Trahisons, jeux d'influence, projet de fusion : lorsque la politique fait basculer l'élection de l'Université Toulouse 1

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Écrit par Sylvain Duchampt
Le 24 novembre, l'Université Toulouse 1 Capitole a élu un nouveau président.
Le 24 novembre, l'Université Toulouse 1 Capitole a élu un nouveau président. © ERIC CABANIS / AFP

L'Université Toulouse 1 - Capitole a un nouveau président depuis le 1er décembre. Une élection où le vote des élus locaux a fait pencher la balance. Une première dans l'histoire de l'UT1. En toile de fond, des trahisons, des jeux d'influences et le projet de regroupement des universités de Toulouse.

La surprise est totale. En ce 24 novembre, Hugues Kenfack est élu président de l’Université Toulouse 1 - Capitole dès le premier tour, avec 17 voix contre 14 pour la présidente sortante, Corinne Mascala. "Lors de l’annonce des résultats, il y a eu une telle sidération, que personne n’a pensé à applaudir" raconte l’un des témoins de la scène.
 
Une semaine plus tard, la professeure en droit privé et sciences criminelles, ne cache pas son sentiment de trahison :
 

Une élection c’est toujours un contexte particulier. Cela a été d’autant plus particulier que cette élection aurait dû avoir lieu au mois de mars. Elle a été reportée en raison du confinement. J’ai donc en effet été trahie. Car j’ai découvert, lorsque nous avons relancé la procédure au mois de septembre, que des membres de ma liste sont passés sur la liste adverse, sans la moindre explication, sans la moindre indication.

Corinne Mascala, ancienne présidente de l'Université Toulouse 1 - Capitole

Les personnalités extérieures font basculer l'élection

D’unique candidate à sa propre succession, Corinne Mascala se retrouve six mois plus tard face à un adversaire inattendu en la personne d’Hugues Kenfack, 53 ans, professeur en droit commercial. Les cartes sont alors totalement rebattues. L’élection se joue dans les derniers jours de campagne, par l’entremise de l’un des quatre collèges d’électeurs : celui des personnalités extérieures.
 

Ce sont elles qui ont fait basculer le vote. Très clairement. Lorsque vous prenez les résultats des élections, j’ai 68 % dans le collège des professeurs, mon adversaire en a 30 %. Dans celui des maîtres de conférence, nous sommes équivalents. Le syndicat des personnels administratifs gagne l’élection (dans son collège) et me soutient. J’ai l’ensemble des syndicats étudiants qui me soutient également. Et ce n’est pas moi qui suis élue. Les personnalités extérieures ont fait l’élection contre le personnel universitaire.

Corinne Mascala, ancienne présidente de l'Université Toulouse 1 - Capitole

Des déclarations qui passent difficilement auprès de certains membres de l'UT1, comme cet élu du personnel administratif, ayant voté pour Hugues Kenfack et souhaitant conserver l'anonymat * : "Cette élection a été particulièrement stressante. Il y a eu des pressions durant la campagne notamment vis à vis des représentants des étudiants. Monsieur Kenfack a une vision beaucoup plus humaine de la gestion de l'université notamment vis à vis du personnel administratif. Concernant le vote, les chiffres de Madame Mascala ne sont pas exacts. La candidature de Hugues Kenfack a été très soutenu par les personnels administratifs et les enseignants chercheurs. Le scrutin était très serré. Au premier tour, ils étaient à égalité, sans compter les personnalités extérieures".

En l'occurence, sans les personnalités extérieures, Madame Mascala aurait obtenu lors de ce scrutin, selon les estimations, 12 voix (5 collège professeurs, 2 collège maîtres de conférence, 1 collège administratif, 4 collège étudiants). Monsieur Kenfack en aurait eu 11 (3 collège professeurs, 6 collège maîtres de conférence, 2 collège administratif, 0 collège étudiants). Un personnel administratif se serait abstenu au premier tour, réservant son vote à Hugues Kenfack pour le second.   

Au final, ce sont bien les personnalités extérieures qui ont fait basculer l'élection. Au total, ils sont huit à appartenir à ce collège. Trois on été désignés par la liste de Monsieur Kenfack : Jennifer Courtois de Visçose, présidente de Courtois SA et maire de Rieumes (LREM), Sylvie Nathalie Fehr, présidente de Smart Public,et Thierry Verger, proviseur du lycée Saint-Sernin. Deux d'entre eux ont été choisis par la liste de Madame Mascala : Nathalie Renier-Brunet, représentant l’ordre des experts comptables et Belkacem Moussaoui, représentant la CFDT. Reste les représentants de Toulouse Métropole (Grégoire Carneiro - LR), de la Région Occitanie (Nadia Pellefigue - PS)  et Pierre-Benoît Joly, président du centre de recherche INRAE.

"Je sais que la Région et l’INRAE ont voté contre moi" révèle la candidate malheureuse.

La Région vote Kenfack, Toulouse Métropole laisse planer le doute

Sitôt le résultat connu, Nadia Pellefigue a été d'ailleurs l’une des premières à féliciter sur les réseaux sociaux le tout nouveau président de la deuxième plus ancienne université en France.
Le doute plane sur le choix de la Métropole. Selon nos informations, Grégoire Carneiro aurait rencontré à plusieurs reprises des représentants étudiants et leur aurait demandé de voter pour Hugues Kenfack. Contacté le maire de Castelginest n’a pas répondu à nos sollicitations. D'autres membres du conseil d'administration en sont persuadés, l'ancien député de Haute-Garonne a opté pour la candidature de M.Kenfack. "Lorsqu'il a connu le résultat, il était particulièrement heureux" assure un témoin. Pourtant, "on me dit par l’intermédiaire de conseillers municipaux à la mairie que le représentant de la Métropole a voté pour moi" révèle Corinne Mascala.

Le président de Toulouse Métropole a suivi personnellement ce dossier. Se retranchant derrière le secret du vote, Jean-Luc Moudenc se fait évasif sur le sujet "J’ai demandé à Gregoire Carneiro la plus grande prudence et d’être neutre, de ne pas participer à la campagne électorale. Car ce n’est pas notre rôle".

Le silence et le malaise des acteurs de cette élection

Ce rôle, les collectivités l’ont pourtant tenu en choisissant leur candidat.  "Ce qui me navre, c’est que notre université n’avait jamais été politisée, analyse Corinne Mascala. Il n’y a jamais eu dans notre université, contrairement à d’autres, une élection sur fond politique. Et c’est la première fois que c’est le cas".

Face au constat, le maire de Toulouse déplore également la situation "Il est anormal que ce soit les personnalités extérieures qui fassent pencher la balance, surtout les collectivités" regrette -t-il. Pour Jean-Luc Moudenc, qui assure "connaître trop bien ces milieux pour savoir qu’il y a souvent des querelles personnelles et des jalousies", les enjeux universitaires n’ont rien à voir avec ceux de la collectivité. Il faut donc les rendre plus indépendantes.
 

Je suis attaché au principe d’autonomie des universités. C’est pour cela que j’ai proposé à Carole Delga, puisque nous sommes les deux collectivités concernées, de rédiger un courrier à la ministre, madame Vidal, pour faire état de cette expérience, et de lui proposer une réforme de la loi.

Jean-Luc Moudenc, président de Toulouse Métropole


Le but affiché : réduire d’avantage le  poids des collectivités et celui des personnalités extérieures. 
 

Le malaise, palpable, n'arrive pourtant pas à se dissiper. Le 24 novembre, lors du vote, Nadia Pellefigue était absente et a donc voté par délégation. Contactés à plusieurs reprises, la vice-présidente de la région Occitanie comme Jennifer Courtois de Viçose, Pierre-Benoît Joly et comme le grand vainqueur de cette élection, Hugues Kenfack, sont aux abonnés absents. Aucun n’a répondu à nos demandes d’entretien au cours de la semaine écoulée.

Campagne de terrain et vote sanction contre l'école de Jean Tirole 

Mais est-ce que l’intervention des politiques peut expliquer à elle seule cette défaite de Corinne Mascala ? Pour Frédéric Amblard, membre de l’équipe de Hugues Kenfack et professeur en informatique, "c’est la campagne de Hugues qui a porté ses fruits. Il était sur le terrain, il est allé à la rencontre notamment des personnalités extérieures à plusieurs reprises pour les convaincre de son programme. Dans le camp d’en face cela a été plus compliqué, ils ont déserté".

"J’avais une crise sanitaire à gérer, des personnels et des étudiants très impactés à aider, rétorque l’ancienne présidente. Moi, je bossais. Lui, il n’avait que cela à faire". Puis elle  assène : "j'ai un très beau bilan et si on ne m’élit pas parce que je ne passe pas mon temps dans les couloirs, et bien je trouve qu’il y a une certaine médiocrité de ma communauté".

D’autres évoquent l’hypothèse d’un vote sanction contre l’Ecole d’Economie de Toulouse (TSE), du prix Nobel d'économie Jean Tirole. Le directeur du prestigieux établissement était sur la liste de Corinne Mascala. TSE dont "l’indépendance", "le poids disproportionné" au sein de l’UT1 et "l’élitisme assumé" déplaisent à de nombreux universitaires. "La victoire d’Hugues Kenfack est vécue par les membres de TSE comme une véritable claque, avoue un professeur souhaitant rester anonyme. Certains de ces chercheurs ont même menacé de démissionner et de partir aux Etats-Unis s’il était élu ".
 

La fusion des universités en toile de fond

Mais la principale raison est sûrement à aller chercher ailleurs, du côté du très sensible dossier de la fusion des universités toulousaines. Un véritable serpent de mer qui peut expliquer pourquoi le choix des collectivités s’est porté sur Hugues Kenfack plutôt que sur celui de Corinne Mascala.
 

On sait très bien que les politiques sont assez favorables à la fusion, aux regroupements divers et variés. Le directeur de l’INRAE, par exemple, ne jure que par les regroupements. Pour ma part, j’ai toujours porté la voix de mon université qui était que l’on ne voulait pas aller vers cette évolution. Dans notre fonctionnement et dans les disciplines que sont les nôtres, avec l’historique qui est le nôtre, nous ne nous retrouvions pas dans une fusion. Ce n’était pas un avantage pour notre université au contraire cela aurait été un inconvénient. Je pense que cela a aussi pesé dans la décision.

Corinne Mascala, ancienne présidente de l'Université Toulouse I - Capitole


La fusion ? Un "terme qu’il faut écarter car il a échoué" estime Jean-Luc Moudenc, seul élu à s’exprimer à ce sujet. Le maire de Toulouse préconise désormais une "université d’excellence" : "C’est-à-dire la mise en commun de certains diplômes, de certains moyens à l’international". Un point de vue que l’élu Les Républicains assure partager avec la socialiste Carole Delga.
 

Toulouse est une place forte de l’éducation en France mais n’a pas la reconnaissance internationale qu’elle mérite et ça c’est vraiment un paradoxe. Tout le monde sait que nous sommes l’endroit de France, après Paris, où il y a le plus d’étudiants et le plus de chercheurs. Nous avons véritablement des pépites universitaires mais l’absence d’approche unitaire fait que tout cela n’est pas vu, n’est pas visible.

Jean-Luc Moudenc, président de Toulouse Métropole



"Les politiques ont le sentiment que plus on est gros plus on est visible de l’extérieur, commente Corinne Mascala. Ce n’est pas faux mais simplement lorsque nos politiques ont dit cela ils ne se préoccupent plus de nos universités. Les politiques votent mais après on ne les voit plus".

Côté ministère, favorable à cette évolution, il est plus facile de parler à un seul président qui représente toutes les universités plutôt que de dialoguer avec trois ou cinq personnes, ayant chacune leurs positions. "Tout cela paraît mieux pour des personnes qui ne sont pas universitaires. La gestion est très lourde. Ce n’est pas agile. Ce n’est pas réactif. Mais pour un politique c’est plus simple".

* Passage rajouté dans l'article jeudi 3 décembre 

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