L'autre 11 septembre 2001 : la chute de l'empire Moulinex

Ce jour-là, sur le sol américain, les quatre attentats suicides les plus meurtriers du 20ème siècle font basculer le monde entier et éclipsent la chute de Moulinex. Ce mardi là, la direction ordonne la cessation de toute activité, le dépôt de bilan a été déposé et 5600 salariés sont licenciés.
Le 10 septembre 2001, mille personnes défilent dans les rues d'Alençon en soutien aux salariés de Moulinex.
Le 10 septembre 2001, mille personnes défilent dans les rues d'Alençon en soutien aux salariés de Moulinex. © MaxPPP/Philippe Renault/ Ouest France

Une double peine, c'est l'expression qui revient souvent dans la bouche des anciens salariés de Moulinex. Le 11 septembre, comme partout dans le monde, ils regardent, incrédules, les images des tours jumelles percutées par deux avions de ligne pilotés par des terroristes. Et ils apprennent qu’ils n’ont plus de travail. Fini Moulinex.

Certes, la dernière décennie était anxiogène, les fermetures d’usine et les plans sociaux se succèdent. La belle époque, où, au milieu des années 80, la marque employait jusqu’à 11 000 personnes dans 13 usines, dont 9 dans l’ancienne Basse-Normandie, est derrière. Mais de là, à voir l’empire s’écrouler…

 

Une ouvrière dans l'usine Moulinex de Saint-lô en 1975
Une ouvrière dans l'usine Moulinex de Saint-lô en 1975 © MaxPPP/ Ouest France

Et pourtant, c’est bien ce qui va se passer. En 1994, les usines de Granville et Domfront ferment. En 1996, ce sera le tour de celles d’Argentan et de Mamers. Et en 2001, coup de tonnerre, le bilan est déposé : Falaise, Cormelles-le-Royal, Carpiquet, Bayeux et Alençon, la première à avoir été créée en 1937, disparaissent.

Les 13 usines Moulinex du grand Ouest. 9 sont situées dans l'ancienne Basse-Normandie. Obtenez des informations sur chaque usine en cliquant dessus.

La seule usine à vivre encore un peu sera celle de Saint-lô, dont une partie des salariés sera reprise par Seb, puis par des ex de Moulinex qui créeront Euromoteurs avant de péricliter en 2007.

La marque existe toujours

Moulinex et la Basse-Normandie, c’est fini. Aujourd’hui seules les usines de Villaines-la-Juhel, de Mayenne et de Fresnay-sur-Sarthe dans les Pays-de-la-Loire fonctionnent encore. Elles fabriquent des robots de la marque... Moulinex. Mais ces usines ont été rachetées par Seb qui a gardé une grande partie du personnel : 1500 emplois sauvés.

Pour les 4000 autres salariés (et ceux des sous-traitants de Moulinex, environ 2400 personnes), direction le chômage, les cellules de reclassement, la galère et le suicide pour certains. 

Peu de vestiges

Aujourd’hui, il ne reste quasiment plus de vestiges des anciens sites Moulinex en Normandie.

A Cormelles-le-Royal, près de Caen, l’ancienne infirmerie a été transformée en restaurant, le bien-nommé " Presse-purée". Et à Alençon, là où l’aventure normande de Jean Mantelet, le fondateur de Moulinex, a commencé, il reste ce que les anciens appellent la "cathédrale".

 

La "Cathédrale", le dernier vestige de Moulinex à Alençon, la première usine normande de Jean Mantelet qui a installé la production du moulin-légumes en 1937.
La "Cathédrale", le dernier vestige de Moulinex à Alençon, la première usine normande de Jean Mantelet qui a installé la production du moulin-légumes en 1937. © FTV

 

Il s’agit de l’ancien séchoir à chanvre et atelier d’étamage. Dans ce dernier vestige acheté par la ville, des anciens salariés de l’entreprise veulent y installer un musée pour la mémoire Moulinex. Mais le projet n’avance pas. « C’est normal qu’il n’avance pas. Le traumatisme est toujours vif.» explique Thierry Lepaon qui vient d’écrire un livre sur l’aventure Moulinex intitulé D’un monde à l’autre, aux éditions Ouest France.

Vingt ans plus tard, Thierry Lepaon estime avoir le recul nécessaire pour écrire sur l'histoire de cette entreprise, de ses salariés, de cette marque iconique des Trente Glorieuses.
Vingt ans plus tard, Thierry Lepaon estime avoir le recul nécessaire pour écrire sur l'histoire de cette entreprise, de ses salariés, de cette marque iconique des Trente Glorieuses. © OF

L’ancien patron de la CGT de 2013 à 2015 a travaillé 20 ans chez Moulinex à Cormelles-le-royal. Il y est entré comme soudeur à la maintenance puis a gravi tous les échelons syndicaux. Les 5 dernières années, il était représentant CGT de tous les salariés de Moulinex. Il assistait à toutes les réunions au sommet qui décidaient de l’avenir du géant du petit-électroménager. « Ce livre, j’ai mis beaucoup de temps à l’écrire. J’avais tellement de choses dans ma tête. Je l’ai commencé il y a 5 ans et je n’y arrivais pas. Mais j’ai reçu des encouragements de l’ancien directeur industriel que je croise régulièrement ainsi que de Pierre Blayau, l’avant dernier PDG de Moulinex de 97 à 2000. »

Thierry Lepaon le 23 octobre 2001 devant l'usine de Cormelles-le-royal près de Caen avec une centaine de salariés de Moulinex. Ils ont été licenciés quelques semaines auparavant.
Thierry Lepaon le 23 octobre 2001 devant l'usine de Cormelles-le-royal près de Caen avec une centaine de salariés de Moulinex. Ils ont été licenciés quelques semaines auparavant. © MaxPPP/ S. Geufroi / Ouest France

Dans son livre Thierry Lepaon raconte Moulinex, de l’invention du moulin-légumes en 1932 par cet ingénieux ingénieur qu’est Jean Mantelet, son installation à Alençon en 1937, puis l’expansion en Normandie, les produits créés qui sortent des chaînes de fabrication par milliers, le succès mondial, l’entreprise de la France des 30 glorieuses, des familles entières qui travaillaient chez Moulinex, puis le déclin, les restructurations, la mort du patron en 1991, puis la prise en mains par des financiers qui fermeront les usines les unes après les autres.

« Moulinex a échoué à construire une filière européenne de l’électroménager, explique Thierry Lepaon, nostalgique de l’inventivité qu’il y avait dans cette entreprise. « Jean Mantelet avait tout le temps des idées. Je me souviens encore quand il a débarqué à l’usine de Cormelles pour demander aux ingénieurs de réfléchir à un prototype de petit four pour cuire les escargots. Il adorait ça et trouvait leur cuisson salissante. Les ingénieurs ne l’avaient pas pris au sérieux, mais quand il est revenu trois mois plus tard, il a demandé où était son mini-four ! Quelques mois plus tard, la fabrication commençait et on en a vendu des milliers. »

 

En 2019, Remi Mauger avait recueilli les paroles d'anciens salariés de Moulinex sur cette journée noire du 11 septembre 2001.

 

Moulinex : un documentaire suivi d'un débat sur France 3 Normandie

Le 11 octobre prochain, retrouvez un documentaire exceptionnel sur l'aventure Moulinex à 23h sur France 3 Normandie.  

Ce documentaire de Thierry Bélaïche intitulé "du presse-purée à la conquête du monde" sera suivi d'un débat sur la désindustrialisation en Normandie et l'emploi industriel aujourd'hui.

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