Les auteurs de violences conjugales dans un "angle mort" de la société

Ouvrir les yeux sur les auteurs de violences conjugales, et en particulier sur leur relation au genre et à la masculinité, pourrait permettre de réduire des violences présentes "massivement" dans la société, estime le sociologue Éric Macé qui mène une recherche scientifique sur ce sujet.

Avec la levée du secret médical pour certaines exceptions, les médecins devront arbitrer par eux-mêmes s'ils signalent leur patiente.
Avec la levée du secret médical pour certaines exceptions, les médecins devront arbitrer par eux-mêmes s'ils signalent leur patiente. © Pixabay

    "On a peu traité la question des auteurs, en tout cas en France. C'était un angle mort total de la recherche, des études de genres et des politiques publiques", constate auprès de l'AFP ce professeur de sociologie et chercheur au centre Emile-Durkheim de l'université de Bordeaux.

    Amorçant un tournant politique, le gouvernement s'est engagé récemment à créer 30 centres de suivi et prise en charge des auteurs de violences conjugales d'ici à la fin quinquennat. Chaque année, avec une constance glaçante, plus de 200.000 femmes sont victimes de violences de la part leur partenaire. En 2019, 146 en sont mortes, un chiffre en forte hausse par rapport à 2018.

►  Bordeaux : prison avec sursis pour l'homme qui a menacé sa compagne avec une hache

Une recherche bordelaise

    "Étonné" que l'on ne s'intéresse pas davantage après #Metoo à ceux qui exercent les violences - à 80% des hommes, rappelle-t-il -, il propose en 2019 au ministère de la Justice de conduire une recherche sur "les dimensions genrées des violences contre les partenaires intimes" dans le but de "mieux les prévenir et les réduire".
    Ce projet sur trois ans - co-financé par la Région Nouvelle-Aquitaine et menée par une équipe de sociologues, psychologues, démographes et juristes - est accepté au même moment le "Grenelle" contre les violences conjugales est lancé. Il en est propulsé "mesure 22". 

    "Il y a un tournant, jamais pris précédemment, qui est de dire que si on veut agir contre ces violences, il faut faire un travail qui va au-delà de la simple sanction", estime le chercheur. Même si "tout reste à structurer" selon lui.

 "Logiques de récidive" 

    Statistiques en hausse, recrudescence des violences pendant le confinement, "saturation des services de police", "encombrement des tribunaux": les violences dans le couple sont un "fait social massif", poursuit-il. En 2019, plus de 70.000 hommes ont été impliqués dans des affaires de violences entre partenaires traitées par les parquets et près de 18.000 ont été condamnés.

►Violences conjugales : " Les appels de victimes reprennent de plus belle" depuis le début du déconfinement

    En Gironde, ce sont près de 420 auteurs de violences qui sont suivis par le service pénitentiaire d'insertion et de probation (SPIP). Des données précieuses pour ce chercheur qui va s'intéresser à leur profil socio-démographique, leur "trajectoire de masculinité" et leur point de vue sur la prise en charge après la condamnation.

    Loin de dire que les violences ne sont "que" le fait des hommes, il insiste tout de même sur le fait qu'elles sont "profondément identitaires, socialement genrées et exercées majoritairement par des hommes sur les femmes". La violence, "transgression de la norme", apparaît face à son partenaire comme "une ressource pour rétablir des formes d'autorité et de contrôle", décrit-il.

Qu'ont en commun les auteurs de violences?

Il faudra attendre 2022 pour en avoir une (petite) idée. Toutefois, "seul un très faible pourcentage d'entre eux relèvent d'une psychopathologie, c'est plutôt des hommes normaux, mais que leur rapport à la masculinité conduit, dans certaines conditions, à agir de façon violente", avance M. Macé.

Notamment dans une société dont l'héritage patriarcal continue d'élever les filles et les garçons différemment: les premières "dans l'attention à l'autre, le "care", le regard de l'autre", et les seconds comme des "chefs".

"Nous sommes les héritiers d'inégalités et de stéréotypes. Ce qu'il faut, c'est donner des ressources pour sortir de ces représentations et donc des logiques de récidives. Arrêter les gens, c'est moins efficace que s'ils s'arrêtent eux-mêmes en disposant de l'accompagnement nécessaire", conclut-il.
 
Poursuivre votre lecture sur ces sujets
violence conjugale société université éducation