Rentrée scolaire sous tension : “On va vers un renforcement des inégalités territoriales et sociales”

Premier constat : des effectifs par classe difficilement tenables. / © Guillemette Franquet/MaxPPP
Premier constat : des effectifs par classe difficilement tenables. / © Guillemette Franquet/MaxPPP

Que ce soit à l'école, au collège ou au lycée, c'est une rentrée scolaire sous tension qui a eu lieu ce 2 septembre 2019, dans la région toulousaine. Classes surchargées, réformes qui passent mal, élèves désorientés : les inquiétudes sont fortes, au sein de la communauté enseignante. Témoignages.

Par Marie Martin

"C'est une rentrée difficile, qui ne se passe pas bien".

Le propos est net et sans ambages : malgré la volonté d'apaisement du ministre de l'Education Jean-Michel Blanquer, la rentrée 2019 est sous tension. Un constat fait dès le premier jour par le corps enseignant et les syndicats.

"Comme il y avait un enjeu à ce que la réforme des lycées qui entre en oeuvre cette année soit "réussie", explique Marie-Cécile Périllat, professeure d'histoire-géographie dans un lycée toulousain et syndiquée au SNES-FSU, "on constate que pour maintenir une certaine offre de formations dans les lycées, des moyens ont été pris sur des collèges, qui étaient déjà très très lourdement pénalisés en terme d'effectifs. Là, on a des collèges qui se trouvent à trente élèves par classe, partout, y compris ceux qui avaient reçu l'engagement de n'accueillir que 25 élèves par unité. Il y a donc plusieurs établissements qui se mobilisent d'ores et déjà dans l'agglomération toulousaine".
 

"Dans les lycées, les retours sont assez contrastés", poursuit-elle, "j'ai l'impression que c'est peut-être - sous réserve de vérification - plus facile dans les lycées de l'agglomération parce que la masse démographique est plus importante et que les chefs d'établissements peuvent jouer sur la masse pour offrir plus de formations. Cela a l'air plus difficile pour des lycées plus ruraux où les élèves ont déjà dû renoncer à des enseignements de spécialité qu'ils avaient choisis et demandés parce que ça ne pouvait pas s'organiser techniquement dans l'établissement".

A mon avis, c'est assez contrasté d'un établissement à l'autre, ce qui faisait partie de nos craintes. Au bout d'un moment, selon le lycée où un élève est scolarisé, sa situation n'est pas la même

Et l'enseignante de rappeler qu'il y a eu la volonté d'implanter partout les enseignements de spécialité sauf que partout où il y aura une faible demande, et étant donnée la contraction des moyens, des spécialités vont être abandonnées dans un certain nombre d'établissements. Dans ce cas, impossible de ne pas parler d'inégalité d'accès aux enseignements. "Cela interroge en effet sur le devenir de certains élèves, comparés à ceux qui sont dans des établissements mieux dotés". 

On va avoir un renforcement des inégalités sociales et territoriales

Professeur principal : une tâche trop difficile à assumer

Les premières difficultés liées à cette réforme du baccalauréat, les enseignants les ont appréhendées dès les premières annonces. Dans le courant de l'année scolaire 2018-2019, ils ont été un certain nombre à rendre leur tablier de professeur principal. Marie-Cécile Périllat était de ceux-là.

"C'était un acte de protestation qui visait à dire qu'il ne fallait pas compter sur nous. L'an dernier, cette réforme était encore à venir et en tant que professeurs principaux, il fallait la vendre auprès des parents d'élèves. Cela nous mettait dans une position extrêmement inconfortable, dans un flou le plus total parce que les choses ont été décidées très tardivement. Les élèves ont choisi leurs enseignements de spécialité sans avoir la vision de ce qui serait valorisé post-bac". 

Moi, j'ai passé mon année à préparer mes élèves à des épreuves que je ne connaissais pas

Et maintenant ?

La fonction de professeur principal ne peut pas être imposée aux personnels. Et cette année encore, des enseignants ont exprimé leur refus d'endosser cette charge. "Ce n'est plus une démission. Cette fois, ils annoncent qu'ils ne souhaitent pas le faire. Un peu pour les mêmes raisons. D'abord, la charge de travail est extrêmement lourde. Et la responsabilité aussi. On ne sait plus quoi dire aux parents d'élèves, aux élèves eux-mêmes. On se substitue aux conseillers d'orientation-psychologues et ce n'est pas notre métier. C'est donc beaucoup plus lourd qu'avant". 

L'élève au coeur du métier

Quel plaisir tirent aujourd'hui de leur métier les professionnels de l'éducation, en butte à toutes ces difficultés ? Cette question fait sourire Marie-Cécile Périllat. Elle qui enseigne depuis 22 ans ne se sent pas usée. Pas encore. "C'est un métier qu'on fait pour les élèves. Le plaisir, il est dans la relation pédagogique. Cela repose sur la satisfaction de servir les élèves. Et c'est pour ça que les professeurs sont sensibles aux effectifs".

Ce n'est pas vrai qu'on enseigne de la même façon, avec la même qualité d'écoute, quand on est 25 ou 40 en classe

La liberté pédagogique a longtemps été primordiale. Mais depuis quelques temps, elle est fragilisée, selon cette enseignante. "Il y a une caporalisation de plus en plus importante. On sent bien qu'on va vers du plus autoritaire, on est de plus en plus dans la main du chef d'établissement. Il y a une pratique managériale qui est de plus en plus étroite et répressive. L'enseignant, qui a quand même un certain niveau de qualification dans sa discipline, avait une certaine liberté pour la mise en oeuvre des programmes, avec cette liberté de choix qui faisait que chacun y mettait un peu sa patte. C'est un travail d'élaboration, de recherches, c'est plaisant".

Maintenant, on est de plus en plus dans l'injonction, on devient des exécutants, ce qui nous prive du plaisir qu'on pouvait y trouver

© Victor Vasseur/MaxPPP
© Victor Vasseur/MaxPPP

Un constat partagé par l'école

Magali Guérin est professeure des écoles à Toulouse et syndiquée au SNUIPP-FSU. Elle décrit une rentrée compliquée, principalement au niveau des effectifs. Selon elle, la Haute-Garonne est un département sous-doté. "On avait déjà des effectifs élevés, particulièrement à Toulouse, avec jusqu'à 32 élèves par classe en maternelle, 27-28 en primaire. Et comme le dédoublement des CP-CE1 dans les REP+ [réseau d'éducation prioritaire]voulu par le ministère s'est fait à effectif constant, il a fallu aller chercher des postes ailleurs pour assurer ces classes à 12 élèves". 

Les enseignants ne nient pas l'intérêt du dédoublement, même si l'on peut s'interroger sur l'utilité de limiter à 12 élèves l'effectif dans ces classes. Mais les conséquences sont des classes des autres niveaux plus chargées et des élèves "en trop" répartis dans des écoles limitrophes qui ne sont pas en REP. 

Des enseignants affectés tardivement

Autre difficulté en primaire : les modalités d'affectation des enseignants ont changé cette année. "En Haute-Garonne", explique Magali Guérin, "700 collègues environ n'ont pas été affectés avant la fin du mois de juillet. Donc, pas de possibilité d'avoir un contact avec les écoles pour savoir quel niveau ils allaient avoir."

A la rentrée, il y avait des classes sans enseignants, des enseignants sans classe et des écoles sans direction. C'est très anxiogène

"On ne nous fait pas confiance"

C'est le même sentiment que les professeurs de collèges et de lycée qui habite leurs homologues de l'école : un manque de confiance. Magali Guérin déplore une augmentation des injonctions. "On ne nous fait pas confiance sur ce qu'on est capable de faire, sur notre diagnostique. Et notre liberté pédagogique s'en trouve réduite". 

Cette impression s'est brusquement accrue avec les évaluations des CP décidées par le ministère de l'éducation l'an dernier. Elles ont été très mal vécues. "Les évaluations ont été imposées. Elles sont arrivées, sans préparation, au début de l'année scolaire", déplore Magali Guérin. "Elles ne tenaient pas compte des apprentissages de maternelle et du lien qu'on peut faire avec ce qu'ils avaient appris en fin de grande section. Pour pouvoir reprendre là où ils en sont, les mettre en confiance. Ce sont les mêmes évaluations pour tout le monde, avec des livrets énormes, des temps très restreints avec des chronomètres. Crayon à la main, chacun à sa table et il faut remplir". 
© Alexandre Marchi/MaxPPP
© Alexandre Marchi/MaxPPP

"Une consigne est donnée, la même pour tout le monde et on ne revient pas dessus. Or il faut savoir qu'on a des élèves qui ont 5 ans et demi, même pas encore six ans, c'est leur rentrée à l'école élémentaire, ils sortent de trois ans de maternelle et on les met face à des difficultés, d'entrée de jeu".

On a eu des élèves qui ont craqué, qui ont cassé leur crayon en disant : "Je ne sais pas le faire, çà" 

"On nous a dépossédé de notre analyse"

Le protocole de ces évaluations ne prévoyait pas que les enseignants puissent préciser dans quel contexte elles avaient été réalisées. Et cela, les professeurs l'ont très mal vécu, se sentant dépossédés de leur analyse. Pourtant, le coeur du métier est là : comprendre pourquoi tel ou tel élève n'a pas réussi cet item. Pour mieux les rassurer et les encourager.

Les résultats, délivrés par une intelligence artificielle, ont eu pour finalité de "commander" aux instituteurs de travailler plus particulièrement telle leçon, et tant de fois.

Puis, il a fallu rendre compte des résultats aux parents, les rassurer quand les élèves avaient "échoué". "C'est compliqué pour eux, c'est violent aussi. On a beau leur dire, "ne vous inquiétez pas, ça va aller", n'empêche que c'est écrit, c'est présent et ça, ça reste !"

Le lien de confiance que l'on crée avec les élèves, parce qu'on sait très bien que si on est en confiance, on apprendra plus facilement, il a été mis à mal

Paroles de citoyens : le malaise enseignant

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