Ventes, pièces détachées, réparations : à Caen, le marché du vélo est en surrégime

Avec le déconfinement et le beau temps, les clients affluent en masse dans les magasins pour acquérir ou faire réparer un vélo. Ce marché, en croissance depuis de nombreuses années selon les professionnels, connait actuellement plusieurs tensions. Mieux vaut prendre son mal en patience.
© PHOTOPQR/L'EST REPUBLICAIN
"La semaine dernière, je n'aurais pas pu décrocher le téléphone avant 18 h 30", nous explique ce mercredi matin Frédéric Cimon, gérant du magasin Cyclable Caen, "C'était de la folie. C'est vous dire : samedi soir, je pensais qu'on était mardi tellement je n'avais pas vu la semaine passer."

Dans l'agglomération, les grandes enseignes sont elles aussi le nez dans le guidon. "Même moi, qui suis directeur, je consacre beaucoup de temps à ce rayon : je vais vendre, je démonte, je vais chercher des vélos en réserve", raconte Malek Ounissi, le directeur d'Intersport à Rots, "Il y a une file d'attente. C'est du jamais vu."
 
Et pourtant, les acteurs du secteur, quelle que soit leur taille (boutique spécialisée ou grande enseigne) sont unanimes : la petite reine n'a pas attendu l'épidémie pour passer la surmultipliée. "Ça fait 11 ans que je suis dans le vélo. Si j'avais vécu dans ma bulle, jamais je n'aurais vu qu'il y avait la crise en France", confie Frédéric Cimon. "Le marché est en perpétuel croissance", confirme le patron d'Intersport à Rots.
 

Plus que des modèles d'exposition

Mais depuis quelques semaines, changement de braquet, tout s'emballe. "La demande est plus que soutenue", indique Jean-Pierre Baudouin, "Entre le 11 mai et le 30 mai, on a rattrapé en moins de trois semaines les deux mois et demi de confinement." Mais pour le gérant du magasin Quai des sports, pas facile de suivre le rythme.

Rien que sur la journée de samedi dernier, j'ai vendu 11 vélos électriques. Tout ce que j'ai en stock, ce ne sont plus que des modèles d'exposition que je ne peux pas vendre : il faut que je continue à montrer de visu les modèles aux clients et que je leur offre la possibilité d'essayer.

Dans les réserves, ne restent "plus que des tailles extrêmement petites". Son confrère, Frédéric Cimon, confirme : "C'est très compliqué".
 

"Toute la chaîne est impactée, on cumule les retards"

Et c'est d'autant plus compliqué que le réassort se fait attendre. "Les livraisons prévues en mars sont reportées en septembre", explique le gérant de Cyclable Caen. Chez Quai des sports, on attend "deux séries de vélos d'ici trois semaines à un mois" mais pour ce qui est de "la gamme normale", les livraisons sont prévues "entre le 30 juillet au mieux et le 1er janvier 2021."

Même si Jean-Pierre Baudouin, sur les vélos électriques, travaille beaucoup avec un fournisseur allemand dont les cadres sont fabriqués en Pologne et les batteries produites par Bosch, "toutes les pièces qui constituent le vélo en lui-même sont faites en Asie : Shimano détient 95% du marché. La Chine a stoppé sa production deux mois avant nous. Ce qui fait que quand on relance la production, ça prend beaucoup de temps. Il y 3 à 4 mois de décalage, sans compter la réouverture partielle des entreprises en Europe. Aujourd'hui, le délai de livraison est entre 15 et 21 jours. Toute la chaîne est impactée, on cumule les retards." Chez Intersport où "on a la chance de faire partie d'un gros groupement" pour l'approvisionnement, le transport est encore le maillon faible de la chaîne et constitue la raison de "ruptures sur quelques jours".
 
Si les clients se ruent en masse pour faire l'aquisition d'un nouveau destrier, ils sont aussi nombreux à venir faire réparer en boutique leur ancien modèle qui prenait la poussière dans leur garage. "Nos plannings sont pleins jusqu'à la mi-août. Habituellement, il y a un délai d'attente de deux semaines voire trois maximum en haute saison", explique Frédéric Cimon. Idem dans les grandes enseignes.

On a l'impression d'être une concession automobile. Vous savez, quand vous voulez faire réviser votre voiture et qu'il n'y a pas de rendez-vous avant deux mois,
s'amuse Malek Ounissi.

L'activité tourne donc à plein régime. Pour autant, les perspectives d'embauche sont minces. "Ce serait bien, mais on a connu deux mois d'inactivité", rappelle Frédéric Cimon, "Il faut des ressources, financières, mais aussi des compétences. On ne peut pas avoir juste un intérimaire qui regonfle les pneus. On est dans la qualité. Je ne veux pas que les clients soient obligés de revenir toutes les semaines."

Et pour réparer un vélo, une paire de bras, aussi qualifiés soient-ils, ne suffit pas. "Les fournisseurs n'ont pas l'habitude d'avoir une demande aussi importante", souligne Jean-Pierre Baudouin, "les patins de freins et les pneux sont en rupture". Si dans les grandes enseignes, on ne parle pas de rupture, on indique tout de même regarnir le rayon pièces-détachées toutes les semaines, contre seulement une fois par mois habituellement.
  Samedi, dernier près de 250 personnes ont défilé dans les rues de Caen à vélo pour demander, entre autres, de faire une plus large place à son mode de transport propre. Avec l'épidémie puis le déconfinement et les restrictions dans les transports en commun, une réflexion sur nos modes de vie et la nécessité de développer la petite reine sont revenus au goût du jour. Dans sa boutique du centre-ville, Frédric Cimon a vu arriver de nouveaux clients. "La moitié viennent pour le vélo plaisir, l'autre pour la mobilité". 
 

Pas forcément les bonnes raisons

Le plan vélo du gouvernement, récemment passé de 20 à 60 millions d'euros, a sans doute contribué à cette affluence. Mais, selon Jean-Pierre Baudouin, "les gens viennent pour des raisons qui ne sont pas forcément les bonnes". Le dispositif d'aide à la réparation fait d'autant plus grincer des dents dans les petites structures, qu'elles doivent avancer de la trésorerie - "Moi, j'ai 6000 euros dans la nature" - et voient leur charge de travail administratif augmenter.

Dans les gros magasins, l'impact du plan gouvernemental sur l'activité raparation est indéniable. Mais on rappelle aussi que "les mois de mars-avril-mai, c'est la grosse période du vélo". Pour Malek Ounissi, l'engouement actuel s'explique par le fait que le vélo "est un moyen comme un autre de s'évader mais aussi de ne pas être en contact avec d'autres personnes : vous gardez les gestes barrières. Aujourd'hui, on a de plus en plus de clients qui achètent un vélo pour se balader mais aussi pour se rendre au travail en juin, juillet et août." la belle saison, pas sûr que les bonnes résolutions perdurent.  "Après, je ne pense pas que la révolution soit engagée. La mobilité ce n'est qu'un petit pourcentage. C'est vraiment d'abord pour le plaisir."



 
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