"C'est l’imbrication du vrai et du faux": un professeur de la Toulouse Business School analyse le documentaire "Hold-up"

Le documentaire "Hold-up" fait le buzz sur internet. Il s'appuie sur des théories du complot pour critiquer la gestion de la crise de la Covid. Un professeur de la Toulouse Business School qui a étudié les théories du complot dans le monde des affaires en propose un décryptage.
Le 23 novembre, le documentaire "Hold-up" comptabilisait 6 millions de vues sur internet.
Le 23 novembre, le documentaire "Hold-up" comptabilisait 6 millions de vues sur internet. © PHOTOPQR/LE PARISIEN/MAXPPP
Il a été vu par des millions d'internautes et suscite des questionnements... le documentaire "Hold-up, retour sur un chaos" revient sur la gestion de l’épidémie de la Covid-19 et ses incohérences. Ce faisant, il accrédite différentes théories du complot. Expert en comportement du consommateur et en marketing, Mathieu Alemany Oliver de Toulouse Business School (TBS) étudie les théories du complot liées au monde des affaires. Nous lui avons demandé des clés de décryptage de ce documentaire.

Pourquoi "Hold-up" est-il un bon exemple de cumul de théories du complot ? 

J'ai retrouvé les mêmes structures narratives que dans chacune des théories du complot que j'ai pu analyser dans mes recherches. Pendant 2 heures, on met en avant plein de faits dont la plupart sont vrais. Mais on les mélange aussi à des données fausses. Le spectateur se retrouve en surcharge cognitive et affective. 

Il doit ingurgiter plein d'informations d'un coup. En parallèle, le décor, la musique, la mise en images sur fond noir créent une ambiance sombre avec les conséquences négatives de la Covid et des mesures prises, sur nous spectateurs. On est submergé par ce trop plein. Notre cerveau n'est plus capable d'analyser les informations. A ce moment, les théories du complot font leur entrée et proposent une vision binaire : bien et mal, des 2 heures que l'on vient de passer. Et c'est ça qui fonctionne très bien.
 
Mathieu Alemany Oliver, professeur TBS
Mathieu Alemany Oliver, professeur TBS © TBS - Conversation

Comment peut-on expliquer que ces arguments paraissent tangibles ?

Ce qu'il faut bien comprendre, c'est qu'on naît avec des histoires. Quand on est enfant, on nous raconte des histoires. Depuis le début des temps, l'homme a inventé des histoires pour raconter le monde. Même dans les livres d'histoire, on nous raconte l'histoire. Sur le plan politique aussi : par exemple, quand s'est posé la question de l'identité nationale, ce qu'on a trouvé pour se raccrocher à une identité commune, c'est le fait qu'on est tous des Gaulois. C'est une histoire. 

Bref on est entouré d'histoires et on aime les histoires, simples avec les bons et les méchants comme dans Star Wars ou Le Seigneur des Anneaux. On aime, on a besoin, on comprend le monde grâce aux histoires.
 
Cela m'intéresse car je voulais sortir des explications psychologiques ou socio-économiques concernant les théories du complot. Pendant longtemps, on a associé ces théories à une pensée irrationnelle de type paranoïaque. Le cerveau de ces personnes ne fonctionnerait pas normalement, il serait déviant.

Cela ne vous semble pas pertinent ?

Non car en Europe, en Amérique du Nord ou en Amérique du Sud, la moitié de la population croît au moins à une théorie du complot. Je pense qu'il faut arrêter d'évoquer la paranoïa. Il me semble dangereux de se moquer de ces personnes. Il y a d'autres raisons. Pour moi, elles ont des raisonnements construits, ce sont des récits qui reprennent en fait les grands mythes. 

Le point commun de tous les mythes, c'est la question de la domination. Les dieux grecs accablent les humains pour les dominer. Les humains se rebellent contre cette domination. C'est une constante. C'est une grille de  lecture de l'histoire de l'humanité qui me paraît plus intéressante et moins stigmatisante que la grille d'analyse psychologique. 
 

Qu'est-ce que vous en déduisez par rapport à ce documentaire ?

Il parle de la domination et nous montre qu'elle apparaît sous la forme économique. Le capitalisme est l'outil ultime pour dominer les autres. C'est un système qui crée de l'inégalité et qui l'amplifie. Ce qui apparaît pour moi de façon latente dans ce documentaire, c'est ce problème de l'inégalité.

Et c'est plus que ça. C'est le besoin de retrouver un monde où on sait qui sont les gentils et qui sont les méchants. Les théories du complot émergent quand les gens ont un sentiment de perdre le contrôle sur leur vie, d'être désavantagés. Pendant la guerre froide par exemple, les choses étaient claires : les Américains désignaient le mal en pointant du doigt les soviétiques et inversement. 

Aujourd'hui les gouvernements n'ont pas beaucoup de pouvoir et on sait par ailleurs qu'il existe des scandales comme celui des fabriquants de tabac, les firmes pharmaceutiques, les constructeurs automobiles sur la question de l'emission de gaz... Tous ces lobbys qui sont présents à Bruxelles, ces "petits" scandales avec le sentiment d'impunité qu'ils nous laissent.

Face à tout cela, le rôle du gouvernement n'est pas du tout clair. Donc on peut croire à tout et n'importe quoi. Et de là à penser qu'une partie de l'humanité s'est liguée pour faire disparaître l'autre, il n'y a qu'un pas.
 

Quelles clés peut-on utiliser pour ne pas se laisser piéger ?

Je pense qu'il faut être vigilant à ce sentiment d'être submergé d'informations et prendre conscience qu'on peut être facilement manipulé dans ce contexte. Vérifier les sources est très important. On voit par exemple que certains intervenants de ce documentaire sont des personnes dont les qualifications paraissent fumeuses.

Je crois qu'il faut être conscient aussi qu'on se construit tous avec une vision du monde, une façon de penser. Quand on se sent attaqué, ça nous fait peur. On a tendance à se raccrocher à des choses rassurantes, simplistes qui sont duales autour, par exemple, du bien et de mal. 

Pour moi, le doute est sain. Il est sain de douter de tout. C'est la base-même de la science. Sur le plan politique, on le sait, on se fait toujours un peu manipuler par nos gouvernants. On sait qu'ils utilisent le pouvoir pour se maintenir. On a le droit d'être critique, ce n'est pas pour cela qu'on est complotiste.
 

Comment changer la donne ?

Face aux théories du complot, on est sur un fil. Mais aujourd'hui notre société rencontre un problème structurel qu'il va falloir régler. On a de plus en plus de mal à contrôler ce qui nous arrive. Plus rien ne fait autorité. Les gouvernements n'ont plus de crédit pour dire que ceci est vrai et pas cela. 

Tant que nous seront dans une société si inégalitaire et que nous aurons l'impression que le gouvernement ne fait rien, les théories complotistes s'épanouiront. Je rapproche cela de la détresse éthique des soignants. Ils savent ce qu'il faudrait faire mais leurs supérieurs leur disent de faire autre chose. C'est une impasse. Je pense qu'on s'en sortira en procédant à des changements structurels profonds et certainement pas en montrant du doigt les gens qui croient aux théories du complot. 
 
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