Georges Frêche 10 ans déjà - André Vézinhet: "on parle de guerre fratricide mais j'ai vécu l’aventure avec enthousiasme"

A l’occasion des 10 ans de la mort de Georges Frêche, entretien avec celui qui conquit la ville avec lui en 1977, fut son premier adjoint à la mairie de Montpellier puis devint président, pendant 17 ans, du Conseil Général de l’Hérault : le socialiste André Vézinhet.

Georges Frêche et André Vézinhet en 2003
Georges Frêche et André Vézinhet en 2003 © MAXPPP/RICHARD DE HULLESSEN
Leurs parcours auront longtemps été parallèles. Ils étaient tous deux socialistes. L’un a grandi politiquement dans l’ombre de l’autre, avant de prendre son envol. Ils étaient de même génération. André Vézinhet, né en 1939, un an après Georges Frêche, a longtemps fait partie du premier cercle de ce dernier.

Elu sans discontinuer dans l’équipe municipale de Georges Frêche de 1977 à 1998, André Vézinhet a été son premier adjoint avant de devenir président du Conseil Général de l’Hérault de 1998 à 2015. Il a également été député et sénateur de l’Hérault.

Aujourd'hui retiré de la vie politique, il partage son temps entre sa résidence de Montpellier et sa maison de Nant, dans son Aveyron natal. Il se souvient de plus de 30 ans d’une amitié politique heurtée, dans les dernières années, par les luttes de pouvoir et d’influence.
André Vézinhet (PS) ex-président du conseil général de l'Hérault
André Vézinhet (PS) ex-président du conseil général de l'Hérault © France 3 LR

Vous êtes de la même génération, vous aviez quasiment le même âge : comment vous êtes-vous rencontrés ?

En 1977, on ne se connaissait pas ou peu, si ce n’est une appartenance commune au PS. Je préparais ma thèse de chercheur et j’étais responsable d’un organe de presse dans lequel je commettais des articles contre les réformes de l’Education telles que la loi Haby. J’étais aussi très actif dans mon quartier de La Paillade en tant que représentant des parents d’élèves. Georges Frêche, qui avait toujours le nez à la fenêtre et savait prendre l'air du temps, m'avait repéré dans le paysage.

Il était alors député, je suis allé le voir à sa permanence et il m’a proposé d’entrer dans la liste qu’il préparait pour les municipales. La seule chose que je voulais, c’était la délégation aux constructions scolaires. Et il me l’a donnée.

Vous remportez donc ensemble la mairie de Montpellier en 1977. Comment ça se passait au conseil municipal ? Est-ce que c’était "je décide et vous exécutez" ou était-il un maire à l’écoute ?

Je n’ai jamais eu le sentiment que c’était "je décide". C'était quelqu'un qui donnait son aval à ceux qui bossaient. Je n'ai jamais eu l'ombre d'une entrave. Il venait aux inaugurations et il était satisfait. Sous ce premier mandat, il avait su s’entourer de gens qui avaient envie de travailler : Ernest Granier, Raymond Dugrand… Ils étaient désireux de produire une action publique politique, avec leurs convictions et Georges Frêche nous laissait la bride sur le cou. Ce qu’il ne supportait pas, c’était donner une délégation à ceux qui n’en faisaient pas bon usage. Je souhaite beaucoup de succès à Michaël Delafosse [le nouveau maire PS de Montpellier, NDLR], mais ce sera difficile de tourner la page. Il a bousculé la Ville, il a laissé une telle empreinte !

Pour son second mandat, Georges Frêche fait de vous son premier adjoint. Au-delà de cette relation politique, vous aviez des relations personnelles ?

Ce deuxième mandat a été pour moi celui de l’exaltation auprès de lui. J’avais eu un violent affrontement avec le précédent premier adjoint Jean-Pierre Vignau. Au début j’étais seul et puis finalement, pour le renouvellement du mandat, c’est moi que Georges Frêche a choisi.

Notre relation était franche et notre amitié solide. Nous étions souvent ensemble, y compris les weekends. Il est souvent venu chez moi, dans ma résidence secondaire de Nant en Aveyron, avec sa femme et ses enfants. Il nous arrivait de prendre des vacances ensemble.

Politiquement, je n’ai jamais dérogé à l’obligation de le seconder : il savait qu’il pouvait partir dix jours, l’intendance suivait.

Qu’appréciiez-vous chez lui ?

C’était quelqu’un de passionnant à vivre ! Il avait une mémoire phénoménale, il était capable de parler de tout et était très féru d’histoire politique. On a été en Grèce : c’était un helléniste brillant ! En Chine, c’était surprenant : quand il n’était pas d’accord sur tel ou tel point de l’histoire du pays, il tenait tête à nos "guides" officiels désignés par le pouvoir et était capable de citer tous les noms des dignitaires historiques chinois même les plus obscurs ! Il vous séduisait par cette connaissance.

Vous êtes resté élu de la Ville jusqu’en 1998, date à laquelle vous êtes devenu président du Conseil Général de l’Hérault. Vous étiez en mission au Département, après les années d’opposition de Georges Frêche à l’ancien président (ex-socialiste) Gérard Saumade ?

Ce n’est pas aussi simple que ça. En 1998, Georges Frêche décide d’en découdre avec le président UDF du Conseil Régional Jacques Blanc aux élections régionales. Il me propose alors de faire partie de la liste et me dit : "j’abandonnerai la Ville quelques temps pour conquérir la Région et ensuite je reviendrai à la mairie. A ce moment-là, je te verrai bien à la tête de la Région". Je lui dis que je ne marche pas dans cette « combinazione », je n’avais pas envie d’être un président potiche devant se souvenir de qui l’avait fait roi.

Je lui annonce mon intention de conquérir le Conseil Général. Il est entré dans une colère noire ! Il m’a dit que je ne serai jamais élu car les électeurs ruraux se méfieraient toujours du premier adjoint au maire de Montpellier. J’ai tenu bon, j’ai tissé mon réseau, mes liens. J’avais une des plus fortes sections socialistes de France en nombre de militants derrière moi. Au final, il a perdu à la Région [après l'alliance entre les conseillers régionaux de droite et ceux du Front National lors de l'élection du président du conseil régional Jacques Blanc, NDLR] et moi j’ai gagné au Département : ça laisse des traces !

Mais je crois que notre amitié est demeurée. Il y avait des tensions, c’est clair, il avait mal vécu l’épisode. Moi je devais tenir mon rang, donc il y avait des frictions. La presse parlait de guerre fratricide, je dirais plutôt des bras de fer classiques : le président d’une collectivité qui gère un budget de plus d’un milliard d’euros ne peut pas ne pas exister face au maire du chef-lieu du département. Malgré tout, on s’est mis d’accord sur certains projets, comme l’aménagement des avenues de la Liberté, Mendès-France, Vincent Auriol.

Les choses se gâtent lorsque Georges Frêche accède à la présidence de Région. Diriez-vous que vous entrez alors dans une lutte de pouvoir entre ces deux collectivités ?

C'était difficile d’en être autrement : quand on est le premier sur son territoire, il faut tenir sa place. Gérard Saumade l’avait fait avant moi et ça avait été très dur.

Georges Frêche, il fallait qu’il marque son temps. Il a dit des choses très dures à entendre sur moi, du genre : "André Vézinhet, la seule chose qu’il sait faire c’est des routes pour aller chercher des champignons".

Mais l’un dans l’autre, on est restés amis. Même quand la presse titrait sur la "guerre fratricide", on se voyait, il restait de l’estime. Même à la fin, quand il avait ses problèmes de santé [Georges Frêche subit une lourde opération du dos, NDLR], il m’appelait et me disait : "viens me voir".

Aux élections régionales de 2010, vous choisissez de rester fidèle au PS qui vient d’exclure Georges Frêche pour ses propos sur les joueurs noirs de l’équipe de France football et de soutenir la candidature d’Hélène Mandroux, qui lui a succédé à la mairie de Montpellier. C’est aussi une rupture idéologique ?

Non, ce n’est pas une rupture. C’est une espèce de salmigondis dingue, cette élection ! Lui avait été exclu, sa liste était dissidente. Hélène Mandroux était socialiste et avait l’aval du parti. Et il fallait qu’il y ait une logique de parti, on était dans un moment très difficile pour le PS. Moi, j’étais à ce moment-là président du Département, élu sous la bannière socialiste, je le dirigeais au nom du PS : j'ai donné des gages à un parti qui avait fait de moi ce que j'étais, même si je le devais aussi en grande partie à Georges Frêche. J'ai été loyal au parti, mais pas déloyal à Georges Frêche. Personne ne m’a vu l’attaquer violemment à ce moment-là.

Mais je n’étais pas naïf : je savais qu’il avait toutes les cartes en main pour gagner. Je ne me faisais pas d’illusion : je me suis rangée derrière Hélène Mandroux mais je savais qu’elle serait battue.

L’épisode des propos sur l’équipe de France n’était pas le premier : il y avait eu les mots très violents sur les Harkis traités de "sous-hommes" : vous êtes-vous opposé à lui à ce moment-là ?

Sur ses "sorties", lui dire "tu as tort" ne servait à rien, surtout si on le disait sur une tribune. Il fallait s’y prendre autrement, discuter en tête-à-tête. On pouvait lui dire qu’on n’était pas d’accord à ce moment-là. On n’était pas fait de la même nature, tout simplement.

[NDLR : au lendemain du décès de Georges Frêche en 2010, Carine Alazet est revenue sur ces polémiques dans ce reportage :]
durée de la vidéo: 02 min 45
Georges Frêche : l'outrance pour arme politique ©France 3 Occitanie
Malgré tout, je suis resté admiratif pour lui. Globalement, avec le recul, le bilan est extrêmement satisfaisant : le positif l'emporte mille fois sur les difficultés.

Durant cette "cohabitation" avec Georges Frêche, j’ai beaucoup appris et j'ai apprécié l’homme, l’historien, le maire… L’aventure, je l’ai vécue avec enthousiasme !
 
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