Débarquement de Normandie : l'épopée de Philippe Kieffer, le Français du D Day

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Débarquement de Normandie : l'épopée de Philippe Kieffer, le Français du D Day ©France 3 Normandie

Il était à la tête du seul bataillon français à débarquer sur les plages normandes le 6 juin 1944. Philippe Kieffer a risqué sa vie pour libérer la France.

Il y a des hommes et des lieux qui sont liés à jamais par l'histoire. La Normandie et Philippe Kieffer font partie de ces binômes éternels. Depuis le 6 juin 1944, il y a presque 8 décennies, on ne peut évoquer la personnalité du Capitaine de Frégate Philippe Kieffer sans l'attacher à la Normandie.

A la tête de ses 176 hommes, il a en effet été l'un des acteurs du Débarquement en Normandie.  Ces Français Libres, qui avaient tous quitté leur patrie pour rejoindre De Gaulle en  Grande-Bretagne, furent les seuls à toucher le sable de leur pays ce mardi de juin 1944.  D'autres Français, bien sûr, ont participé aux opérations du Débarquement, en mer ou dans les airs mais les 177 hommes de ce 1er Bataillon Fusiliers-Marins Commandos ont bien été les seuls à débarquer en Normandie.  Tous l'ont dit par la suite, ce moment précis où ils retrouvaient la terre de France est resté pour toujours gravé dans leur mémoire et ils se seraient tous fait tuer sur place plutôt que de rembarquer.

Installez vous confortablement, voici le récit de la vie de Philippe Kieffer. L'homme qui a pris le commandement du seul bataillon français présent sur les plages normandes le 6 juin 1944. Et pour vous accompagner dans cette lecture, pourquoi ne pas écouter les œuvres de ce musiciens normand inspirés par les sons de l'opération Overlord.

Une jeunesse en Haïti

Philippe Kieffer est né le 24 octobre 1899 à Haïti. C'est sur cette île, à Port-Au-Prince, que son père s'était installé après avoir quitté l'Alsace en 1878. La mère de Kieffer, Cécilia Marie Cook, est une Haïtienne de souche anglaise. Le jeune garçon fait d'abord ses études à Haïti, puis sur l'île Anglo-Normande de Jersey pour le secondaire. Il retrouve Haïti en 1921 avec son bac en poche. En 1922, il rencontre Anita Walter Scott, une Haïtienne qu'il épouse en octobre. Le couple a deux enfants, Claude-Réginald en 1923 et Maëel en 1925.

Kieffer travaille à la Banque Nationale de la République Haïtienne pendant plus de 15 ans.  Le départ des troupes Américaines de l'île en août 1934 va tout changer.  La situation en Haïti, déjà marquée par une économie chaotique, va encore se dégrader. Depuis l'indépendance, au milieu des années 1820, le pays souffre également d'une grande instabilité politique et d'une succession de régimes autoritaires, voire dictatoriaux. C'en  est trop pour Kieffer qui décide, à 40 ans, en 1939, de quitter son île, son travail, ses amis pour partir en France avec femme et enfants.

En France : le début d'une carrière militaire

Ce bouleversement de vie, le couple, déjà en proie à des tensions avant de quitter les Caraïbes, ne va pas y résister.  Le divorce est prononcé le 6 avril 1939.  Tout de suite, Kieffer se signale auprès des autorités militaires.  Lui qui n'a jamais servi dans l'armée, se rend donc ''disponible''.  Il va se retrouver, après quelques mois, à l'état-major des Forces Maritimes du Nord à Dunkerque puis à la Préfecture maritime de Cherbourg.  C'est donc depuis la Manche qu'il assiste au déferlement des troupes Allemandes sur le pays.  Il ne perd pas de temps et dès les premiers jours du mois de juillet 1940, il parvient à rejoindre la Grande-Bretagne et à s'engager dans les forces de la France Libre, aux côtés du Général de Gaulle.

En Angleterre : la création du 1er Bataillon de fusiliers-marins commandos

En août, il épouse à Londres Louisa Amelia Winter, une Anglaise qu'il avait rencontrée à Paris un an plus tôt. 

On l'a compris, Kieffer n'a pas de temps à perdre.  La guerre est là.  L'Angleterre est, pour l'heure, la dernière en Europe à subir de plein fouet le poids du conflit.  Pendant près d'un an, les villes du pays sont soumises à d'intenses bombardements de l'armée de l'air Allemande, la Luftwaffe.  Les dégâts sont considérables mais les Britanniques encaissent, malgré tout, et ne plient pas.

Depuis août 1940,  Philippe Kieffer est adjoint au chef des Forces Navales Françaises Libres (FNFL) dans la grande base de Portsmouth au sud de l'Angleterre. Il est aussi officier de liaison avec les Britanniques. Une position ''entre les deux'' qui va beaucoup l'aider pour son grand projet, celui qui va désormais guider sa vie.

Au printemps 1941, il est marqué par l'opération ''Claymore'', le raid des commandos Anglais et d'une poignée de Norvégiens Libres sur les îles Lofoten, au nord de la Norvège.  C'est le 1er succès marquant des Alliés contre les Allemands.  En quelques heures, les commandos coulent des navires, détruisent des usines, font des dizaines de prisonniers. C'est une victoire totale contre les Nazis. 

 

''Claymore'' conforte Kieffer dans son idée :  Il faut créer une force française du même type, une unité de commandos.  Des forces spéciales, entraînées, très déterminées, équipées pour des opérations ciblées, rapides.  On arrive, on frappe, on repart.

 

A partir du printemps 1941, Philippe Kieffer suit lui-même une formation militaire dans plusieurs camps d'entraînement.  En novembre il présente son projet de commandos Français à l'état-major des FNFL, notamment à l'Amiral Emile Muselier, le commandant, et les choses s'accélèrent.  En décembre 1941 commence la recherche des volontaires et dès janvier 1942, les 1ères recrues arrivent auprès de Kieffer qui écume toutes les unités de la France Libre pour trouver des hommes.

C'est donc en 1942 que ces 1ers volontaires Français vont se retrouver en Ecosse, à Achnacarry.  C'est là que se forment et s'entraînent les commandos Britanniques et les instructeurs ne vont faire aucun cadeau aux ''Frenchies''.  Aux alentours du château du Clan Cameron, la vie est rude pour les apprentis-commandos :  Marches forcées, exercices à balles réelles, entraînement aux combat à mains nues, explosifs, armes en tous genres, transmission, exercices d'assaut, etc...

Tous les hommes recrutés par Kieffer l'ont suivi pour en découdre, pour combattre. Après leur formation et l'obtention de leur Béret Vert, ils n'ont qu'un objectif : enfin rentrer dans la guerre. L'attente et l'inaction deviennent donc vite insupportables et de l'automne 1942 à l'automne 1943, le moral s'étiole. Surtout que quelques semaines auparavant, en août 1942, l'opération ''Jubilee'' a été un vrai désastre. ''Jubilee'', c'est la tentative des Alliés de débarquer à Dieppe. Seuls quelques Français y participent mais l'opération est une catastrophe pour les Anglo-Canadiens, 1 200 tués, 1 600 blessés et plus de 2 000 prisonniers faits par les Allemands.

A l'hiver 1943, le mental s'améliore. Plusieurs raids ont lieu sur la Normandie, le Pas de Calais et les Îles Anglo-Normandes. De Petites unités débarquent de nuit, collectent des renseignements sur les forces allemandes et les dispositifs de défense de la côte et rembarquent avant le jour. Au printemps 1944 tout le monde sent l'imminence d'un débarquement sur les côtes françaises. Toujours intégrés aux forces de commandos Britanniques, les Français sont regroupés officiellement dans ''leur'' unité, le 1er Bataillon de Fusiliers-Marins Commandos (BFMC) dont le surnom qui perdure encore aujourd'hui, deviendra vite ''Fusco''.

En mai 1944, les ''Fuscos'' sont envoyés au camp de Tichefield, près de Southampton. Ils sont mis au secret, plus de sortie du camp, personne n'échappe à la règle, pas même Kieffer lui-même. Les commandos sont briefés sur leurs objectifs avec des photos et des maquettes ''aveugles'', sans aucun repère toponymique. Malgré ces précautions, il ne faut pas très longtemps aux Normands de la troupe et notamment aux gars venus de la région du Havre, pour bien vite reconnaître que leur zone d'action sera Ouistreham et l'estuaire de l'Orne. Les Anglais et notamment Lord Lovat, le grand chef de la 1ère Brigade Spéciale qui inclue les ''Fuscos'', leur redemanderont de ne surtout rien dire, rien révéler. Le succès du D Day est lié au secret le plus absolu sur les objectifs. Le 5 juin 1944, les 177 Français du 1er BFMC embarquent dans deux barges, perdus au milieu de l'immense armada de ''Neptune'', le volet maritime de l'opération ''Overlord''. Ils vont enfin retrouver leur pays.

Retour en France, sous les balles ennemies

Le 6 juin 1944 à 07:31 du matin, les 177 Français débarquent à Colleville sur Orne des deux barges 523 et 527 sous le feu Allemand. Plusieurs hommes sont blessés et Kieffer lui-même est touché à la cuisse. Les hommes réussissent à se regrouper dans les ruines d'une ancienne colonie de vacances avant de partir vers leur objectif, le casino de Ouistreham. La progression est fortement ralentie par un point d'appui fortifié Allemand, le Wn 10. Les Français vont mettre des heures à réussir leur mission et malgré les pertes, le casino est pris, grâce à l'aide d'un char Britannique Centaur que Kieffer est allé chercher. Les commandos Français peuvent alors reprendre leur chemin vers le sud de Ouistreham et au-delà.

Ils traversent Colleville, St Aubin d'Arquenay, rejoignent Bénouville et le pont nommé ''Pegasus Bridge'' par les soldats Anglais. Ils y retrouvent les hommes du Régiment des Oxford and Buckinghamshire de la 6ème Division aéroportée Britannique qui sont arrivés là en planeurs, à minuit la nuit précédente. Cette opération, baptisée ''Coup de Main'', en Français, a donc été la toute première du Débarquement. Les soldats des ''Ox and Bucks'', emmenés par le Major John Howard, ont pris ''Pegasus'', le pont sur le canal de Caen à la mer et 300 mètres plus loin, celui sur l'Orne. Ils ont déjà été rejoints par les hommes de Lovat et donc, vers 16:00 ce 6 juin, les commandos de Kieffer arrivent à leur tour. Ils traversent ''Pegasus'' sous le feu ennemi, abrités derrière un écran de fumée mais subissent encore quelques pertes.

Ils rejoignent ensuite le pont sur l'Orne et longent la rive droite de la rivière jusqu'à Amfreville où ils s'enterrent dans des tranchées. Face à eux, les Allemands sont à Bréville et à Bavent. Le 7 juin, Kieffer, blessé deux fois la veille, est rapatrié en Angleterre pour être soigné. Le commandement des Français passe à Alexandre Lofi. Le 10 juin, une terrible contre-attaque Allemande se déclenche à Bréville mais les troupes Françaises et Anglaises qui encaissent pourtant de plein fouet, tiennent leurs positions. Ils vont rester là plus de deux mois, jusqu'à la mi-août 1944, occupant des sites à Hauger, Bréville puis en lisière du bois de Bavent. A cette date, les Allemands, sur tout le front de Normandie, se replient vers la Seine. Kieffer, soigné, est rentré d'Angleterre le 16 juillet. Il est décoré par le Maréchal Montgomery de la Military Cross dans les carrières de l'Ecarde, à l'ouest d'Amfreville.

A partir de la mi-août, suivant le repli Allemand, les Français progressent vers l'Est, à travers le pays d'Auge jusqu'à Saint Maclou, au nord-est de Beuzeville.  C'est là que se terminent pour eux la Bataille de Normandie.  17 commandos ont perdu la vie depuis le 6 juin et au total, ils restent à moins de 100 en état de combattre.  Le 7 septembre, 3 mois et un jour après leur arrivée en France, ils embarquent à Arromanches et rentrent en Angleterre, à Folkestone, où ils sont accueillis par Lord Lovat.  Il est quand même cocasse de constater que ces Français qui ont risqué leur vie pour libérer leur pays, soient rapatriés en Angleterre pour leur premier repos après les combats de la Bataille de Normandie.

Le combat se poursuit aux Pays-Bas

Repos de courte durée. Début octobre 1944, les commandos débarquent en Belgique. Il faut absolument dégager le port d'Anvers, aux Pays-Bas, des troupes Allemandes qui demeurent retranchées à proximité et notamment  sur les îles dans l'embouchure de l'Escaut. Le 1er novembre, ils débarquent à Flessingue, sur la rive nord de l'estuaire et engagent le combat.

Les affrontements avec les Allemands vont se poursuivre jusqu'à la fin de la guerre, en mai 1945.

Retour à la vie civile en Normandie

Redevenu civil, Kieffer se lance dans la politique...en Normandie !  Il est élu au conseil municipal de Grandcamp où il a acheté une maison.  En octobre 1945, il est élu conseiller général du canton d'Isigny sur Mer en remplacement de Maurice Schumann.  En juin 1946, il se présente aux élections législatives, toujours dans le Calvados.  Il est battu et se retire de la vie publique.

Il va alors occuper des postes à responsabilité dans les instances interalliées à Berlin et à Bruxelles.  Finalement, il revient à Paris au début des années 50 et travaille à l'OTAN.  Il s'installe à Cormeilles en Parisis. 

Au début des années 60, il est conseiller historique sur le film de Darryl L. Zanuck ''Le Jour Le Plus Long'' qui retrace plusieurs épisodes du Débarquement en Normandie et notamment l'action des commandos Français.

Le 20 novembre 1962, Philippe Kieffer, Commandeur de la Légion d'Honneur, décède chez lui, à Cormeilles en Parisis, à l'âge de 62 ans. Il est enterré au cimetière de Grandcamp-Maisy, dans le Calvados.

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