Transmission d'exploitation agricole : à l’âge de la retraite, ce couple d’éleveurs ne parvient pas à quitter son cheptel, faute de repreneur

À Coulonges, dans la Vienne, Philippe et Françoise jouent les prolongations dans leur élevage de vaches allaitantes. Après une vie au contact de leurs bovins, ils ne parviennent pas à trouver un repreneur à leur ferme, pour enfin partir à la retraite.

Lorsqu’ils ont repris cette exploitation en 1989, Philippe et Françoise Alamome ne s’imaginaient pas travailler encore aujourd’hui. L’éleveur a 67 ans, et sa compagne, 66, mais pour eux, peu importe si la réforme des retraites est adoptée : impossible de raccrocher avant d’avoir trouvé un candidat pour reprendre la ferme.

Pas de repreneur à l’horizon

Voilà désormais près de quatre ans que le couple tente de passer le flambeau. Il y a bien eu quelques candidats à la reprise, mais jamais le profil idéal. Pour certains, la ferme est trop isolée. Situé à 30 minutes de Montmorillon, au croisement de la Vienne, de la Haute-Vienne et de l’Indre. "Pour quelqu’un qui vient de l’extérieur, cet éloignement-là fait un peu peur, mais non, il ne faut pas que ça fasse peur," assure Philippe. "Nous, on a très bien vécu là."

Les caractéristiques du terrain sont aussi un obstacle : cette terre de bocage n’est pas faite pour toutes les cultures. "Il y en a qui sont venus, ils pensaient faire des céréales, donc quand ils ont vu la ferme, bon, ils ont fait demi-tour," raconte l’éleveur. "C’est une ferme herbagère, le point fort, c'est l’herbe… les céréales, on peut en faire un peu, mais ça ne peut pas être la totalité."

Enfin, Philippe et Françoise aimeraient, eux aussi, trouver un successeur ou une successeuse, en phase avec leur conception du métier. Pour Françoise, les formations agricoles ne préparent pas forcément les futurs agriculteurs et agricultrices à une pratique du métier comme la leur : "Les jeunes qui veulent reprendre des exploitations ont souvent été formés pour reprendre des exploitations importantes, avec beaucoup d’investissement," regrette-t-elle. "C’est sûr que nous notre exploitation ne correspond pas au schéma général qu’on leur a enseigné, donc déjà ça fait beaucoup de candidats qu’on ne va pas voir."

On referait la même chose, sans aucun problème. On arrête là parce qu’on vieillit et il faut trouver une solution, mais sinon, c’est un métier passionnant, on va au travail, mais par plaisir. Les animaux, les naissances de veaux ou d’agneaux, c’est toujours extraordinaire.

Philippe Alamome

Eleveur

Les deux éleveurs estiment pourtant que la ferme qu’ils ont bâtie au fil du temps aurait de quoi séduire. S’ils ont désormais réduit leur activité, ils ont longtemps réussi à se verser un salaire commun de 40 000 euros par an, tout en s’offrant l’aide d’un salarié. Pour Philippe, cela tient avant tout à la manière dont ils ont conçu leur activité, en Bio et en circuit court. Un système qu’il propose aux futurs repreneurs, clés en main : "On a un atelier de découpe en Cuma, on a un magasin de producteurs à Montmorillon, on a des circuits de distribution… Donc il y a même la possibilité d’augmenter." Désormais, une vache est vendue toutes les six semaines selon ce système, mais d’après lui, la demande des consommateurs pourrait permettre de doubler la fréquence de vente.

De plus, comme tous les paysans, le couple s’inquiète de l’accélération des périodes de sécheresse et de l’avenir de leur métier, mais d’après Philippe, leur modèle d’agriculture pourrait être plus résistant que d’autres face aux enjeux du changement climatique : "On a un paysage bocager qui ralentit un peu le phénomène."

Les deux éleveurs se donnent encore un an pour passer le flambeau, mais ils ne sont toutefois pas les seuls à rencontrer ces difficultés. La ferme a rejoint un groupe d’intérêt économique et environnemental (GIEE) qui compte dans la Vienne une dizaine d’agriculteurs engagés dans la même démarche de transmission, infructueuse pour le moment.

L'attente d'une vie "un peu plus calme"

Dans un écrin de verdure, terre de bocage, le couple dédie ses journées à la soixantaine de vaches allaitantes qui composent encore le cheptel. Disséminés sur 150 hectares de prairies, riches en herbe, bordées de ruisseaux et de haies pour l’ombre, les bovins pourraient sembler plutôt indépendants. En hiver, il faut pourtant leur apporter de la paille, de l’eau, et surtout les veiller, car depuis quelques semaines, la saison des vêlages est lancée. Pas question pour autant de les enfermer systématiquement dans l’étable, alors pour Françoise et Philippe, les allers et retours se multiplient entre le corps de ferme et les pâturages. Le sexagénaire le dit sans gêne, il n’a plus autant de forces qu’avant : "C’est la période des vêlages, il y a une surveillance, il faut être aux aguets, puis après, c'est la période de foins où il y a pas mal de travail."

À ses côtés depuis des décennies, sa compagne a rejoint officiellement la ferme en 1997, après s’être occupée de leurs trois enfants en bas âge. Elle a depuis peu repris la majorité des parts de la société familiale, alors que Philippe reste salarié tout en étant officiellement à la retraite. Le couple s’est aussi séparé d’une partie de ses vaches allaitantes, et de tout son élevage ovin : la ferme tourne au ralenti, mais pour combien de temps encore ? "On a la chance d’être en bonne santé encore, donc on arrive à faire le travail, mais on sent la fatigue," regrette Françoise. "Il serait grand temps qu’on puisse avoir une vie un peu plus calme, physiquement moins éprouvante, et pour pouvoir faire tout un tas d’autres choses."

C’est un plaisir, on a toujours aimé notre boulot mais c’est vrai qu’on est un petit peu fatigués quand même, on est moins efficaces.

Françoise Alamome

Eleveuse

Une ferme à taille humaine

Si Françoise et Philippe s’accrochent autant, c’est qu’ils sont résolument fiers de la ferme qu’ils ont bâtie, et de la manière dont ils ont pratiqué leur métier toutes ces années. Ils ont converti leur exploitation en Bio dès 1999, après la crise de la vache folle qui a frappé le Royaume-Uni en 1996. "On a eu la réflexion : de toute façon, cette crise-là, elle n’est pas éteinte, elle va nous revenir, donc il faut passer en bio," se souvient Philippe. "On a fait des tas de formations sur tout ce qui était sanitaire, bovin, donc homéopathie, phytothérapie, aromathérapie… ce qu’on utilise maintenant régulièrement, donc on a un minimum d’intervention vétérinaire et un minimum de produits antibiotiques, etc."

En phase avec les exigences du Bio, le couple a pensé son exploitation de manière raisonnée : ils favorisent le plein air pour les bovins, travaillent les sols des prairies pour qu’elles nourrissent leur cheptel, renoncent aux intrants… "On essaye de produire plutôt propre, et en plus, on est quand même vachement économes au point de vue énergétique," se satisfait Philippe. "D’un point de vue bilan carbone, je pense qu’on doit être pas mal du tout, avec des prairies, etc. Même si on a des vaches, les vaches font du méthane, j’en conviens, mais ce méthane et le carbone est absorbé par les prairies, donc on recycle ce carbone-là. Quand on fait du maïs, ce n'est pas tout à fait la même chose."

Pour lui, la transition vers un modèle d’agriculture plus durable ne découle pas seulement d’une crise sanitaire. C’est toute une vision de l’agriculture qu’il a choisi de rejeter, et dont il déplore les mécanismes et les effets : "L’agriculture a été faite dans les années 60 pour produire de la production agricole, etc. et on n’en est pas sortis," critique le paysan. "Ce qu’il faut, c'est investir : les banques sont contentes. Il faut produire et il faut faire beaucoup d’intrants : pour les coop et tout ce qui gravite autour, c'est vachement intéressant. Il faut du matériel, ça fait marcher les marchands de matériel. On fait tourner la roue dans ce truc-là, au détriment de l’individu lui-même, parce que lui, il y laisse sa peau, il travaille comme un dingue et le revenu agricole est relativement faible globalement."

C’est avec ce constat qu’il a fait le choix de produire de cette manière, tout en espérant faire des émules… qui tardent à se manifester pour reprendre son exploitation.