de la jambe droite, du bras gauche, fracture avec laie de la jambe gauche, etc.", écrit Le Petit Journal du 9 juillet. La détermination coulant dans ses veines, il lui faudra un peu moins de deux ans pour se remettre sur pied et reprendre ses vols.

Les années qui suivent sont de véritables montagnes russes pour l'aviatrice. En 1912, Charles Voisin, son amant, meurt dans un accident de voiture. Elle remporte la coupe Fémina en 1913. Quand la Grande Guerre débute en 1914, on lui refuse d'intégrer une escadrille de combat, car c'est une femme.

Morte dans les airs en baie de Somme

En 1919, pour des raisons inconnues, elle n'est plus la bienvenue chez l'avionneur Voisin. Elle se tourne alors vers Caudron, un concurrent dans la baie de Somme. "La baronne de Laroche va se familiariser avec les appareils de Caudron, notamment les Caudron G3 et elle va continuer à s'inscrire à ces fameuses coupes Fémina et là, elle va aller de record en record, et notamment de record d'altitude", souligne Damien Rocha.

En juin 1919, elle bat un premier record de 3 200 mètres d'altitude et quelques jours plus tard, elle s'élève à 4 800 mètres. Elle bat le record féminin mondial d'altitude de l'époque. Malheureusement, cette prodige des airs voit son destin s'arrêter en plein vol.

Élise Deroche n'a pas encore le record de durée de vol. Résolue à l'atteindre, elle va "s'entraîner avec un pilote qui s'appelle Barreau, sur un avion Caudron G3 qui est réformé de la guerre". Ils partent le 12 juillet 1919 "pour tenter ce record de durée, mais malheureusement, lorsqu'ils reviennent à 18 heures, l'avion, pour une raison qui n'est pas déterminée, va décrocher devant les infrastructures des ateliers Caudron au Crotoy et l'appareil va s'écraser sur la plage". Elle meurt sur place tandis que celui qui pilotait l'avion succombe peu de temps après à ses blessures. Elle avait 37 ans.

Les Anglais ont inventé le mot "sportswoman" pour elle.

Isabelle Mimouni, auteure de "La gloire d'Elise Deroche"

Dans l'ombre de l'histoire

Malgré cette courte vie trépidante, Élise Deroche n'a pas marqué les esprits. Peu de documentation existe à son propos et on ne compte que deux livres à son sujet. Même chose pour les articles universitaires. Mais pourquoi ? "C'est une question à laquelle je me suis heurtée et je n'arrive pas à comprendre. Elle n'est pas morte en pilotant, c'est un jeune pilote et elle est à côté. Est-ce qu'il n'y a pas le côté légendaire de la mort en pilotant ? Ou parce qu'elle n'a pas vécu assez longtemps et est morte trop tôt ?"

Isabelle Mimouni avait décidé, "il y a un certain temps", de se plonger dans la vie de gens qui n'ont pas laissé de traces dans l'histoire. "Ce qui m'intéressait, ce sont des gens qui auraient pu être quelqu'un, mais qui ne sont pas rentrés dans l'histoire. Élise Deroche m'a interpellée, car pour moi, il était évident qu'elle soit connue, et je n'arrive pas à comprendre".

Aujourd'hui, une rue porte son nom au Bourget (Seine-Saint-Denis), où se situe le Musée de l'Air et de l'Espace, ou encore près de l'aéroport d'Orly, dans le Val-de-Marne. "Au Smithonian Museum de Washington, il y a un encart sur elle, les Américains savent qu'elle existe", observe Isabelle Mimouni. Et quand on lui demande si Élise Deroche était une féministe avant que le mot n'existe, elle conclut sans hésitation : "oui, on peut le dire, sans aucun doute".