L'inceste à Montpellier : le témoignage de deux femmes face à un crime trop souvent impuni

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Écrit par Isabelle Bris
Un français sur 10 reconnait avoir été victime d'inceste, selon le dernier sondage réalisé pour l'association "Face à l'inceste". Soit trois fois plus qu'il y a dix ans.
Un français sur 10 reconnait avoir été victime d'inceste, selon le dernier sondage réalisé pour l'association "Face à l'inceste". Soit trois fois plus qu'il y a dix ans. © BEP/L'ALSACE

Une personne sur 10 affirme avoir été victime de l'inceste. C'est ce que révèle un sondage Ipsos réalisé pour l'association "Face à l'inceste". Un chiffre qui a triplé en une décennie. A Montpellier, une victime et une mère de famille racontent leur combat pour étre entendues par la justice.

Elodie, une trentenaire de Montpellier a subit les assauts de son beau-père quand elle avait entre 9 et 12 ans. Pour ces multiples agressions sexuelles, l’homme a été condamné à 3 ans de prison de ferme, lors de sa condamnation en 2000. Mais au final, il ne fera que 5 mois de détention.

Lui, il a pris 5 mois de prison. Moi en revanche, j’ai pris perpétuité.

Elodie, victime d'un beau-père incestueux

« Même aujourd'hui, il ne se passe pas une semaine sans que j’y pense, je fais des crises d’angoisse de manière récurrente. Cela a orienté ma vie "explique celle qui est venue, ente autre, militante féministe. »

Pour cette jeune femme, le processus judiciaire a été aussi destructeur que les abus sexuels. Elle a révélé ce qu’elle avait subi à l’adolescence. Puis vers 16 ans, elle a eu le courage -sur l’insistance de sa mère- d’aller porter l’affaire devant les tribunaux.

« Puisque il était question d’attouchements sexuels et non de viol, on est passé au tribunal correctionnel. Le jour de l'audience, la salle était bondée, remplie d’autres gens qui n’avaient rien à voir avec nous et qui attendait le jugement de leur propre affaire. J’ai été appelée à la barre devant tout le monde. Un vrai traumatisme pour une ado. Sans oublier les policiers qui ont pris ma plainte au départ. J’ai même dû leur épeler certains termes quand je leur racontais ce que j’avais vécu… ».

Affronter l’indicible en famille

Même sentiment d’injustice chez Rose. Le ciel est tombé sur la tête de cette maman de trois enfants en décembre 2018.

« Mon fils ainé n’allait pas bien à l’époque. Il était allé consulter un thérapeute qui nous avait conseillé de parler ensemble des secrets de famille. Un jour de décembre, j’avais donc commencé à raconter les histoires d’inceste qui ont eu lien de mon côté, lorsque j’étais enfant. C’est alors que ma fille nous a avoué que son grand père l’avait forcée à participer à trois reprises à un jeu pervers dans la piscine, chaque été. »

C’était un petit jeu secret qu’elle a subit de 7 à 9 ans. Le but, c’était qu’elle lui caresse le sexe. Elle nous en a parlé trois ans plus tard.

Rose, mère de Charlotte

Immédiatement, Rose et son mari réagissent en portant plainte chez les gendarmes. Ils n’ont aucun doute sur la parole de leur fille et coupent les ponts avec les grands-parents qui habitent tout près de chez eux, dans une petite ville héraultaise.

"Chez les gendarmes, nous nous sommes sentis écoutés et épaulés, alors qu’il n’y avait aucune preuve matérielle.  En revanche, la justice nous a profondément déçu en classant l’affaire sans suite. Ma fille Charlotte est très colère. C’est comme si sa parole ne valait rien et qu’il ne lui était rien arrivé".

Le consentement en question

De nos jours, l'enfant doit encore apporter la preuve de son absence de "consentement", démontrer que les faits se sont produits sous la menace, la violence, la contrainte ou la surprise.

"Mais comment imaginer qu'un enfant puisse s'opposer à un grand-père où a un adulte qui ascendant sur lui ?" s’interroge Rose comme tant d'autre famille de victime de l'inceste.

C'est ce vendredi 20 novembre, date de la journée internationale des droits de l’enfant, qui a été retenu par l'association "Face à l’inceste" pour rendre publique ce chiffre glaçant : 10% des Français soit 6,7 millions de personnes, se déclarent victimes d’inceste en France.
Le viol ou l’attouchement sexuel dans le milieu familial, qui reste tabou la plupart du temps, touche tous les milieux socio-professionnels.

Selon l’association, ce chiffre triplé en dix ans. En 2009, le nombre de victimes déclarées s'élevait à 2 millions, selon un premier sondage réalisé à l’époque par IPSOS. Huit victimes sur dix sont des femmes

Cela veut dire que dans une classe de 30 élèves par exemple, un à trois enfants en moyenne en sont victimes.

Caroline, bénévole à l'association "Face à l’Inceste"

« Nous connaissons tous de près de ou loin quelqu’un qui a été victime d’inceste" explique cette montpelliéraine qui a rejoint l’association voilà trois ans. "Ce scandale est un phénomène dont on commence seulement à percevoir l'ampleur. Aujourd’hui, il faut que les lignes bougent, que les pouvoirs publics mettent en place un véritable plan d’action, comme pour les violences faites aux femmes."

Interdire tout acte sexuel avec un enfant

L’inceste a des conséquences graves sur la santé et l’avenir des enfants qui l’ont subi. « L’inceste tue, réduit la durée de vie en moyenne de 20 ans. Parce que  rien n’est fait pour le prévenir, le dépister ou le réduire. » peut-on lire dans le communiqué de l’association.

Face à l’Inceste, fondée  voilà 20 ans par Isabelle Aubry , milite pour intégrer l’inceste dans le code pénal en tant que crime spécifique, ce qui évacuerait la recherche du consentement de l’enfant. L’association de vient d’ailleurs de lancer une pétition pour changer la loi en ce sens, afin qu’un enfant ne soit plus interrogé sur son consentement.

Pour un enfant survivant de violences sexuelles et qui a déjà le courage de dénoncer ce qu'il subit, s'entendre poser la question de son consentement par les autorités judiciaires est d'une violence extrême.

Association Face à l'inceste

Une démarche appuyée par le Haut Conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes (HCE). Cette instance consultative missionnée par le gouvernement a appelé jeudi à modifier la loi pour qu'un acte sexuel impliquant un mineur de moins de 13 ans soit automatiquement
considéré comme non consenti.


"La loi doit prendre davantage en compte l'asymétrie entre l'adulte et un jeune enfant et la prise de pouvoir sur le corps de l'enfant opérée par l'adulte",  plaide le HCE.
 
Afn de pénaliser davantage les viols sur mineurs, la loi Schiappa votée en août 2018 avait fait un premier pas en inscrivant dans la loi "la contrainte morale" pour les moins de 15 ans.

Mais cette formulation est n'est pas assez claire ni protectrice pour l'enfant selon le HCE. Il estime nécessaire de poser "clairement l'interdit de tout acte sexuel avec un enfant", et d'inscrire dans la loi une "présomption de contrainte dès lors qu'un adulte commet un acte sexuel sur un enfant de moins de 13 ans".
          

Des plaintes en hausse constante

En 2018, 23.560 plaintes ont été déposées en France pour des violences sexuelles sur mineurs, dont 7.260 dans le cercle familial, selon le secrétaire d'Etat chargé de l'Enfance, Adrien Taquet.

Le numéro vert, le 119 "Allô enfance en danger", mis à disposition des mineurs ou de leurs familles, traite de plus en plus d'appels. L'an dernier, près de 34.000 appels concernant des enfants en danger ont été pris en charge. 

Pendant le confinement du printemps, les appels entrants ont augmenté de 56% par rapport à la même période de 2018, une hausse "due essentiellement à des campagnes de communication", affirme Adrien Taquet.

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