Triangle amoureux et recel de cadavre aux assises : la sœur de la victime est acquittée

Une femme de 60 ans comparaissait ce jeudi et ce vendredi devant les assises du Calvados pour recel de cadavre. Le corps, retrouvé en 2014 à Saint-Martin-des-Besaces, est celui de sa soeur cadette. Les deux femmes ont été en couple avec le même homme, poursuivi, jusqu'en 2019, pour meurtre.
Les assises du Calvados ce jeudi 11 juin 2020
Les assises du Calvados ce jeudi 11 juin 2020 © Matthieu Bellinghen

Il manquait cette semaine l'un des protagonistes du dossier sur le banc des accusés. L'homme, âgé aujourd'hui de 66 ans, est entendu comme témoin. Il était pourtant, jusqu'au début de l'année dernière, poursuivi pour "homicide volontaire". Mais en mai 2019, la justice ordonne la prescription des faits (jusqu'en 2017, les crimes étaient prescrits dix ans après les faits). C'est donc son ex-compagne, 60 ans, qui comparaissait seule cette semaine pour "recel du cadavre d’une personne victime d’homicide ou de violences entraînant la mort sans intention de la donner". Ce vendredi après-midi, la présidente du tribunal a prononcé l'acquittement. A ces mots, celle qui était encore quelques heures plus tôt accusée s'est évanouie. L'audience a été suspendue.

Une absence "choquante"

La victime n'est autre que Christine, la soeur cadette de l'accusée, elle aussi ex-compagne de celui qui était considéré jusqu’à l’an dernier comme son meurtrier présumé. "Monsieur, vous êtes ici pour parler de dissimulation de cadavre par la soeur de la victime parce que VOUS lui avez avoué ce meurtre", lança ce jeudi après-midi la présidente des assises à l'ex-compagnon des deux soeurs, entendu comme simple témoin. Dans son réquisitoire, ce vendredi matin, l'avocat général ne manquera pas de soulever ce point, estimant "choquant" que seule la femme de 60 ans comparaisse aujourd'hui et pas "l'auteur principal des faits".

C'est en juin 2014, que les gendarmes découvrent le corps dans le jardin d'une maison de Saint-Martin-les Besaces dans le Calvados. Le squelette, recouvert de chaux, a été enterré sous 50 centimètres de terre, le visage face au sol et les bras dans le dos. C'est dans cette maison que Christine s'est installée au début des années 90 avec son compagnon. Mais l'histoire a commencé plusieurs années plus tôt, à l'autre bout de la France.

Un couple qui bat de l'aile

Christine a rencontré à la fin des années 80, dans la région d'Avignon, celui qui deviendra le père de son fils. Après la naissance de l'enfant en 1990, le couple bat de l'aile : l'homme entretient alors une liaison avec la soeur aînée de sa compagne. La famille décide de s'installer en Normandie pour prendre un nouveau départ. Avant d'être rejointe par la sœur aînée.

Après avoir quitté le domicile normand à plusieurs reprises, Christine serait définitivement partie en 1996. Les enquêteurs ont réussi à retracer son parcours jusqu'en 1998. Après cette date, seule sa signature apparaîtra ponctuellement durant les années 2000 : lors de la succession de la mère des deux soeurs puis lors de la vente de la maison de Saint-Martin-les-Besaces, peu de temps avant le départ de la soeur aînée et de son compagnon pour le Canada.

© Matthieu Bellinghen

Lorsque le couple se sépare, en 2010, l'homme, revenu en France, adresse un courrier au procureur de la République de Caen. Il déclare, dans sa lettre, soupçonner l'implication de son ex-compagne dans la disparition de Christine. Une enquête est ouverte. Et tout au long de celle-ci, les deux protagonistes n'auront de cesse de s'accuser mutuellement.

Un décès entre 1993 et 1998

La sœur aînée, extradée du Canada après un passage au détecteur de mensonge, est mise en examen pour meurtre en 2014, tout comme son compagnon. Quatre ans plus tard, le juge d'instruction en charge du dossier les renvoie devant les assises, lui pour homicide volontaire, elle pour recel de cadavre. L'homme fait appel et échappe, un an plus tard, au procès. Si le délai de prescription des faits pour un crime est aujourd'hui de 20 ans, il était de dix ans avant 2017. A l’issue de l’autopsie du corps, les médecins légistes ont estimé que la personne, retouvée au pied d'un pigeonnier à Saint-Martin-des-Besaces, était décédée entre 1993 et 1998. Une personne qui est "très probablement" Christine.

Pourquoi sa soeur aînée a-t-elle aussi longtemps gardé le silence ? C'est la question centrale des débats. L'accusée, qui comparaît libre, décrit son ex-compagnon comme un homme violent et manipulateur. Pour sa défense et pour expliquer son long mutisme, elle invoque l'emprise de l'homme et la peur de sa réaction, à son encontre mais aussi à l'encontre des deux enfants qu'ils ont eus ensemble. "Dans votre tête, vous ne voyez pas votre liberté", tente-t-elle d'expliquer à la cour.

Falsification de signature

L'accusée encourrait, pour les faits qui lui sont reprochés, deux ans de prison et une amende de 30 000 euros. Dans son réquisitoire, l'avocat général ne retient que la deuxième peine. Pour lui, la soeur aînée est "a profité pécunièrement du crime". La falsification de la signature de Christine, lors de la succession de leur mère et de la vente de maison de Saint-Martin-des-Besaces, constitue un élément à charge. A l'audience, la soeur aînée a reconnu ces faits - elle a bien copié la signature de sa soeur et s'est présentée avec la carte d'identité de Christine lors de ces démarches administratives - mais nie tout enrichissement personnel.

Dans sa plaidoirie, l'avocat de la défense a insisté sur le fait que l'accusée était sous l'emprise de l'homme avec qui elle vivait, un homme qui reste, selon lui, l'auteur principal des faits. "L'accusée n'a jamais vu le cadavre de sa soeur, le recel de cadavre ne peut pas être retenu contre elle à ce titre", a-t-il lancé à la cour.

L'accusée a été jugée cette semaine non pas par un jury populaire mais par la cour criminelle, composée de cinq magistrats professionnels. Cette procédure, introduite par la réforme de la justice, est destinée à désengorger les cours d'assises. Elle a été utilisée pour la première fois à Caen en septembre 2019. Sept départements de métropole et d'Outre-Mer l'expérimentent durant trois ans avant une éventuelle généralisation à tout le territoire français. 

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