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Comment ressent-on le vote FN à Octon village de l'Hérault ?

Emmanuel Négrier chercheur au CNRS observe depuis 10 ans le vote des habitants d'Octon village de 500 habitants proche du lac du Salagou dans l'Hérault. Il nous livre son analyse sur l'évolution du vote FN et du comportement de ceux qui refusent ce vote.
Vue générale d'Octon (Hérault)
Vue générale d'Octon (Hérault) © O.T. Clermontois
Certes, le FN a vu croître le nombre de ses électeurs. Et la carte est en gros la même qu’auparavant, entre régions et à l’intérieur de celles-ci, rendant d’ailleurs un peu superficielle la grosse batterie des explications macro-territoriales.
Certes, ce nouveau palier dément aussi la thèse du plafond de verre, qui voudrait que le parti de Jean-Marie puis de Marine Le Pen ne puisse progresser au-delà d’un certain chiffre, successivement placé à 15%, puis 20%, puis 25%, et maintenant entre 30% et 40%, ce qui en démontre déjà … l’inanité.
En Occitanie, six communes ont, dès le premier tour, apporté plus de 50% des voix à Marine Le Pen : Lescousse en Ariège, Ilheu et Créchets en Haute-Pyrénées, Caunette sur Lauquet dans l’Aude, et Balignac en Tarn-et-Garonne. Pour descendre d’un palier, il y en a 60 entre 40% et 50%, touchant près de 75000 inscrits. Il y en a enfin 363 communes (près de 500000 inscrits) à plus du tiers et moins de 40% des voix pour le FN. Mais l’essentiel n’est peut-être pas là. Une enquête approfondie auprès des électeurs, depuis 10 ans, sur un même terrain (Octon, un village de 500 habitants, dans le sud de la France), montre combien le changement n’est pas forcément dans le vote en faveur du FN mais chez ceux qui, ne votant pas Le Pen, en donnent les raisons et tentent d’en comprendre les motifs.

Le « NON » : Histoire, Morale, Stratégie
Lorsqu’on pose à un électeur qui ne vote pas FN les raisons de sa position, on recueille trois grands réfutations : l’histoire, la morale et la stratégie. La première (l’histoire), pas exclusivement portée par les personnes âgées, mais aussi par des descendants jeunes et marqués par le passé, disqualifie le FN au nom d’une tâche indélébile souillant ses racines. Voter Le Pen, ce serait comme trahir un héritage. La deuxième (les valeurs) renvoie à un bloc de valeurs (fermeture, racisme, chauvinisme) que la personne considère à l’opposé des siennes. Elle peut aussi se décliner en un « tous pourris » élargi, qui ferait du FN un élément parfaitement (et malheureusement) intégré au système, et moralement atteint au même titre que les autres. La troisième (la stratégie) s’appuie sur l’inefficacité des propositions du FN : l’abandon de l’euro et de l’Europe, la prétention à régenter l’économie ne semblent alors pas tant amorales ou rétrogrades que peu réalistes.
De ces trois registres, seuls les deux premiers tablent sur une spécificité fondamentale du FN vis-à-vis de la République. Le troisième, lui, met un équivalence « compétitive » entre son projet et les autres. C’est une première légitimation, et c’est ce registre (même si paradoxalement il conduit à ne pas voter FN au premier tour) que l’on entend de manière croissante.

Le « MAIS… » : Compassion, Complicité, Révolution
Une seconde manière d’analyser l’entourage argumentatif du vote FN est d’écouter ce que disent les électeurs de ceux qui ont fait le choix de voter Marine Le Pen. On rencontre également trois registres. Le premier est celui de la compassion : on est hostile aux dirigeants et discours du FN, mais on « comprend » les électeurs, en ce qu’ils seraient pris dans des souffrances particulières : lieu d’habitation, événement traumatique, situation sociale. Le deuxième est celui de la complicité : ici, on désapprouve le programme du FN (généralement pour les motifs indiqués plus haut d’irréalisme), mais on consent à trouver que dans certains domaines, il ne « dit pas que des conneries ». Non seulement, pour paraphraser Laurent Fabius dans les années 1980, le FN poserait « les bonnes questions », mais selon les thèmes, il apporterait les bonnes réponses. Enfin, et cela concerne au premier chef l’électorat de Jean-Luc Mélenchon, il y a la « révolution ». Elle se décompose en deux visions. La première est hyper-stratégique : rendons possible l’avènement du FN au pouvoir (ou en tous cas ne faisons rien pour l’empêcher) car son état d’impréparation précipiterait rapidement le pays dans un chaos qui le disqualifierait durablement, au profit d’autres forces et projets populaires. La seconde est comparative : la révolution Macron porterait en elle la soumission à un ordre post-politique qui anéantirait durablement les capacités de l’Europe, la prétention à régenter l’économie ne semblent alors pas tant amorales ou rétrogrades que peu réalistes.
De ces trois registres, seuls les deux premiers tablent sur une spécificité fondamentale du FN vis-à-vis de la république. Le troisième, lui, met un équivalence « compétitive » entre son projet et les autres. C’est une première légitimation, et c’est ce registre (même si paradoxalement il conduit à ne pas voter FN au premier tour) que l’on entend de manière croissante.

Le « MAIS… » : Compassion, Complicité, Révolution
Une seconde manière d’analyse l’entourage argumentatif du vote FN est d’écouter ce que disent les électeurs de ceux qui ont fait le choix de voter Marine Le Pen. On rencontre également trois registres. Le premier est celui de la compassion : on est hostile aux dirigeants et discours du FN, mais on « comprend » les électeurs, en ce qu’ils seraient pris dans des souffrances particulières : lieu d’habitation, événement traumatique, situation sociale. Le deuxième est celui de la complicité : ici, on désapprouve le programme du FN (généralement pour les motifs indiqués plus haut d’irréalisme), mais on consent à trouver que dans certains domaines, il ne « dit pas que des conneries ». Non seulement, pour paraphraser Laurent Fabius dans les années 1980, le FN poserait « les bonnes questions », mais selon les thèmes, il apporterait les bonnes réponses. Enfin, et cela concerne au premier chef l’électorat de Jean-Luc Mélenchon, il y a la « révolution ». Elle se décompose en deux visions. La première est hyper-stratégique : rendons possible l’avènement du FN au pouvoir (ou en tous cas ne faisons rien pour l’empêcher) car son état d’impréparation précipiterait rapidement le pays dans un chaos qui le disqualifierait durablement, au profit d’autres forces et projets populaires. La seconde est comparative : la révolution Macron porterait en elle la soumission à un ordre post-politique qui anéantirait durablement les capacités de mobilisation contre elle, quelque en soient les victimes. De son côté, la révolution Le Pen constituerait un projet de repolitisation des liens entre le pouvoir, l’économie et la société. Elle donnerait donc plus d’espace à un projet politique alternatif. Si ce « vote révolutionnaire » est rare, les deux premiers prospèrent dans les échanges politiques au quotidien. Ils entourent le vote FN d’une enveloppe de compréhension inédite.

En examinant le vote le Pen dans sa « périphérie argumentative », on est pris de doutes supplémentaires quant à la consistance d’un quelconque plafond de verre à l’encontre du Front National en France. Celui-ci n’est pas avéré localement, et l’on fera le compte, au soir du 7 mai prochain, des communes où le FN aura dépassé 50% des voix. Il ne l’est pas davantage, donc, nationalement, ni en mai 2017, ni en juin, ni a fortiori pour toutes les consultations qui se succèderont, au cours du prochain mandat présidentiel. Au-delà des chiffres en effet, le FN dispose d’une légitimation croissante au-delà de ses électeurs, et chacun voit combien il domine l’agenda politique, en étant dans toutes les conversations, dans les dilemmes stratégiques de chaque parti, dans les récits sondagiers et journalistiques.

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