Abus sexuels au sein des Béatitudes : la communauté occulte "les épisodes douloureux passés" pour ses 50 ans

Pour ses 50 ans, la Communauté des Béatitudes, dont la gouvernance est à Blagnac (Haute-Garonne), a publié un livre qui retrace son histoire. Dans un contexte de soupçons d’abus sexuel, son contenu a mis en lumière l’absence de positionnement fort et concret en faveur des victimes.

Son post publié sur X, anciennement Twitter, le 14 août a atteint 39.000 personnes. L'ancienne journaliste et communicante du cardinal Barbarin, Natalia Trouiller, n'a pas manqué de réagir, en tant que lanceuse d’alerte sur les abus dans l’église à la récente publication de la Communauté des Béatitudes.

Cette catholique a écrit un long thread sur le livre magazine d’une centaine de pages mêlant articles, interviews, témoignages et photos publié pour les 50 ans de la communauté, dont la gouvernance est à Blagnac (Haute-Garonne). Une publication dénonçant les oublis de la communauté concernant les affaires qui l'ont entachée ces dernières dernières.

Des extraits de cet ouvrage sorti cette année, malgré ce qu’indique la date sur le site, sont consultables en ligne. Intitulé “Hier et aujourd’hui”, il souhaite retracer l’histoire de la communauté de 1973 à nos jours, elle qui a été érigée en 2020 “famille ecclésiale de vie consacrée” par l’archevêque de Toulouse. Elle compte aujourd’hui 760 membres répartis dans 51 fondations à travers 27 pays.

Un magazine envoyé gratuitement aux évêques et aux donateurs de la communauté, puis mis en vente en ligne, sans que cela ne soit le but premier. La lyonnaise de 47 ans Natalia Trouiller fustige toutefois la préface de Monseigneur de Kérimel, archevêque de Toulouse et évêque référent de la communauté, mentionné dans le texte comme “évêque protecteur”. Une terminologie choisie sans connotation spécifique mais en guise de reconnaissance, d’après les Béatitudes, pour la restructuration mise à l'œuvre après les différentes affaires d'abus sexuels. 

Pour la communauté, il s’agissait avant tout de célébrer cette date dans l'intimité, d’où l’absence de communication à ce propos sur les réseaux sociaux. “Il aurait donc été difficile d’évoquer de manière très crue sur 10 pages les épisodes douloureux passés”, indique la communauté des Béatitudes, contactée par téléphone, en précisant que le fait de ne pas revenir longuement sur ces aspects ne signifie pas que les Béatitudes “jettent un voile dessus”. La communication du diocèse de Toulouse, contacté, n'avait quant à lui pas eu vent de la publication de la revue. 

Timide mea culpa

Suite à des révélations publiées par La Croix Hebdo en janvier 2023, le prêtre et assistant de la présidente de la communauté est en effet visé par une enquête canonique, demandée par l’Archevêque de Toulouse. Le père Martin est soupçonné de faits d’attouchements sexuels présumés lors de sa présence dans la communauté à Autrey, dans les Vosges, entre 1994 et 2001. Dix victimes auraient été identifiées. Comme annoncé dans un communiqué daté du 24 janvier, il  s’est depuis “retiré de ses responsabilités” de prêtre et des Béatitudes, ce que rappelle la communauté lors de notre échange. 

En ouvrant les pages de l’ouvrage “Hier au jourd’hui”, on peut lire quelques mentions de ces événements : “50 ans, c’est beaucoup de lumière, mais aussi des zones d’ombre. Les chemins empruntés comportent malheureusement aussi des détours qu’on aurait préféré éviter. Il y a des sommets et des vallées, des passages étroits et de grands espaces, des hauts et des bas”, écrit l’équipe de la rédaction. Plus loin, la présidente de la communauté, Soeur Anna Katharina, demande “pardon pour les dérives qui ont pu se produire au sein de notre Communauté, les abus et tout ce qui a blessé de manière profonde ceux dont nous aurions dû prendre soin. Pardon à tous ceux et celles qui en ont souffert”, partage-t-elle. 

Une “culture de l’abus”

Reste que la communauté peine à se départir de son histoire et du contexte dans lequel s’est opéré la publication, ce que rappelle volontiers Natalia Trouiller lorsqu’elle parle d’une congrégation “dont le numéro deux” et un “ancien membre sont l’objet actuellement de procédures”.

Une situation que reconnaît la communauté, tout en précisant que le père Georges Silva en a été écarté rapidement suite aux révélations, et qu’il n’est donc plus le numéro deux. Natalia, elle, pointe du doigt le fait que personne ne sait où il se trouve et qu’il a plusieurs fois changé d'appellation : Georges Silvia, Dominique Savio, Martin de Tours. Quant à “l’ancien membre”, il s’agit d’Henri Suso ou Marie-Bernard d’Alès, reconnu coupable dans un procès canonique en 2012 “d’abus sexuel continu sans violence” et qui a quitté les Béatitudes pour le diocèse de Fréjus-Toulon. Il est également poursuivre pour les mêmes faits par la préfecture de Draguignan.

D’autres affaires peuvent encore être évoquées : le fondateur de la communauté, Gérard Croissant, dit Frère Éphraïm, soupçonné d’abus ainsi que de manipulation mentale. En 2007, il a été privé de l’état clérical et poussé à quitter la communauté. Ou encore le frère  Pierre-Étienne Albert, condamné pour avoir agressé sexuellement une soixantaine d’enfants en 20 ans. “C’est toute une culture de l’abus”, avance Natalia. À pêché public, repentance publique. Mais rien n’a été fait”, regrette-t-elle. Pour la lyonnaise, la publication de ce livre, tout comme la récente rencontre entre la congrégation et le pape représentent une “démonstration de pouvoir” malvenue : “C’est une façon de dire aux victimes et aux lanceurs d’alerte : ‘vous pouvez bramer tant que vous voulez, on s’en fiche. Or, d’abord vous réparez, et ensuite vous pourrez fanfaronner dans un livre”, assène-t-elle. 

Une absence qui questionne

Pour faire face au manque de considération ressenti par les victimes, des instances indépendantes se sont emparées du sujet. À l’automne 2021 était publié le rapport final de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (CIASE), suivi de la création par la Conférence des religieux et religieuses de France (Corref) d’une Commission reconnaissance et réparation (CRR), qui a accompagné plus de 200 victimes. Sa déléguée générale, Anne de Richecour, estime que le livre des Béatitudes ne “sera pas compris par les personnes abusées” et rappelle la nécessité d’une “vraie transparence” sur ces sujets. 

La communauté des Béatitudes réaffirme pourtant une gouvernance transparente “au-delà de tout soupçon” depuis la structuration il y a dix ans. Elle met en avant la mise en place d’un service d’écoute avec des psychologues professionnels indépendants, de la possibilité d’indemnisation, ainsi qu’un travail de relecture historique en cours pour “prendre ces problèmes à bras-le-corps”. 

Pourtant, certains regrettent l’absence de la communauté à la CRR, contrairement à la quasi-totalité des communautés, notamment les plus de 300 du Coref, intégrées d’office. “C’est dommage pour les victimes des Béatitudes, car elles n’auront pas d’accompagnement”, explique Anne de Richecour. “Cela montre qu’elles sont le dernier de leurs soucis, complète Natalia Trouiller. Pourtant, des victimes, on ne peut pas dire qu’il n’y en a pas”, fait-elle valoir.

La demande d’une reconnaissance globale

L’objectif de cette association créée en novembre 2021 est d’être un tiers médiateur entre les instances religieuses et les victimes : une écoute “bienveillante”, un “espace de parole et de reconnaissance” qui se fait le relais de manière neutre, loin de l’Église. Puis, des réparations financières sont recommandées pour les actes commis, avec un montant qui varie de 0 à 70.000 euros. Un dédommagement essentiel pour les victimes, poursuivies toute leur vie par ce qu’elles ont vécues, comme le rappelle Natalia : “Il y a des conséquences concrètes avec un coût social, psychologique, sexuel qui font que pour arriver à vivre une vie normale, ça demande des dépenses financières colossales, en plus des frais de justice. Et ce sont les communautés qui doivent indemniser, donc la CRR, c’est le minimum”, dit-elle en accentuant ce dernier mot. 

De son côté, la congrégation des Béatitudes explique cette absence par un rythme différent et déclare : “La communauté certes ne fait pas partie de la CRR à ce stade, mais ce n’est pas pour cela qu’elle n’a pas mis en place des procédures d’accompagnement et de médiation. Il n’y a jamais une fin de non-recevoir mais toujours une démarche de dialogue avec une tierce personne qui fait la médiation.” Les protocoles de la CRR sont considérés comme exigeants et ambitieux d’un point de vue humain et financier, ce qui rend l’adhésion “plus difficile pour les petites communautés”. 

Pour la déléguée générale de la CRR, Anne de Richecour, il s’agit là d’un mauvais calcul : “Les congrégations ont compris que ça les soulage et les protège. Sans nous, ça risque de leur coûter beaucoup plus cher si les victimes vont en justice. C’est aussi préjudiciable en termes de réputation. Les autres ont compris que s’il voulaient se relever, il fallait être transparents. C’est la vérité qui peut sauver l’Église”, avance-t-elle avant de conclure : “Il faut créer de nouveau la confiance pour continuer d’exister.” 

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