De la prostitution au ménage : à Montpellier, l’association Solenciel permet aux femmes de tourner la page

Sortir de la rue grâce au nettoyage des entreprises, une bouée de sauvetage qui a fait ses preuves. Après Grenoble et Lyon, l’association Solenciel s’installe à Montpellier. Grâce à elle, plus de trente femmes ont déjà quitté durablement la prostitution en France en trouvant un emploi.

Trouver un travail, condition indispensable pour sortir de la prostitution.
Trouver un travail, condition indispensable pour sortir de la prostitution. © Solenciel

Ça a commencé début janvier par une embauche à temps partiel de 2 salariées à Montpellier, une Roumaine et une Nigériane. Mais d’ici deux ans, l’association Solenciel compte bien permettre à une vingtaine d’anciennes prostituées de changer de vie, à Montpellier comme à Nîmes. Forte de son expérience en Rhône-Alpes, l’association propose aux entreprises des prestations de ménage qui permettent à ces femmes très motivées de se reconvertir. Et ça marche.

Une idée qui a germé parmi les prostituées de Grenoble

A l’origine de l’association, des jeunes prostituées qui ont interpelé des bénévoles à Grenoble, en 2017, lors d’une maraude organisée pour aider les victimes de la prostitution.
"Si vous voulez vraiment nous aider, on a besoin d’un emploi et d’un logement pour s’en sortir, et pourquoi pas dans le secteur du nettoyage!" expriment-elles .
 Aucune structure ne propose alors ce service. L’un des bénévoles interpelé, Rodolphe Baron (aujourd’hui président bénévole de l’association) s’empare de l’idée. C’est comme cela que naît Solenciel.

Une trentaine d’anciennes prostituées reconverties en « nettoyeuses »

Depuis, à Grenoble, l'association a embauché en 3 ans en CDI quelques 25 « cleaners » comme elles se nomment par un anglicisme que l’on peut traduire par « nettoyeurs », ou plutôt nettoyeuses.

Ensuite, une antenne est ouverte à Lyon où 4 anciennes prostituées, en grande majorité des femmes étrangères, a enfin pu sortir du réseau grâce à ces emplois de femmes de ménage.

Pour la plupart originaires de Guinée ou du Nigéria, les "nettoyeuses" de Solenciel a Grenoble ont réussi à quitter durablement l'univers de la prostitution.
Pour la plupart originaires de Guinée ou du Nigéria, les "nettoyeuses" de Solenciel a Grenoble ont réussi à quitter durablement l'univers de la prostitution. © Solenciel

L’agence de Montpellier a commencé à recruter il y a  2 semaines. A ce jour, deux femmes, anciennes prostituées à Nîmes et Montpellier, ont signé leur contrat.

[NDLR: Par souci de sécurité et de confidentialité et pour ne pas compromettre la démarche courageuse des deux employées ayant débuté leur nouvelle vie depuis quelques jours à Montpellier, nous n'avons pas souhaité révéler plus de détails de leur parcours antérieur.]

Quant à leur nouvel emploi, s'il est un peu tôt pour un premier bilan, elles disent toutes deux avoir retrouvé grâce à lui leur équilibre, un sommeil serein et beaucoup d'énergie.

La ville de Montpellier choisie pour son attraction touristique

Pourquoi Montpellier après Grenoble et Lyon ? Certes la prostitution y est importante, mais c’est le lot de toutes les grandes villes. Le choix de l’association de s’implanter ici est stratégique. Montpellier est une ville très touristique. Et pas si loin d’une autre grande métropole attractive, Toulouse. La directrice de la nouvelle antenne, Gwendoline Fasano, qui gérait auparavant l'association à Grenoble, espère beaucoup du service conciergerie Airbnb, dont elle a d’ailleurs déjà reçu plusieurs demandes de devis à Montpellier, pour développer l’activité de Solenciel. Il faut dire que le système de mise en gestion du ménage et de la blanchisserie des logements à louer connaissait un essor fulgurant dans les zones touristiques, jusqu’à l’arrivée du Covid.

S'occuper du linge et du ménage en toute autonomie : le service conciergerie d'Airbnb est une aubaine sur laquelle l'association compte beaucoup pour se développer.
S'occuper du linge et du ménage en toute autonomie : le service conciergerie d'Airbnb est une aubaine sur laquelle l'association compte beaucoup pour se développer. © Solenciel

« Du coup, en ce moment, c’est une période plus tranquille pour former les personnes » positive Gwendoline Fasano qui espère bien que l’activité de location des logements repartira bientôt. A terme, Solenciel table sur une vingtaine de "cleaners" à recruter sur 2 ans entre Montpellier et Nîmes. Plusieurs femmes l'ont déjà contactée pour candidater.

"Les prostituées des deux villes commencent à être au courant par le bouche à oreille et même si la loi leur confère désormais un statut de victimes, ce sont des femmes fortes, vu ce qu'elles ont traversé... souvent des étrangères en situation de demande d'asile qui font preuve d'une grande volonté si elles ont enfin l'espoir de pouvoir changer de vie"

Gwendoline Fasano Directrice de Solenciel à Montpellier

 

Ces entreprises qui aident à la réinsertion des prostituées

Au total, en France, une soixantaine de clients (hôtels, conciergerie Airbnb, bureaux d’entreprise, associations, école, restaurants et magasin) ont fait le choix de passer par Solenciel pour les prestations de nettoyage. Un choix « militant », en quelque sorte, le sort des prostituées laissant peu de gens indifférents. Et les retours sont bons, preuve en est le développement de l’association.


A Montpellier, trois entreprises ont d’ores et déjà passé contrat avec Solenciel qui reste administrativement l’employeur des « cleaners ».
« Depuis début janvier, le ménage de nos locaux est effectué chaque semaine par les deux employées de Solenciel. Nous avons signé un contrat de 1 an renouvelable par accord tacite. » nous explique Hilaire, l’un des gestionnaires d’un espace de coworking situé près de la gare de Montpellier. Plus de 100 m2 de locaux sur deux étages, avec un grand « openspace », 3 bureaux et deux sanitaires. 

« Le premier contact a été super et on s’est vite rendus compte que les deux femmes sont très actives et très impliquées dans leur travail. Elles sont totalement autonomes, ont libre accès à nos locaux et viennent le soir, quand les bureaux sont vides ».

Hilaire, co-gestionnaire d'une association de co-working à Montpellier

Un choix à la fois « militant » et pragmatique

Faire appel à une entreprise de nettoyage employant d' anciennes prostituées s’est imposé comme une évidence pour cette association :
« Par essence, notre structure de co-working se veut lieu d’intégration, alors faire bosser ces femmes qui veulent s’intégrer, c’était la suite logique » explique Hilaire.

Et puis les prestations proposées par Solenciel sont tout à fait comparables, au niveau prix, aux prestations antérieures choisies par cet employeur. « On a fixé un montant précis et fait réaliser plusieurs devis » précise Hilaire.

« On est une association qui ne roule pas sur l’or et on a choisi les « cleaners » de Solenciel pour un prix sensiblement équivalent aux autres ... et avec des résultats plutôt meilleurs pour l'instant! »

Hilaire. Association de co-working à Montpellier

Une association qui garantit le salaire de ses employées

Le principe de base, c'est que le fruit de leur travail revient aux "cleaners"!

Gwendoline Fasano Directrice Solenciel à Montpellier

Pas question pour Solenciel de se "substituer" aux anciens proxénètes en «"profitant " du travail des nettoyeuses. Ici, les femmes sont embauchées en CDI. Elles ont le choix du nombre d’heures du contrat mais préfèrent souvent des mi-temps au plein salaire car parallèlement elles suivent des cours de français et doivent se dépêtrer de démarches administratives chronophages pour se réinsérer, quand elles n’ont pas des enfants à élever.

Les anciennes prostituées sont donc salariées de l’association qui ne bénéficie d’aucune d’aide de l’Etat au titre des contrats aidés mais qui est financée par des fondations privées à hauteur de 60 000 euros par an et par agence pendant 18 à 24 mois, avant d’arriver à l’autofinancement à 100% comme à Grenoble.

Par ailleurs l'association épaulant les « cleaners » est réduite au maximum : une responsable par antenne plus des bénévoles et 75% du chiffre d'affaires est dédié aux salaires des nettoyeuses et aux produits d'entretien. Et quand ce chiffre d’affaires dépassera le seuil de rentabilité, comme c'est déjà le cas à Grenoble, les femmes de ménages se partageront le « bénéfice » sous forme de prime ou le réinvestiront dans la structure si elles le souhaitent.

Pour pouvoir employer cette main d'oeuvre étrangère, l'association doit s'assurer que la situation administrative de chaque salariée est en règle.
Pour pouvoir employer cette main d'oeuvre étrangère, l'association doit s'assurer que la situation administrative de chaque salariée est en règle. © Solenciel

Dans chacune des villes, la responsable se charge de trouver des entreprises passant contrat de nettoyage avec l’association et gère aussi, pour pouvoir établir les contrats de travail, toute la partie administrative car il faut avant tout s'assurer de l'autorisation de travail pour ces femmes étrangères souvent en attente de régularisation après leur demande d’asile.

Des situations administratives compliquées

Concernant les anciennes prostituées venant de l’Europe de l’Est, comme cette mère de famille roumaine déjà embauchée à Montpellier, ce sont des ressortissantes européennes et c’est plus simple. Mais il leur faut des contrats de travail pour ouvrir des droits, notamment au logement. Et en attendant, la « nettoyeuse » roumaine a dû trouver un hébergement provisoire.

 Mais la grande majorité des prostituées est africaine, des Nigérianes et des Guinéennes  souvent en situation de demande d’asile. Et par principe en France, les demandeurs d’asile n’ont pas le droit de travailler. La nouvelle recrue nigériane de l’association à Montpellier a heureusement pu bénéficier du dispositif "sortie de prostitution" mis en place par l’Etat suite à la loi sur la dépénalisation de la prostitution de 2016 qui reconnaît à ces femmes le statut de victimes. C’est un dispositif d’accompagnement et d’insertion, et on sait que la voie royale de l’insertion, c’est le travail. D’où l’autorisation donnée à l’association d’embaucher la jeune femme.

A Grenoble, la tâche a été plus simple. Là-bas, La préfecture accorde en effet par principe une dérogation exceptionnelle pour que les demandeurs d’asile puissent travailler en attente de régularisation. Mais ce n’est pas le cas ailleurs et Solenciel ne peut pas, à ce jour, embaucher à Montpellier de demandeurs d'asile. 

Un management horizontal pour des femmes fortes qui se prennent en main

Après avoir un peu tâtonné, l’association s’est rendue compte que c’est en laissant les « cleaners » gérer leur travail que la motivation et l’implication des femmes de ménage était maximum. Ainsi, l’organisation « horizontale » mise en place à Grenoble et Lyon depuis un an s’est généralisée.

« C’est une organisation par équipes », explique Gwendoline. "5 cleaners ont en gros un portefeuille de 20 entreprises et chaque équipe a un chiffre d’affaires propre qui sert à 75% à couvrir les salaires et les charges patronales . Elles gèrent tout elles-mêmes, du contact au quotidien avec les entreprises employeuses à leurs plannings en passant par leurs congés . Moi je trouve les nouveaux clients et peux aider à gérer les problèmes s’il y en a, mais ce sont elles qui prennent les décisions".

Redevenir maître de ses choix comme de son corps pour retrouver confiance en soi.
Redevenir maître de ses choix comme de son corps pour retrouver confiance en soi. © Solenciel

« Ces femmes viennent d’un milieu où les rapports hiérarchiques sont très violents et depuis qu’elles prennent leur travail en main, elles s’impliquent, sont responsabilisées et ont plus d’estime d’elles-mêmes ».

Gwendoline Pasano, directrice de Solenciel à Montpellier

 

La reconnaissance de "l'utilité publique" de Solenciel

Quant aux aides locales, financières mais surtout logistiques pour mener à bien la mission de réinsertion en limitant les dépenses de l'association, rien n'est acté pour l'instant mais Solenciel bénéficie déjà du soutien de plusieurs élus. Impossible de rester insensible à l'action de la jeune association montpelliéraine dans une ville où la prostitution (difficilement chiffrable en particulier depuis que le couvre-feu a accéléré les passes en appartements par le biais d'internet) reste un fléau qui fait aujourd'hui encore des centaines de victimes en Occitanie.

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