Féminicide en Gironde. "Cette mort aurait pu être évitée". La colère des associations de soutien aux victimes

Catherine Martin, assassinée par son ex-conjoint ce 3 mars, avait, comme d'autres victimes, déjà porté plainte contre son meurtrier. Les associations tirent le signal d'alarme et réclament une juridiction spéciale pour traiter des violences intra-familiales.

 C'est un scénario de l'horreur  qui se répète, avec une nouvelle fois les mêmes questions sur la prise en compte des plaintes déposées par les victimes.
Cela avait été le cas avec Chahinez Daoud, brûlée vive à Mérignac en 2021. Cela a encore été le cas, ce 3 mars, avec Catherine Martin poignardée à Saint-Laurent-d'Arce. Ses plaintes n'ont pas été traitées à temps par la gendarmerie.

"Ça ne devrait plus arriver. C'est pour ça qu'on est très en colère !" La directrice du planning familial de la Gironde, Annie Carraretto, fait référence aux plaintes que la victime avait déposées en gendarmerie, mais aussi au profil de l'ex-compagnon meurtrier qui avait déjà été violent avec ses ex-compagnes et qui avait fait de la prison pour tentative d'assassinat. Des éléments qui auraient dû alerter les forces de l'ordre sur la dangerosité du personnage et sur la nécessité de protéger cette femme.

"Dans les réunions institutionnelles, quand on interrogeait Mme la préfète ou Madame la procureure, chaque fois, on nous répond que tout est sous contrôle, que tout le monde est formé maintenant, qu'on a aucun problème pour avoir des bracelets ou téléphones grave danger..." Pourtant, ce week-end, trois nouveaux féminicides ont encore eu lieu en France portant le triste chiffre à déjà 27 femmes tuées depuis le début de l'année 2023.

Un premier électrochoc avait pourtant eu lieu lors de la mort de Chahinez Daoud, tuée le 4 mai 2021 à Mérignac. La question de la formation des forces de l'ordre au dépôt de plainte avait notamment été au coeur des débats."Il y a eu de profondes améliorations. Il y a des commissariats, des gendarmeries, où cela se passe très bien", reconnaît Annie Carraretto. Mais, selon elle, les témoignages du terrain confirment que dans d'autres endroits ce n'est pas le cas.

Des dispositifs de protection

Trois ans et demi après le Grenelle contre les violences conjugales, les féminicides continuent. A l'époque, plusieurs dispositifs avaient été renforcés :

  • le bracelet anti-rapprochement, qui géolocalise le conjoint ou ex-conjoint et alerte la victime s'il s'approche
  • le téléphone grave danger, activé par la victime en cas d'insécurité pour prévenir les forces de l'ordre. Le système a été repris par une entreprise bordelaise sous forme de bracelet.
  • le 3919, un numéro d'aide pour orienter les femmes victimes de violences. 

L'urgence d'une juridiction dédiée

Il semblerait que nous atteignions les limites du système, pour Annie Carraretto. "C'est ce que nous avons dit à la ministre la semaine dernière (Isabelle Rome, en charge de l'égalité femmes-hommes, ndlr) : il faut absolument aller vers une juridiction spécialisée ! C'est impensable de croire que tous les gendarmes, que tous les professionnels de la justice, vont être formés. Ce n'est pas vrai. Ce n'est pas possible (...) Il faut vraiment une filière dédiée avec des gens, qui sont déjà volontaires et vraiment formés. Parce que ce n'est pas une demi-journée qui fait d'un gendarme quelqu'un de formé sur la question des violences".

Les exemples belges et espagnols

La présidente du planning familial en Gironde souhaite qu'on suive l'exemple de nos voisins européens. "En Espagne, ils ont une juridiction spécifique avec un vrai accompagnement des victimes. Elles sont prises en charge dès la première plainte et on ne les quitte plus ! On les met sous surveillance si on l'estime nécessaire et elles sont protégées, soit dans leur lieu d'habitation, soit dans des hébergements spécifiques".
Aussi, cette juridiction permet d'accélérer la procédure qui "ne dure pas des années" et qui est "plus contraignante pour tout le monde". Et même si, elle en est consciente, "il faut que les choses se mettent en place", "l'Espagne "a diminué de moitié ses féminicides !", poursuit Annie Carraretto.

La Belgique également est vantée pour sa procédure qui permet à une victime d'être directement prise "en charge par des personnes extrêmement bien formées, bienveillantes (...) La victime ne racontera qu'une fois son histoire et sera accompagnée du début jusqu'à la fin".

Des exemples à suivre, selon Annie Carraretto. "Sauf qu'il faut des moyens !"

"Sortons les téléphones grave danger des tiroirs"

Naïma Charaï, directrice de l'association pour l'Accueil des femmes en difficulté (APAFED), pèse ses mots, interviewée dans le 12/13 de France 3 Aquitaine ce 6 mars. "Cette mort, je pense qu'elle aurait pu être évitée" affirme-t-elle après avoir adressé une pensée pour la famille de Catherine Martin.

Elle rappelle que c'est le 27ᵉ féminicide en France depuis le début de l'année. Le 2ᵉ en Gironde. Le département de la Gironde est l'un de département où il y en a le plus, d'après le ministère de l'Intérieur et l'étude nationale sur les morts violentes dans le couple : six l'an dernier.

"Les policiers et gendarmes sont formés. C'est une problématique plus systémique. Est-ce qu'on a envie de traiter ces violences conjugales à la racine ? Est-ce qu'on se donne les moyens de le faire ? Nous le demandons depuis 2019 (...)

Sortons les téléphones grave danger des tiroirs des parquets. Cette femme aurait pu bénéficier d'un téléphone grave danger. Cet homme aurait dû avoir un bracelet anti-rapprochement : il avait interdiction de l'approcher, d'intervenir sur le département de la Gironde.

 Naïma Charaï, directrice de l'association pour l'Accueil des femmes en difficulté (APAFED)

à France 3 Aquitaine

Voir l'interview de Naïma Charaï dans le 12/13 de France 3 Aquitaine

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Naïma Charai, directrice de l'Apafed est l'invitée du 12/13 ©France 3 Aquitaine

Naïma Charaï souhaite aussi qu'on adopte le modèle espagnol qui a investi un milliard d'euros dans cette lutte contre les violences conjugales, sur cinq ans avec des parquets, des commissariats dédiés.Elle le rappelle avec vigueur : les associations en accord avec les élus locaux, maire de Bordeaux, président de région et du département de la Gironde "demandent une expérimentation sur le parquet de Bordeaux". "Pourquoi ne le fait-on pas ?, s'interroge-t-elle.

En attendant, ces deux femmes engagées sont en colère face à cette triste actualité. Toutes deux témoignent du fait qu'il faut aller politiquement au-delà des déclarations sur les plateaux de télévision, "des larmes de crocodiles". Il s'agit de débloquer des moyens pour de la prévention et la prise en charge en urgence de ces femmes en danger.

Planning familial de Gironde

APAFED 05 56 40 93 66 (écoute anonyme 24/24- 7/7)

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