Bassines : en Aragon, l'exemple espagnol d'une gestion publique et pour tous de l'eau est-elle une solution ?

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À Tauste, dans la région de l'Aragon (Espagne), une communauté d'exploitants agricoles utilise les réserves de substitution en eau depuis des décennies sur une zone de terres irriguées de plus de 80 000 hectares. L'une de ses figures, le syndicaliste et agriculteur Javier Sanchez, estime que leur usage est acceptable si la gestion de l'eau reste "publique" et "pour tous les usagers", "petits ou gros exploitants". ©France 3 Poitou-Charentes

À Tauste, dans la région de l'Aragon (Espagne), une communauté d'exploitants agricoles utilise les réserves de substitution en eau depuis des décennies sur une zone de terres irriguées de plus de 80 000 hectares. L'une de ses figures, le syndicaliste et agriculteur Javier Sanchez, estime que leur usage est acceptable si la gestion de l'eau reste "publique" et "pour tous les usagers", "petits ou gros exploitants".

En cette mi-mars 2023, les 14 parcelles de Javier Sanchez, agriculteur à Tauste (région de l’Aragon, Espagne) affichent un vert éclatant. Les jeunes pousses de ses plants d’orge d’hiver en culture biologique ne mesurent que quelques centimètres et lui demandent la plus grande attention. L’hiver a été très sec et fait suite à un été caniculaire, marqué par une sécheresse inédite. Il n’a quasiment pas plu depuis des semaines et sa future récolte a besoin d’eau. Depuis près d’un mois, il est contraint d’irriguer pour soutenir la croissance de ses plants.

« Normalement, pour les cultures d’hiver comme celles-ci, d’orge ou de blé, on ne rencontre pas de problème d’eau, explique Javier Sanchez. Mais, en ce moment, c’est très serré en raison du manque de pluie. Ça contraint à tout le temps réajuster les calculs d’attribution des quantités d’eau disponibles pour l’agriculture. »

Les agriculteurs de la région, situés sur un territoire de plus de 80 000 hectares de terres irriguées de la Communauté général du canal de Bardenas, ne peuvent pas utiliser l’eau comme bon leur semble. Chaque saison, ils sollicitent une autorisation d’irriguer. Un volume d’eau est attribué à chacun pour ses cultures. Impossible de demander plus. « Même si vous avez un puits chez vous, vous devez solliciter une autorisation de puiser », précise Javier Sanchez.

Javier Sanchez présente l'application sur son téléphone portable à partir de laquelle il sollicite une autorisation d'irriguer lorsque ses cultures en ont besoin. Il puise alors dans la réserve qui lui est allouée.

« Nous dépendons de la situation du réservoir de Yesa (situé à une centaine de kilomètres au nord, au pied de la chaîne pyrénéenne, ndlr). En fonction de la quantité d’eau stockée, l’eau est répartie entre chaque communauté d’irrigants », poursuit Javier Sanchez, également militant syndical à la Via Campesina et au syndicat espagnol COAG.

De ce réservoir inauguré en 1959, partent cinq acequias, de longs canaux de transport de l’eau qui se déversent dans quatre réservoirs secondaires, dits de régulation interne (Embalses de Regulación internaI). Quatre centrales hydroélectriques ponctuent le réseau et permettent, grâce à l’électricité produite et vendue, de réduire le coût d’exploitation de ce système de transport de l’eau vers les zones irriguées. Des petits canaux le long des parcelles finissent d’amener l’eau dans les champs. L’irrigation se fait à 69% par inondation, à 27% par aspersion et à près de 4% par goutte à goutte.

Dans cette région semi désertique du nord de l’Espagne, chacun semble garder en tête que l’eau reste un bien rare. Les agriculteurs affirment s’être adaptés à cette absence d’abondance. La gestion de la ressource se fait ainsi à l’échelle de toute une communauté d’usagers. L’eau est partagée entre agriculteurs, industrie et particuliers. « Et non réservée à quelques-uns », insiste Javier Sanchez, comme pour appuyer sur la différence, selon lui, entre les bassines en France et les réserves en Espagne.

Il y a une grande différence entre ici et la France. Chez vous, ce sont des politiques gouvernementales, mises en place sans consultation des populations. C’est une politique gouvernementale qui sert les intérêts de quelques-uns et pas l’intérêt général

Javier Sanchez

Agriculteur à Tauste (Espagne), soutien des anti-bassines français

Des bassines, comme en France

Le long du canal de Bardenas tout en béton, impressionnant par son caractère massif et les quantités d’eau qu’il charrie, Javier Sanchez emprunte une route de campagne en direction de Biota, l’une des zones incluse dans la Communauté général du canal de Bardenas. Il veut nous montrer l’une de ces réserves de substitution en eau, flambant neuve, similaire à celles déjà construites ou encore en projet dans les Deux-Sèvres et la Vienne. La réserve, protégée par une clôture élevée, a l’apparence d’un petit lac. Les mêmes bâches noires en plastique émergent du réservoir loin d’être rempli.

Javier Sanchez a participé, à l’automne dernier, au rassemblement de Sainte-Soline (Deux-Sèvres) contre les projets de méga-bassines, « en soutien aux camarades paysans ». Pourtant, chez lui en Espagne, il approuve leur usage. Pour une raison, essentiellement : l’eau est gérée ici de manière publique, certes en France également, mais il estime qu’à la différence de son voisin du nord, ici, la gestion est faite pour et avec l’ensemble des habitants.

« Tout ce qui touche à la gestion de l’eau est tellement sensible que l’on a besoin de la participation, de l’approbation des populations concernées par son usage : pour gérer l’eau potable, l’eau pour l’industrie et l’irrigation agricole. Que l’on soit un petit usager ou un gros utilisateur, un petit ou un gros agriculteur. Il faut une gestion équilibrée entre tous les usagers, c’est ça le système qu’il faut ! », clame Javier Sanchez, qui poursuit : « Pour moi, c’est ça la grande différence entre ici et la France. Chez vous, ce sont des politiques gouvernementales, mises en place sans consultation démocratique des populations affectées. Donc pour moi, dans ces conditions, on ne peut pas parler réellement d’une gestion publique. C’est une politique gouvernementale qui sert les intérêts de quelques-uns et pas l’intérêt général. »

Tout autour de la réserve de substitution de Biota, d’immenses vergers d’amandiers, tous en fleurs en cette mi-mars. La vision est rare - la floraison ne dure que deux semaines -, et de toute beauté. L’agriculteur voit, dans ce verger, un exemple de la capacité des exploitants d’Aragon à s’adapter à la faible ressource en eau. L’amandier est une culture peu gourmande en eau.

Avant de faire venir l’eau, ici, on ne réalisait qu’une récolte tous les trois ans et une demi-récolte, tous les deux ans.

Eduardo Navarro

Agriculteur à Tauste (Espagne), ancien leader syndical COAG

Entrer dans la modernité

A quelques mètres de là, en limite de verger, une usine de relevage. A l’intérieur, des pompes ultra-modernes redistribuent l’eau vers les parcelles irriguées. Le site se veut le reflet de l’ultime modernisation de l’agriculture dans la région. Javier Perez, l’agent en charge de la gestion quotidienne du site mis en place il y a deux ans, explique que « cette station sert à envoyer de l’eau sous pression ».

« Avec ce système, on peut envoyer juste la quantité d’eau nécessaire à la plante. Si je devais avoir besoin d’envoyer deux litres, je pourrais envoyer juste deux litres. Alors qu’avant, avec une irrigation par gravité, on envoyait forcément 1400 m3 d’eau par hectare, quoi qu’il arrive. Avec ce système, on réalise une irrigation localisée, au litre près », poursuit-il.

Cette station de relevage constitue un exemple, pour cette communauté, de leur volonté de moderniser au maximum leurs pratiques agricoles pour gérer, au mieux, la ressource en eau.

Eduardo Navarro, ancien secrétaire général du syndicat COAG, et ami proche de Javier Sanchez, se plait à rappeler qu’« avant de faire venir l’eau, ici, on souffrait de sécheresse permanente. On ne réalisait qu’une récolte tous les trois ans et une demi-récolte, tous les deux ans. » Dans ces conditions, il était alors impossible de nourrir les populations locales.

Cet agriculteur de 68 ans a participé à la transformation du système d’irrigation. « J’ai commencé à travailler à 14 ans et c’est à ce moment-là que j’ai découvert le système d’irrigation. Nous l’avons amélioré au fil des années », aime-t-il à rappeler, avant d’ajouter qu’il est « extrêmement fier » du travail accompli, car pour lui, « l’eau stockée dans les réserves n’est pas de l’eau retirée à d’autres usages ».

« L’irrigation a permis de nourrir toute une population », rappelle-t-il. « Comme c’est une région aride, avant, il y avait cinq fois moins d’habitants qu’aujourd’hui. Avant, pour nourrir une famille, il fallait 70 hectares de terres arides. Dès que l’irrigation est arrivée, avec 10 hectares, on arrivait à nourrir deux familles. »

Sur son exploitation, Eduardo Navarro cultive du poireau pour la vente directe, des tomates et des poivrons destinés à être mis en conserve. Toujours en activité, il espère accéder prochainement à une semi-retraite bien méritée. Son fils vient de reprendre l’exploitation.

La gestion de l’eau demeure un combat de longue haleine. Son ami Javier aime rappeler la philosophie qui le guide dans son activisme en pointant sa facture d’eau. « Elle correspond au coût de maintenance des structures ». Et surtout, elle ne représente qu’ «un droit d’accès, pas un droit à consommer. »

Opposition écologiste

Pourtant, lui et Eduardo savent que l’usage des réserves d’eau et le détournement des cours des rivières et des fleuves restent une source de conflit avec les militants écologistes.

A Madrid, le bureau de Greenpeace rappelle que les réserves de substitution en eau et les dérivations de fleuves dans le pays sont telles que le système est arrivé à un point de « gestion non durable ». « Des milieux naturels sont en danger. Le Tage est presque mort », affirme ainsi Julio Barea, porte-parole de Greenpeace. S’il ne se prononce pas sur l’exemple de Communauté du canal de Bardenas en Aragon, il explique que, de manière générale, le pays « a dépassé les capacités naturelles de captation en eau » et que désormais, le phénomène « est aggravé par le changement climatique ».

Miguel Vicien, vice-président de l’une des communautés locales de l’eau, connait ces arguments et tente une comparaison. « Les réserves, c’est un peu comme de l’argent que l’on met de côté. On peut puiser dedans quand on est en difficulté ».

« Car ici, ajoute-il, sans réserve, on reste dans un climat très dur. S’il ne pleut pas, même l’herbe ne pousse pas. »

A ses côtés, Eduardo estime que la gestion publique de l’eau, pour tous, « pour le bien public » a jusque-là « permis une redistribution de l’eau sans conflit ».

Avant l'arrivée de l'irrigation, les gens étaient alors plus pauvres que des rats, ici.

Javier Sanchez

Agriculteur à Tauste (Espagne)

Javier, lui, rappelle que sa commune, Tauste, a vu son visage se transformer au cours des années 50, grâce à l’irrigation. En 1951, le dictateur Franco promulgue la loi dite de colonisation des terres irrigables. La construction des canaux permet alors d’acheminer l’eau. Il se souvient de cette époque où « les gens étaient alors plus pauvres que des rats ». Puis, il pointe du doigt l’église du village. « Dans les années 50, au-delà, il n’y avait rien. Pas d’habitations », se rappelle-t-il. « Tout ce que vous voyez à la droite de l’église a été construit à partir des années 50, à partir de la colonisation des terres ».

L’Espagne d’alors voulait relever le défi de la modernisation.

Si aujourd’hui le vert de l’orge en pleine croissance domine le paysage des champs irrigués, il suffit de tourner la tête du côté des terres non cultivées, ou simplement non irriguées, pour observer une terre totalement aride, jonchée de caillasses et ponctuée de buissons secs. La vision est celle d’un désert.

A la suite de la longue période de sécheresse de l’été dernier, la raréfaction de l’eau est désormais telle que les paysans savent qu’ils devront peut-être se résigner à ne pas récolter cet été. Si la ressource en eau est insuffisante à la sortie de l’hiver, il n’y aura pas de plantation au printemps. C’est le prix à payer que ces trois agriculteurs disent accepter sereinement, pour préserver leur fonctionnement en commun.