Amiante : les anciens dockers de La Rochelle demandent réparation à l'Etat

Le Tribunal administratif de Poitiers a étudié mardi la procédure lancée par 28 anciens dockers du port de La Rochelle-La Pallice. Ils reprochent à l'Etat de ne pas les avoir pas suffisamment protégés. La décision est attendue le 23 novembre.

L'amiante. Un poison lent qui continue de se propager dans la vie des anciens dockers du port de La Rochelle-La Pallice. Mardi 15 novembre, le Tribunal administratif de Poitiers a étudié la procédure opposant l'Etat à 28 anciens dockers. Ils lui reprochent son absence de réglementation sur l'amiante avant 1977, puis les contrôles insuffisants, qui ont permis aux employeurs de contourner les règles, laissant les ouvriers inhaler ce matériau cancérigène. Michel Blanchard en était. Avant cinq heures, chaque matin, il enfourchait son vélo-moteur, direction le port. Il n'a oublié ni l'atmosphère saturée, ni les contremaîtres qui recrutaient à la va-vite pour la journée, ni les employeurs qui changeaient quotidiennement (Delmas, CGMT, Comptoir maritime, Manurock). Ni l'absence totale de protection. "Quand on embauchait, on était propres. On ne nous donnait pas de masque, pas de bleu de travail. On bossait avec nos affaires personnelles, de vieux jeans souvent. Quand on rentrait le soir, on était couverts de poussière. Le casse-croûte, on le mangeait directement sur le quai, les mains pleines de poussière."

Plus de 100.000 morts d'ici 2025

 Cette poussière, omniprésente, les tue. Ils en inhalent des quantités vertigineuses. Dans un rapport sénatorial de 2005 sur les ravages de l'amiante, le professeur Bouchard estimait que "les niveaux d'exposition étaient de 100 à 1.000 fois supérieurs à ceux fixés par les normes". Les cales des bateaux en regorgent. Inlassablement, les dockers déchargent dans ces atmosphères confinées et contaminées. Parfois, ils portent même des sacs en toile de jute, directement sur le dos, remplis d'amiante.
Assistée de son épouse, Patrick Durand revient de la côte. Une sortie qu'il s'autorise pour "penser à autre chose", lui qui, à 73 ans, multiplie les soucis de santé depuis deux ans. Cancer de la gencive, problèmes pulmonaires… "Je n'ai jamais fumé", répète-t-il à plusieurs reprises, comme pour se défendre. "J'ai pas pensé à demander aux médecins si ça avait un lien avec l'amiante. Mais vous savez, j'ai souffert."

Il se rappelle du grave tremblement de terre en Algérie, en 1980. Il fallait reconstruire, vite. Alors des navires sont arrivés à La Rochelle, les cales pleines d'éverites, ces toitures à base d'amiante. Et ils les ont déchargées. Patrick égrène les noms de ses collègues et proches, tous dockers, décédés et qui ont présenté des symptômes pulmonaires. "Ton père aussi, ton cousin, et puis ton grand-père", lui susurre à l'oreille son épouse. D'après les projections de l'Organisation internationale du travail, l'amiante aura causé, d'ici 2025, plus de 100.000 morts rien qu'en France. 

On apprend que des collègues ont des cancers. On se dit : 'j'espère que ça va pas m'arriver'.

Michel Blanchard, ancien docker

L'amiante est un spectre qui flotte au-dessus de la vie de ces dockers. "Dès que je tousse, ou que j'ai un petit souci de santé, j'ai peur, explique Michel Blanchard. Le simple fait d'aller chez le médecin, ça m'angoisse : et si, cette fois, il me trouve quelque chose ?" Le poison se mue en peur, comme un sursis pouvant être levé. Alain Bobbio, secrétaire national de l'Association nationale de défense des victimes de l'amiante (Andeva), accompagne et vient en aide aux collectifs de salariés qui se forment. "En général, dans ces collectifs qui lancent une procédure en justice, il y a toujours des maladies qui se déclarent. Comme quoi, ils avaient raison d'avoir peur."

Cela fait presque deux décennies que les dockers de La Rochelle arpentent les salles des pas perdus. "Nous avons d'abord lutté pour faire inscrire La Rochelle–La Palice sur les listes des ports ouvrant droit à la 'pré-retraite amiante'. Notre dossier était solide. Nous avons arraché cette inscription d'abord de 1972 à 1982, puis de 1982 à 1999", retrace Michel Blanchard. Désormais, c'est l'Etat qu'ils visent.

"Ils s'en foutent si vous crevez"

Un parcours du combattant éprouvant pour des hommes fatigués. "Les patrons cachaient, disaient rien alors qu'ils le savaient, tonne Patrick Durand. On en a bouffé de la poussière, mais ils s'en foutent si vous crevez." Sa colère est intacte depuis toutes ces années. "Désolé de parler comme ça, bredouille-t-il après avoir été repris par son épouse. Mais moi, j'aimerais bien vivre comme Mme Calment [doyenne française décédée en 1997 à 122 ans]. Mais avec ce que j'ai respiré, je ne pense pas que ce soit possible." En plus de la santé déclinante et du poids des ans, les victimes doivent aussi encaisser les plaidoiries des avocats de certaines entreprises incriminées, qui interjettent appel de chaque décision pour faire traîner le processus judiciaire. "Il faut y assister pour comprendre le choc émotionnel, détaille Alain Bobbio de l'Andeva. Il y a une négation, une mise en doute de leurs souffrances. Alors qu'ils ont été en contact direct avec l'amiante. On a envie de dire aux entreprises : 'au moins, ne vous débinez pas, reconnaissez le'."

La question des indemnisations

Depuis une dizaine d'années, la jurisprudence va dans le sens des victimes, avec la reconnaissance du préjudice d'anxiété. De décision en décision, il a été élargi à toutes les personnes qui ont été exposées de manière avérées à un risque de maladie mortelle. "Mais il serait dangereux de croire en une automaticité de la décision judiciaire, rappelle Alain Bobbio. On ne présente pas la justice comme une assurance." Les compensations financières varient selon les cas, dépendant de l'appréciation souveraine des juges du fond. Des générations de juges qui changent, et n'ont plus toujours la même sensibilité sur la question de l'amiante. "Pendant longtemps, les indemnisations étaient comprises entre 8.000 et 10.000 euros, rembobine Alain Bobbio. Aujourd'hui c'est plus diversifié." Des dockers de Boulogne-sur-Mer ont reçu, en août 2022, 2.000 euros d'indemnité.

De la décision du Tribunal administratif de Poitiers, les dockers n'attendent pas un antidote à ce poison qui les ronge. Au-delà d'une compensation financière – chacun demandant une réparation à hauteur de 27.000 euros – ils veulent croire en une reconnaissance de leur souffrance. "On se doute bien qu'on aura pas des mille et des cents, souffle Michel Blanchard. Mais j'espère, au moins, qu'on sera entendus." Dans son avis, qui n'engage pas la décision des juges du tribunal, la rapporteur public a estimé que 26 des 28 recours étaient prescrits et ne pouvaient donner lieu à indemnisation. Elle a également écarté les deux derniers cas, estimant que les attestations d'anciens collègues étaient "insuffisamment circonstanciées". La décision a été mise en délibéré et devrait être rendue mercredi 23 novembre.