Drogue. L'impuissance des élus ruraux : "Avant, le samedi, c'était l'alcool. Maintenant , c'est cocaïne et ecstasy"

Il y a un an, jour pour jour, des centaines de ballots de cocaïne sont retrouvés sur la plage de Réville dans la Manche. Près d'un tonne de poudre blanche qui inaugurait une vague d'échouages sur les côtes normandes. Aujourd'hui, le maire de Réville, avec des homologues métropolitains, était auditionné par la commission d'enquête du Sénat sur ce phénomène de drogue qui irrigue désormais tout le territoire national.

Par vent d'Ouest, la marchandise se retrouve sur les côtes anglaises; par vent d'Est, elle se retrouve sur les côtes normandes. C'était un dimanche matin, le 26 février 2023, 850 kg de cocaïne ont échoué sur la petite plage du Dranguet à Réville dans la Manche. Un premier échouage qui a été suivi quelques jours plus tard par un autre arrivage de plusieurs centaines de kilos à Néville-sur-Mer et Omonville-la-Rogue.

Le Cotentin ne devait sans doute pas être la destination finale de ces ballots de drogue. Il n'empêche, pour l'association des maires ruraux, plus aucun territoire n'est exclu de potentiels trafics, à des échelles différentes selon la géographie. S'il est avéré que les circuits viennent de la Hollande, de la Belgique pour descendre dans la vallée du Rhône, le constat est fait que les trafics irriguent désormais tout le territoire français et notamment les petites et villes moyennes. 

Après les grands centres urbains et leur périphérie, les petites villes de France sont les plus touchées par les narco-trafics. Ce sont celles situées sur les grands axes, les communes frontalières, celles qui accueillent de grandes infrastructures comme les gares, les aéroports. Il y a aussi les communes touristiques qui attirent du bon et du moins bon, c'est-à-dire ceux qui se livrent au trafic et ceux qui consomment.

Hervé Chérubini, président de l'association des petites villes de France (jusqu'à 25 000 habitants)

Le narco-trafic, difficile à évaluer dans les petites villes

 

L'association des maires ruraux confirme cette mutation du phénomène en zone rurale. Selon elle, c'est même devenu une banalité avec des dealers qui n'hésitent pas à s'exhiber en grosse voiture. Quant aux consommateurs, on les trouverait plutôt dans les catégories sociales inférieures qui orientent leur pouvoir d'achat vers la drogue au détriment de l'alimentation. Les conséquences investissent la sphère privée. Selon l'association, la drogue serait à l'origine de bon nombre de violences intra-familiales, une problématique jusque-là négligée par les municipalités des petites communes. 

Le narco-trafic a pris une grande importance. Autant, nous arrivons à prendre en compte les violences intra-familiales, autant il est plus difficile de prendre en considération le narco-trafic, car on l'évalue mal. On pense que cela reste diffus mais si on fait le point, tout village est concerné. Cela ne crée pas un désordre suffisant qui pourrait constituer une priorité.

Michel Fournier, président des maires ruraux de France

Sur les côtes françaises, le risque de voir arriver des quantités importantes est réel. La consommation aussi, notamment dans les communes touristiques dont la population augmente fortement pendant les vacances. C'est le cas de Réville dans la Manche qui compte 1050 habitants l'hiver et 4000 l'été et qui est approvisionnée par les circuits parisiens ou de Rouen. 

Les gens consomment du cannabis à 80%, puis vient ensuite l'héroïne. On observe depuis peu une augmentation pour la cocaïne qui provient essentiellement d'Amérique latine. Son prix baisse. On est passé de 60 euros le gramme à 45 euros, ce qui explique la plus grande proportion de consommateurs.

Yves Asseline, maire de Réville dans la Manche

Selon l'association des petites villes de France, il y a une consommation habituelle de cannabis depuis des années chez les enfants. Mais il est constaté une montée exponentielle de la consommation de cocaïne surtout l'été, sans que cela puisse être évalué faute de points de deal. Ce qui rend la lutte contre ce trafic difficile.

Les gens se font livrer par Uber pour une consommation à domicile lors de soirées festives. Cela a fortement monté ces dernières années. Certains s'affichent avec la farine sur la table.

Hervé Chérubini, président de l'association des petites villes de France

Les maires démunis face à un phénomène bien présent

La commission d'enquête du Sénat s'interroge sur le fait que le narcotrafic ne soit pas dans le haut des priorités. Interrogation aussi sur la part de la consommation de drogues dans les violences intrafamiliales. Par ailleurs, qu'en est-il de la situation dans les écoles, les collèges en particulier ou les lycées en termes de trafic et de consommation ? Y a-t-il un lien de cause à effet avec le cyberharcèlement ? Quelle est l'action des collectivités locales à ce sujet ?

Est-il prévu des ateliers de formation des élus ? Existe-t-il de la corruption d'élus, de fonctionnaires territoriaux ou des pressions locales ?

Selon le colonel Mottier, en charge de la prévention au sein de l'association des maires de France, il n'y a pas de suivi, pas de remontée concernant une éventuelle corruption de fonctionnaires. Il existe néanmoins des ateliers de formation, une sensibilisation locale aux moyens de prévention avec des "formateurs relais antidrogue" (les FRAD) qui vont notamment dans les écoles. Il y a une acculturation au phénomène de délinquance ajoute-t-il. L'AMF reçoit bien une formation par la Commission interministérielle de prévention de la délinquance et de la régulation mais pas de formation dédiée pour les élus sur ce volet.

Les maires qui s'attaquent de front peuvent se retrouver avec des menaces, leur voiture brulée, des pressions physiques, etc... Dans les collèges en zones périurbaines, il n'y a pas de souci, il y a des caméras devant les entrées qui régulent les choses.

Hervé Chérubini, président de l'association des petites villes de France

 

Pour le maire de Réville, la priorité est l'éducation. Avoir la meilleure éducation possible est la priorité affichée par le maire de Réville. Puis viennent l'habitat, le logement, la simplification des normes et l'autorité qui fait défaut, faute de moyens.

Il est difficile de mettre en oeuvre la fameuse police du maire. On n'est pas toujours formés. Heureusement la gendarmerie est un partenaire précieux. Mais les agents ne sont pas assez nombreux. Si je pouvais avoir un garde-champêtre, l'autorité serait mieux assurée mais je n'en ai pas les moyens.

Yves Asseline, maire de Réville

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L'AMF dispose d'une commission sécurité et prévention de la délinquance. Ainsi, la problématique des stupéfiants est abordée concernant les métropoles, la ruralité et la situation ultramarine qui renvoie à la souveraineté des eaux françaises. Mais ce sont d'abord les conséquences indirectes de la consommation de drogues qui sont abordées car la lutte contre le trafic relève de l'état.

Les maires ont un rôle de prévention et d'accompagnement notamment en matière de violences intrafamiliales. A noter que selon le ministère de l'intérieur, aucune étude ne révèle un lien entre addiction à la drogue et violences intrafamiliales contrairement aux féminicides où un lien est établi. Pas de lien non plus entre harcèlement scolaire et drogue sachant que ce phénomène intervient avant l'âge de la consommation de drogue qui commence plutôt vers 12/13 ans.

Les habitants ont le sentiment que la gendarmerie est impuissante, il y a une incompréhension, un désarroi. Dans les classes de 3e, des gamins sont perdus, les profs n'arrivent plus à concentrer leurs élèves. Cette banalisation de la consommation, je l'ai rencontrée aussi dans un stage de rattrapage de points. Certains participants disaient: c'est pas l'alcool pour moi, tous les samedis , c'est ecstazy et cocaïne !

Yves Asseville, maire de Réville

Pourquoi une telle banalisation s'interroge le maire ? La drogue est partout constate-t-il avec tristesse.  

Autrefois, on retrouvait des casques sur la plage, symbole de délivrance. Aujourd'hui, on retrouve des ballots de drogue, synonyme d'aliénation, conclut-il.