En Syrie, des Françaises, ex-partisanes de Daesh, en grève de la faim : leur avocat toulousain réclame leur rapatriement

Ce dimanche 21 février, une dizaine de femmes françaises retenues en Syrie a commencé une grève de la faim. Retenues dans le camp de Roj au nord du pays, elles veulent "être jugées en France pour ce qu'elles ont fait" déclare leur avocat, Maître Ludovic Rivière. Entretien.

Maître Ludovic Rivière défend ces mères françaises toujours détenues en Syrie.
Maître Ludovic Rivière défend ces mères françaises toujours détenues en Syrie. © Éric Foissac - France Télévisions

Face à l'inaction des autorités françaises, une dizaine de Françaises parties en Syrie a décidé de commencer cette grève de la faim, pour interpeller le gouvernement sur leur sort, mais surtout celui de leurs enfants, qui grandissent dans des conditions épouvantables.

Depuis la chute de l'État Islamique en Syrie et en Irak, dans le courant de l'année 2019, de très nombreuses femmes et enfants français ont été capturés et emprisonnés par les combattants kurdes.

Pour la plupart veuves, elles seraient plusieurs douzaines à survivre depuis deux ans dans des camps insalubres parsemés dans les territoires libérés. 

Une situation insoutenable pour l'avocat toulousain Ludovic Rivière, qui se bat pour qu'elles soient rapatriées au plus vite en France, afin d'être jugées pour leurs actes devant des magistrats de la République.

A l'heure actuelle, seuls les enfants orphelins ont été rapatriés en France, mais l'avocat toulousain estime qu'il faut aller plus loin, et plus vite. 

Entretien avec Maître Ludovic Rivière

France 3 Occitanie : Aujourd’hui certaines de ces femmes sont en grève de la faim, expliquez-nous pourquoi. Dans quelle situation se trouvent-elles ?

Me Ludovic Rivière : Pour certaines, elles sont dans des camps au Nord-est de la Syrie depuis trois ou quatre ans ! Elles ne supportent plus d’être détenues sans droits ni titres, dans des conditions sanitaires déplorables. Elles demandent à être rapatriées en France avec leurs enfants, et à être jugées en France.

Si on leur reproche des choses, elles demandent à ce qu’on leur reproche officiellement, et à passer devant un juge et répondre aux accusations que l'on porte contre elles.

Des femmes et des enfants sont photographiés dans le camp d'al-Hol géré par les Kurdes, qui abrite des proches présumés de combattants du groupe État islamique (EI), dans le nord-est du gouvernorat syrien de Hasakeh.
Des femmes et des enfants sont photographiés dans le camp d'al-Hol géré par les Kurdes, qui abrite des proches présumés de combattants du groupe État islamique (EI), dans le nord-est du gouvernorat syrien de Hasakeh. © DELIL SOULEIMAN / AFP

France 3 Occitanie : Vous pensez qu’aujourd’hui, le gouvernement ne se saisit pas de ce dossier par manque de courage. Pourquoi ce dossier est-il toujours à l'arrêt ?

Me Ludovic Rivière  : Je ne suis pas à la place des gens qui nous gouvernent. Ce que je ne comprends pas, c’est la position aberrante qu’ils ont adoptée depuis plusieurs années. En laissant pourrir la situation et en ne rapatriant que des enfants, et à condition qu’ils soient sur le point de mourir.

Ça a été le cas dans le courant de l’année 2020 où on a rapatrié des enfants dans des états de santé alarmants, avec des maladies cardiaques en particulier. Et donc, pour être rapatrié de ces camps, quand on est un enfant de moins de six ans, âgé d’un an et demi pour certains, il faut être sur le point de mourir, avoir sa vie en danger, alors que l’on est un enfant français.

Alors que ces enfants ne sont absolument pas responsables de ce qu’on fait leurs parents. 

Toutes les grévistes de la faim regrettent d’être parties en zone syro-irakienne. « C’est notre erreur, c’est nous qui devons être punies, et notre faute ne doit pas rejaillir sur nos enfants. »

Maître Ludovic Rivière, avocat de femmes retenues en Syrie

Aujourd’hui, on est en train de punir des enfants pour ce qu’on fait leurs mères. Et ces mères sont très claires : elles savent qu’une fois arrivées en France, elles vont être arrêtées et interrogées.

Et on va leur reprocher d’être parties sur zone. Et elles seront très certainement incarcérées. Et ça, elles le savent et elles en assument la responsabilité des conséquences.

Ce qu’elles veulent, c'est s’expliquer, selon les principes qui régissent notre République. Et dans ces principes, il n’existe pas celui d’abandonner des ressortissants dans une zone dangereuse et à les laisser dépérir.

Une femme porte son enfant en attendant son départ lors de la libération d'un autre groupe de familles syriennes du camp d'al-Hol géré par les Kurdes, qui détient un parent présumé de combattants du groupe État islamique (EI), dans le gouvernorat de Hasakeh, dans le nord-est de la Syrie, le 20 février 2021.
Une femme porte son enfant en attendant son départ lors de la libération d'un autre groupe de familles syriennes du camp d'al-Hol géré par les Kurdes, qui détient un parent présumé de combattants du groupe État islamique (EI), dans le gouvernorat de Hasakeh, dans le nord-est de la Syrie, le 20 février 2021. © Delil SOULEIMAN / AFP

France 3 Occitanie : La menace terroriste est encore très présente en France. Est-ce que l’opinion publique serait défavorable à ces rapatriements ?

Me Ludovic Rivière : Encore une fois, je ne sais pas ce qu’en pense l’opinion publique, mais si elle se penche précisément sur cette question, elle apprendra que les spécialistes de la lutte antiterroriste, notamment le coordinateur du pôle antiterroriste du tribunal judiciaire de Paris, se prononcent pour le rapatriement. Parce qu’il estime, à raison, qu’il est dangereux pour la sécurité des Français, de laisser certaines de ces femmes sur zone.

Parmi les dix grévistes de la faim, elles disent pour certaines avoir renoncé à l’idéologie radicale. Ce seront des choses à vérifier une fois qu’elles seront rapatriées.

Il existe dans ces camps des femmes encore radicalisées. Si ces femmes s’évadent de ces camps, comme c’est arrivé en octobre 2019, c’est là qu’est le danger. Donc il existe une raison humanitaire de rapatrier ces femmes mais il y a une raison sécuritaire, de façon à pouvoir les surveiller, les emprisonner en les jugeant.

Maître Ludovic Rivière, avocat de femmes retenues en Syrie

Certaines aussi ne veulent pas rentrer. La question se pose pour elles, que faut-il faire ? Les laisser sur place, n’est-ce pas plus dangereux ? En tout cas, celles qui expriment le souhait de rentrer et d’être jugées, je ne vois pas ce qui s’oppose à leur retour.

Et l’opinion publique, si elle réfléchit à ça, elle défendra avec nous leurs avocats, qu’on juge démocratiquement y compris les faits les plus graves. Et qu’on traite dignement, sans torture en fait, les gens auxquels on reproche les choses les plus graves.

C’est ça la démocratie, c’est ça la République. C’est opposer sans cesse nos principes démocratiques et républicains, sans jamais céder à la vengeance.

Le 17 février 2021, des enfants jouent entre les tentes du camp d'al-Hol géré par les Kurdes, qui abrite des proches présumés de combattants du groupe État islamique (EI), dans le gouvernorat de Hasakeh, dans le nord-est de la Syrie.
Le 17 février 2021, des enfants jouent entre les tentes du camp d'al-Hol géré par les Kurdes, qui abrite des proches présumés de combattants du groupe État islamique (EI), dans le gouvernorat de Hasakeh, dans le nord-est de la Syrie. © Delil SOULEIMAN / AFP

France 3 Occitanie : Sans vindicte populaire qui doit sceller le sort de ces femmes et leurs enfants.

Me Ludovic Rivière : Non, absolument pas ! Et ces enfants n’ont rien demandé, ils sont tous petits. On les punit car leurs parents ont commis une erreur ?

Ils n'ont rien demandé, surtout pas même, de naître en Syrie. Et on les laisse grandir dans un milieu totalement inadapté ? On ne peut pas faire ça ! Ce sont des êtres indépendants de leurs parents, quoi qu’il arrive !

Maître Ludovic Rivière, avocat de femmes retenues en Syrie

Pour ceux qui sont rentrés d'ailleurs depuis quelques années, qui sont placés en famille d’accueil, les retours sont plutôt positifs ! Et il faut lire ce que disent les plus grands psychiatres qui ont étudié ces cas, et je pense à Boris Cyrulnik. Il estime que si on leur accorde de l’attention, si on les entoure, il ne restera rien de l’éducation reçue sous l’Etat Islamique.

 

France 3 Occitanie : Car ces enfants peuvent être des bombes à retardement…

Me Ludovic Rivière : Si on les laisse là-bas ce sera le cas ! Comment imaginer qu’un enfant qui grandit dans des conditions sanitaires aussi effroyables, ne puisse pas un jour en vouloir à la France de l’avoir abandonné.

Ces enfants grandissent dans un milieu où l’idéologie radicale sévit toujours. Dans 10 ans, ils en auront 20. Et c’est là que c’est extrêmement dangereux, pour eux et pour nous ! Il faut les rapatrier immédiatement.  

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