Affaire Orpéa, Ephad : "Ca fait 10 ans qu'on attend que l'Etat intervienne", deux dirigeants s'expriment

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Écrit par Justine Saint-Sevin, Marie Lorillec

Après les révélations du livre "Les Fossoyeurs" qui dénonce de graves dysfonctionnements dans les établissements du groupe Orpea, nous avons interrogé deux directeurs d'Ehpad sur l'affaire et sur leur travail au quotidien.

Leader mondial des cliniques privées et des Ehpad, le groupe Orpea est directement visé dans "Les Fossoyeurs". Laurent Garcia, cadre infirmier, expliquait jeudi à France Info que les problèmes dénoncés (un système où les soins d'hygiène, la prise en charge médicale, les repas des résidents sont "rationnés" pour améliorer la rentabilité) n'étaient "malheureusement pas un cas isolé. C'est le système Orpéa qui fonctionne comme ça. Je milite haut et fort pour qu'il y ait une autorité administrative indépendante qui puisse contrôler tous les Ehpad privés et publics".

Un scandale qui jette le discrédit sur tous les établissements ?

Il y a de bons établissements dans le public et dans le privé et il y en a des mauvais. Je ne suis pas forcément, ni étonné, ni navré. J'espère que les éléments de l’enquête sont fiables, on peut trouver partout des mécontents.

Patrice Machuret

Patrice Machuret est directeur de l’Ehpad EMERA Soleil, à Bretteville-sur-Odon (Calvados). Son établissement compte 72 lits et 22 appartements dans une résidence autonomie. Il gère environ 50 salariés. "Dans toutes structures, publiques, privées ou associatifs, il y a des brebis galeuses, tempère-t-il, la question c’est de savoir si c’est un système institutionnalisé ou un excès de zèle de certains directeurs, qui veulent améliorer leur prime ou se faire bien voir par leur direction régionale. Mais il ne faut pas jeter l’opprobre sur tout un groupe" 

"Il y a de bons établissements dans le public et dans le privé et il y en a des mauvais. Je ne suis pas forcément ni étonné ni navré, j’espère que les éléments de l’enquête sont fiables" note Patrice Machuret. "On peut trouver partout des mécontents. Je ne sais pas combien Orpéa a de salariés, j’imagine au moins 10 000, (NDLR en 2020, Orpea dénombrait près de 70.000 collaborateurs) nous, on est 3.000 et on est le 7e groupe français. J’ai une pensée pour les salariés d’Orpéa qui pour beaucoup doivent très bien faire leur boulot et être écœurés."  

Jacques Pleurmeau, président du groupe normand Hom’age déplore ce nouveau scandale "C’est quelque chose que je regrette parce que ce n’est pas la première fois que ce genre d’informations sort. L’EHPAD ce n’est pas un lieu normal au sens où on traite de la fragilité, on parle de la fin de vie, ce n’est pas facile. La formation du management et la nécessité de pouvoir remettre en question une organisation pour l’adapter sont essentielles. Il est important que toutes les voix soient entendues pour constater qu’il existe des photographies différentes selon les structures."  

L'argent, toujours le problème ?

"Dans le privé, c’est aussi ce que vont demander les actionnaires au bout du compte qui joue" pointe Patrice Machuret, directeur d'Ehpad, "s’il s’agit d’un pourcentage raisonnable sur les bénéfices, tout le monde peut s’y retrouver, s’ils demandent un bénéfice à deux chiffres, plus de 10% ça ne peut pas fonctionner, ils vont forcément réduire les coûts."  

Quand les structures sont financées par des capitaux privées, la rentabilité est logiquement de mise. Mais doit-elle être une fin en soi ? "On est toujours à rechercher une organisation qui est économiquement rentable, mais ça ne doit pas se faire au détriment des personnes âgées" rappelle Jacques Pleurmeau, président du groupe Hom’age. Ses établissements accueillent 480 résidents et comptent 350 salariés - en équivalent temps plein. "Nous, par exemple, on a centralisé notre restauration avec une production à Colombelles (Calvados), ça nous permet de maîtriser le risque sanitaire et, en mutualisant, de générer des économies d’échelle qu’on n'a pas à faire ailleurs."  

Les différences de coûts d'un EHPAD à l'autre, doivent-elles alerter les familles ? "La question, quand les coûts sont plus importants dans certains endroits, c’est d’être sûr que le résident y gagne" précise Patrice Machuret. "Si une famille décide de payer 500 ou 600 euros de plus, il faut que ça lui apporte un vrai plus : plus de soignants, un prix de journée en alimentaire plus important. Si je demande des travaux j’ai un oui. Quand je veux repeindre une chambre on me dit oui de suite… Si le service est de qualité, ça ne me gêne pas que les personnes paient des choses différentes. Sauf que là, le système décrit, c’est prendre sans donner.

"Si on a un directeur qui s’investit et qui ne se fiche pas de la tête des équipes. Des équipes qui sont contentes de venir bosser sans la boule au ventre et qui ont envie de bien faire. Et un groupe privé public associatif qui vous donne un minimum de moyens pour bosser, votre EHPAD, il fonctionne" assure Patrice Machuret. "On nous demande de gérer comme des bons pères de famille, mais si comme ça semble être le cas à Orpea, on met la pression sur les directeurs ou les soignants sans leur donner les moyens, là il y a un problème". 

Le fonctionnement des Ehpad, dépendant des embauches

"Dans nos secteurs, le marché de l’emploi est complètement déséquilibré", explique Jacques Pleurmeau, "il y a une vraie pénurie". La première des choses serait de le rendre attractif en termes d’évolution de carrière, de rémunération, d’effectifs. C’est un métier qui n’est pas facile, physiquement et psychologiquement. Aujourd’hui, c’est facile pour nos politiques de pointer du doigt ce qui se passe dans certains EHPAD. Ca fait dix ans qu’on attend qu’ils interviennent, dix ans qu’on attend la loi grand âge. Mais elle est suspendue à la réforme des retraites, sur laquelle personne n’agit vraiment en raison des élections. Donc elle est encore repoussée et on se retrouve avec des petites touches à la marge comme le Ségur. L’Etat est co-responsable de cette situation, il finance le soin et la dépendance. "

Aujourd’hui, c’est facile pour nos politiques de pointer du doigt ce qui se passe dans certains ehpad, ça fait dix ans qu’on attend qu’ils interviennent, dix ans qu’on attend la loi Grand âge

Jacques Pleurmeau, Président de Hom'age

Pour Patrice Machuret, les difficultés de recrutement semblent aussi au coeur du problème : "On est tellement en pénurie de soignants qu’on prend tous des "faisant fonction", qui n’ont pas les diplômes et qu’on essaie de former pour qu’ils aient le diplôme. On est bien obligé, il n’y a plus de soignants sur le marché. Aujourd’hui dans le Calvados vous ne pouvez plus avoir une infirmière sans passer par l’intérim, pour les vacances, les arrêts maladie… 

On a tous des annonces de recrutement qui trainent et qui ne servent à rien.  On est obligé de prendre l’intérim qui coute deux fois plus cher. Parfois je les appelle ils me disent, laissez tomber on a 70 demandes pour ce week-end

P.Machuret

Des budgets alloués selon un système "particulièrement pénible" de points

"L’un des plus gros enjeux et qui rend notre fonctionnement difficile" explique Patrice Machuret, "c’est un système particulièrement pénible de points qui est négocié tous les cinq ans . Il définit le budget alloué pour les cinq ans qui suivent.

"On doit prouver au département, à l’ARS, tous les 5 ans qu’on a suffisamment de grands dépendants, un taux d’occupation important pour justifier nos moyens ou en avoir plus".

"Si les besoins augmentent avant la fin de ces 5 ans, on est cuit" résume Patrice Machuret. "Il y a des petits malins qui arrivent à se dépatouiller pour avoir plus de moyens. La machine est insupportable, on doit tracer les soins en permanence pas forcément pour le bien être du résident même si ça joue, mais tout simplement pour garder nos moyens. Imaginez dans cinq ans, on me dit je supprime des points, je devrais supprimer des postes."   

"Depuis longtemps, on sait qu’on ne peut pas faire des douches tous les jours, on essaie d’en faire deux trois par semaine, le reste c’est des toilettes au gant parce qu’on n'a pas le temps. Ça malheureusement c’est notre quotidien. Tant qu’on n'aura pas une loi Grand âge là-dessus, il faut qu’on fasse avec les moyens qu’on nous donne. Ce qui est décrit à orpéa est inacceptable, nous on est dans le domaine du confortable par rapport à nos moyens aujourd’hui. On bosse bien dans la limite du système d’aujourd’hui. C’est comme pour l’école, on en fait une projection merveilleuse alors que les moyens sont particulièrement limités, on aspire à mieux pour nos ainés", conclut Patrice Machuret.  

Le directeur d'Orpea convoqué au ministère lundi prochain

Le directeur général d'Orpea, Jean-Christophe Romersi, est convoqué lundi 1er février par la ministre déléguée chargée de l'Autonomie des personnes âgées, Brigitte Bourguignon. Il devra "répondre aux accusations graves concernant les pratiques du groupe dans ses Ehpad", dénoncées dans le livre-enquête "Les Fossoyeurs" du journaliste Victor Castanet.

Cet entretien "sera l'occasion d'entendre les explications du groupe Orpéa sur plusieurs points qui feront l'objet d'enquêtes approfondies par les services de l'Etat", précise la ministre qui souhaite avoir des précisions sur "l'attribution aux établissements de consommables tels que les protections hygiéniques ou sur les enjeux liés à la nutrition des résidents", "les pratiques managériales du groupe concernant les personnels, le taux d'encadrement", "les modalités de signalement et le suivi des faits de maltraitance signalés par les proches des résidents" ainsi que "les pratiques financières du groupe".

Une enquête de l'Inspection générale des affaires sociales (Igas) "sur tout ou partie des établissements de votre groupe" pourra être diligentée à la suite de cet entretien, précise Mme Bourguignon. L'Ehpad Orpea de Neuilly-sur-Seine a d'ores et déjà reçu une visite d'inspection le 21 janvier.