Essai clinique “sauvage” du professeur Joyeux : le point sur ce que l’on sait

L'essai était mené à l'abbaye Sainte-Croix à Saint-Benoit, près de Poitiers dans la Vienne. / © GUILLAUME SOUVANT / AFP
L'essai était mené à l'abbaye Sainte-Croix à Saint-Benoit, près de Poitiers dans la Vienne. / © GUILLAUME SOUVANT / AFP

L’affaire des essais cliniques clandestins organisés dans une abbaye près de Poitiers a pris le 27 septembre un tour judiciaire. Le médecin de Montpellier Henri Joyeux, l’un des deux hommes à l’origine de l’essai, dément les accusations et parle d’étude scientifique.
 

Par Richard Duclos

Vendredi 27 septembre, le parquet de Paris a annoncé l’ouverture par son pôle santé publique d’une information judiciaire, après la révélation quelques jours plus tôt par l’ANSM (Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé) d’essais cliniques "sauvages" pratiqués dans une abbaye près de Poitiers. Cette expérimentation était menée par une structure baptisée Fonds Josefa, dont le vice-président est le médecin montpelliérain Henri Joyeux, connu et contesté notamment pour ses positions anti-vaccins.
 
  • De quelle expérimentation parle-t-on ?


Menée sur au moins 350 malades de Parkinson et Alzheimer (un document évoque précisément 402 personnes), l’expérimentation consistait à appliquer aux patients des patchs contenant deux molécules, appelées valentonine et 6-méthoxy-harmalan, dans l'espoir de traiter plusieurs maladies neurologiques (Parkinson, Alzheimer, troubles du sommeil...). Selon l’ANSM ces molécules sont proches de la mélatonine, hormone fréquemment utilisée pour mieux dormir mais déconseillée à certaines populations en raison d'effets secondaires.

L’ANSM a découvert cet essai illégal grâce à une inspection de contrôle menée début septembre au laboratoire où des prises de sang étaient envoyées pour analyse.

L'instance de lutte contre les dérives sectaires, la Milivudes, affirme par ailleurs que certains "patchs" étaient vendus 1.500 euros aux patients dans le cadre de ces essais.
 
 
  • L’essai a-t-il pris fin ?


Le 19 septembre, l’ANSM a formellement et "immédiatement" interdit l’essai clinique, mené sans autorisation. Mais dans un communiqué, l’Agence s’est inquiétée vendredi, soit sept jours plus tard, de ne pas avoir eu la confirmation de l'arrêt effectif de l'utilisation des patchs. Et en effet, Jean-Bernard Fourtillan, à l’origine de l’essai avec le Pr Joyeux, aurait continué ses expériences : il aurait bien envoyé un mail aux participants, conformément à la demande de l’ANSM, mais pour leur dire que l’essai se poursuivait.

Par une seconde décision de police sanitaire, l’ANSM a donc enjoint le Fonds Josefa de "cesser immédiatement" la distribution, la prescription et l'utilisation desdits patchs.
 
  • Y a-t-il un risque pour les participants ?


"Cette expérimentation a été conduite sans autorisation de l’ANSM, souligne cette dernière, avec des substances dont la qualité, les effets et la tolérance ne sont pas connus. Un risque pour la santé des participants ne peut être exclu."

La ministre de la Santé, Agnès Buzyn, a qualifié l’expérimentation d'"absolument inadmissible" et de "scandale". Pour elle, la priorité est "de connaître l'état de santé de ceux qui y ont participé, de vérifier qu'ils ont repris leur traitement, anti-parkinsonien notamment".

Afin de répondre aux aux interrogations des patients ayant pris part à cette expérimentation, l'ANSM a annoncé la mise en place lundi 30 septembre d'un numéro vert : 0.800.97.14.03
 
  • Que disent le Pr Fourtillan et le Pr Joyeux ?


Les deux hommes, respectivement président et vice-président du Fonds Josefa, démentent avoir mis en place un essai clinique. "Il s'agit d'une étude scientifique qui n'est pas du tout un essai clinique", nous a ainsi assuré le second. "Elle a été faite sur des gens fortement intéressés par ce sujet. On n'a pas fait de recrutement", ajoute-t-il.
 
"Essai clinique sauvage" : plutôt une "étude scientifique" pour Henri Joyeux
Henri Joyeux, professeur honoraire de la Faculté de Médecine de Montpellier, impliqué dans ce que l'Agence du Médicament appelle un "essai clinique sauvage" sur au moins 350 malades d'Alzheimer ou de Parkinson, dément et préfère parler d'une "étude scientifique" avec "des gens fortement intéressés". Interview réalisée à Perpignan par nos reporters. - France 3 Occitanie/Pays Catalan - Auriane Duffaud, Sébastien Girard


Même discours du côté de son confrère : "Les patchs, qui délivrent deux hormones naturelles, ne sont pas, pour l’instant, des médicaments. L’essai de ces patchs n’est pas un essai clinique, au sens réglementaire du terme, qui doit être soumis à l’aval de l’ANSM, parce qu’il n’est pas effectué avec un médicament", écrit le Pr Fourtillan dans une lettre ouverte. Il ajoute que "Le test en question est effectué en toute légalité", avant de s’en prendre une fois de plus aux vaccins, qui "contiennent des sels d’aluminium".

Or, les échantillons de sang découverts par l’ANSM, envoyés par le Pr Fourtillan, étaient accompagnés d’un document mentionnant bien un "essai clinique".
 
  • Que risquent le Pr Fourtillan et le Pr Joyeux ?


Deux juges d’instruction parisiens vont mener les investigations. L’information judiciaire ouverte l’est pour plusieurs chefs, dont "abus frauduleux de l'ignorance ou de la faiblesse d'une personne vulnérable", "tromperie sur la nature, la qualité substantielle ou l'origine d'une prestation de services" et "ouverture d'un établissement pharmaceutique sans autorisation".

"Il y aura des sanctions et des poursuites", a prévenu Agnès Buzyn. Surtout si l’essai ne prend pas fin : comme le rappelle franceinfo, les deux médecins controversés risquent 15.000 euros d’amende et un an de prison à poursuivre cette expérimentation puisqu’un essai clinique mené sans autorisation constitue une infraction à l’article L.1121-1 du code de santé publique.

Jean-Bernard Fourtillan est également visé par une plainte déposée en juin auprès du procureur de la République par l'Ordre des médecins du département de la Vienne pour "exercice illégal de la médecine". Cet Ordre doit aussi examiner l'affaire lors de sa session plénière les 3 et 4 octobre. Il a déjà prévenu qu'il poursuivrait tout médecin qui, ayant participé à ces essais, "contreviendrait à ses obligations déontologiques".

L'abbaye du Poitou, où étaient menés en partie ces essais, a pour sa part reconnu avoir "probablement manqué de discernement" en accueillant la structure qui les a menés. Elle clame toutefois ne pas "porter la responsabilité" des activités des groupes qu'elle reçoit.

 

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