Covid. Mobilisation anti-vax : Pascal Marchand, un psycho-sociologue toulousain propose une analyse

L'universitaire Pascal Marchand qui a étudié les gilets jaunes, a accepté de décrypter ce nouveau mouvement qui s'oppose au pass sanitaire, dont une partie défile dans la rue tous les samedis.

Pour tenter de mieux cerner le mouvement de protestation anti-vaccin, nous avons questionné le psycho-sociologue Pascal Marchand qui est professeur en sciences de l'information et de la communication au LERASS (Laboratoire d'études et de recherches appliquées en sciences sociales) à Toulouse. Pour voir son interview en vidéo, cliquez ici.

On sent une violence qui monte entre pro et anti-vax . Vous, en tant que sociologue qui avez étudié les gilets jaunes, est-ce que vous pouvez nous éclairer sur cette question ?

Oui à condition de ne surtout pas confondre le mouvement des gilets jaunes et le mouvement qu’on est en train de vivre parce que ce sont des mouvements qui sont très très différents.

Le mouvement des GJ, c’était une mobilisation de personnes qui n’étaient pas homogènes, qui avaient des parcours et des profils très différents mais qui avaient tous en commun un certain nombre de revendications politiques. D’actes en actes, de manifestations en manifestations, ils construisaient une représentation d’une politique alternative et donc mettaient en cause une politique globale avec des distributions de richesse, des questions d’environnement, des questions de police, de justice et construisaient un programme politique. En tous cas, ils voulaient allez vers ça.

Ici on a un mouvement très différent. Si on écoute ce que scandent les manifestants, c’est : liberté, liberté… c’est-à-dire qu’on a un mouvement de personnes, très hétérogènes aussi mais qui n’ont en commun que la perception d’être privé d’une certaine liberté. Et donc on a une théorie qui date des années 60, qui est la « réactance » et qui montre que lorsque nous nous sentons privés d’une liberté, nous allons mettre en œuvre tout un tas de ressources, d’actions, de ressources intellectuelles pour recouvrer cette liberté.

On a ici un mouvement qui n’est pas anodin, ça n’est jamais anodin quand une grande partie des gens se met dans la rue pour revendiquer une liberté. Ça vient en plus dans un contexte fort dans lequel il y a eu un certain nombre de sentiment de privation de liberté entre la loi sécurité globale, des lois sur les manifestations, la mise en place de Parcoursup sur la liberté de choisir ses études et son métier.

Donc il y a un contexte et ce mouvement-là, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase… c’est-à-dire on me prive d’une certaine liberté d’action, d’une liberté culturelle, d’une liberté de fréquenter un certain nombre d’endroits parce que je ne veux pas adhérer à un pass sanitaire, à un document administratif, à une vision gestionnaire de la santé. Et donc c’est le fait d’essayer de recouvrer sa liberté, d’essayer de lutter contre une privation qui définit ce mouvement, beaucoup plus qu’un programme politique ou une revendication commune.

On assiste à un rejet des institutions dans ce mouvement aussi non ?

C’est un  mouvement qui se caractérise effectivement par un rejet des institutions et là aussi avec différents niveaux d’institutions. La première à laquelle on pense bien évidemment, c’est la santé publique.

L’histoire récente du pays a montré que des industries pharmaceutiques et d’autres, étaient capables de diffuser des produits qui ont provoqué des dégâts toxiques à la population. Donc du sang contaminé jusqu’au Lévothyrox en passant par le Médiator, on a eu des industriels qui ont diffusé des produits toxiques, qui ont menti aux citoyens, qui ont menti aux politiques, quelquefois avec la complicité des politiques. On a donc un contexte général de méfiance vis-à-vis de cette institution, vis-à-vis du politique, des industries et quand on parle d’industrie, ça gagne les industries de l’information.

Cette réaction sur la privation de liberté et d’autre part de méfiance vis-à-vis des produits industriels et des discours politiques qui les accompagnent, explique cette grande susceptibilité. C’est très épidermique cette réaction. Je parle quelquefois de réaction adolescente vis-à-vis de cette privation et cette envie de recouvrer la liberté, de développer une énergie considérable pour retrouver des droits à agir, non pas en fonction d’une politique à laquelle on ne croit plus mais en fonction d’un sentiment personnel, très individuel d’une privation de liberté.

Comment définir ce mouvement ?

Dans ces mouvements-là, il y a le ressenti, la construction intellectuelle du mouvement et enfin l’action, l’action de descendre dans la rue, samedi après samedi, ce que l’on appelle l’engagement.

Les théories de l’engagement connues depuis la fin des années 60, montrent qu’elles ont trois conséquences. La première chose, c’est que cet engagement va amener la personne à se radicaliser. Le fait de venir manifester pour sa liberté, le fait de venir et d’être identifié va accroître ce sentiment et l’importance de l'action pour l'individu. Cette radicalisation va l’amener à chercher toujours plus de justifications pour pouvoir affirmer la justesse et la réalité de son action.

Et ça peut aller jusqu’à disqualifier ses adversaires, de façon de plus en plus radicale. Ça peut aller vers une augmentation de la violence. On a bien une radicalisation du discours qui va jusqu’à des dimensions très extrémistes et des références qu’on va chercher dans l’actualité ou dans l’histoire et qui vont donner à mon action une importance beaucoup plus considérable que ce qu’elle a.

La seconde conséquence, c’est la résistance aux attaques de ma croyance, d’autant plus qu’on vit les réactions du gouvernement comme des attaques. On va donc résister à ces arguments. Ce qui pose problème pour une politique publique car plus ces personnes se radicaliseront, moins elles seront sensibles aux discours de politique publique, de santé publique, de prévention, de solidarité...

La troisième conséquence, c’est l’action. Dans l’engagement, l’action appelle l’action. Donc plus les gens vont exprimer leur action, plus ils vont avoir tendance à agir pour justifier leur action précédente. Cela s’appelle « l'escalade d’engagement » qui devrait logiquement conduire à des mobilisations plus fortes et plus intenses.

On sent une hostilité vis-à-vis des médias… plus qu’avec les gilets jaunes. Comment expliquer cela ?

Les médias sont toujours vécus comme une industrie aux mains d’un pouvoir. Il y en a qui sont vécus comme la parole du gouvernement qui se diffuse et que les gens reçoivent au journal de 20h. D’autres vont être perçus comme portés par une industrie privée.

Il y a toujours l’idée que les médias desservent ceux qui manifestent. Ça peut être par des micro trottoir qui donne la parole à quelqu’un qui ne me représente pas en tant que manifestant, des médias qui vont chercher la parole dramatique, la parole outrancière, l’étoile jaune ou la personnalité qui représente… les gilets jaunes se caractérisaient par le fait de rejeter les porte-parole donc ils disaient : les médias nous trahissent parce qu’ils vont chercher des porte-parole alors que nous sommes un mouvement sans porte-parole.

Là, on a des médias qui sont vécus comme le véhicule de la propagande gouvernementale. Ils disent ce que le président, le premier ministre et le ministre de la santé veulent dire. Ils diffusent les spots gouvernementaux, la bonne parole gouvernementale. Il y a ce ressenti qu’il faudrait analyser mais ce qui est sûr, c’est que ça laisse chez ces manifestants un sentiment très amer d’être trahi par la parole qui va être diffusée dans les foyers. Donc on a une augmentation du rejet des médias qui se traduit effectivement par une violence.

Ce qui est sûr, c’est qu’il a une perte de crédibilité des médias traditionnels et un recours à des médias alternatifs. Chez les gilets jaunes, il y a eu l’utilisation de Russia Today et de certaines chaînes alternatives. On a l’impression que là, c’est un rejet beaucoup plus unilatéral des réseaux médiatiques d’information. On se tourne beaucoup plus vers les réseaux sociaux plus complotistes et qui remettent en cause les systèmes d’information de façon globale.

Qu’est-ce qui est mis en cause au fond ?

Ce qui est mis en cause, c’est la pensée dominante. D’ailleurs les grandes erreurs du gouvernement au niveau de la communication, c’est d’essayer de se battre avec les mêmes armes. Un gouvernement ne peut pas répondre à un argument d’autorité comme « on me vole ma liberté » en disant « mais non on ne te vole pas ta liberté » ou « ce qu’il faut c’est jouer la solidarité » ou comme j’ai entendu dernièrement « il faut se vacciner pour protéger vos grands-parents ou vos enfants ».

Il faut jouer sur le fait qu’on est dans une pandémie, que toutes les pandémies depuis le 15ème siècle, ont été résolues par des mesures sanitaires, plus ou moins violentes et drastiques. Là on a des mesures sanitaires et le pass et il faut aller jusqu’au bout de cette logique-là et ne pas rentrer dans des débats dramatiques.

Le problème aussi, dans la politique moderne, c’est qu’on a toujours une réponse administrative et gestionnaire. C’était l’attestation qu’il fallait remplir et présenter, maintenant c’est le pass sanitaire avec un contrôle judiciaire et policier avec quelquefois des montants de répression considérables par exemple pour les gestionnaires de restaurants et de bars, c’était des centaines de milliers d’euros…

On est dans un système où le gouvernement a une réponse à des manifestations par une répression administrative, judiciaire et policière au lieu de revenir à la base qui est : nous avons une pandémie, il y a une action à mener et dès que cette action sera menée, on reviendra à une situation normale.
Le problème c’est que ça n’est plus audible à l’heure actuelle. Il faudrait pour cela avoir une crédibilité et une confiance et le gouvernement les a perdues. C’est pour ça qu’on arrive à ce niveau-là de violence.