France Travail. Un agent se suicide, les syndicats accusent le mal-être au travail alors que Gabriel Attal pousse à plus de contrôles

INFO FRANCE 3. Il s'appelait Laurent, il avait 51 ans et travaillait pour France Travail en Occitanie (ex-Pôle Emploi). Le 18 mars 2024, il met fin à ses jours après trois mois d'arrêt maladie. Ce suicide est la preuve, pour les syndicats, du mal être croissant des agents alors que Gabriel Attal veut mettre encore plus de pression.

Le Premier ministre Gabriel Attal doit présenter mercredi 27 mars au Journal de 20 heures de TF1 de nouvelles mesures pour "inciter toujours davantage au travail" après avoir annoncé une hausse spectaculaire du nombre de contrôles sur les demandeurs d’emploi. Cette volonté intervient peut-être au plus mauvais moment pour France Travail Occitanie.

Le 18 mars 2024, l'un de ses cadres en Occitanie, Laurent, 51 ans, s'est suicidé après 3 mois d'arrêt maladie. Pour les syndicats, ce décès est le signe d'une situation de souffrance au travail et un développement du mal-être chez les agents de l'établissement France Travail Occitanie. Le 26 mars 2024, un Conseil Social et Economique (CSE) exceptionnel a voté le lancement une enquête externe pour déterminer si la mort de Laurent est bien en lien avec son travail. 

"Le motif qui était connu, c’était la surcharge professionnelle"

Ghislain Bonnichon est délégué syndical Force Ouvrière à France Travail (ex-Pôle Emploi), élu au CSE central (secrétaire adjoint) et secrétaire de la commission nationale santé sécurité conditions de travail. "Laurent était en arrêt maladie depuis décembre 2023. Le motif que nous connaissons, c’était la surcharge professionnelle. Son arrêt maladie était en lien avec une surcharge de travail avérée."

Laurent a travaillé à Béziers, Montpellier puis Clermont-L'Hérault où il est arrivé en 2023 via une permutation. C'était un manager depuis septembre 2022. D'abord sur l’agence de Montpellier, puis quelques mois sur Clermont-L’Herault avant son arrêt de travail fin 2023.

"Il y avait plusieurs difficultés sur le site. On savait que le contexte managérial sur cette agence était compliqué, déclare l'élu FO. C’est une agence qui a connu beaucoup de carences, avec de nombreuses décisions malencontreuses qui ont provoqué des situations de crise. Il est arrivé dans un contexte complexe, alors qu’il avait une ancienneté limitée dans cette activité managériale."

Nous avons sollicité la direction régionale de France Travail pour connaître sa version. "Nous ne faisons pas de commentaires. Une enquête est en cours."

La multiplication des contrôles annoncée par Gabriel Attal

Lors d'une délibération prise le mercredi 26 mars, les représentants du CSE de France Travail Occitanie estiment que "les conditions de travail et l’organisation du travail exposent les agents à des risques psychosociaux qui génèrent souffrance et mal-être au travail. Ils considèrent que cette situation est de nature à constituer un risque grave pour la santé et la sécurité des agents."

Une chose est sûre, les agents de France Travail ne vont pas chômer. La pression risque de s'intensifier sur les managers, avec une "politique du chiffre", la "multiplication des contrôles" et "des radiations pour diminuer le nombre de chômeurs". C'est d'ailleurs dans ce sens que risquent d'aller les annonces que devrait faire Gabriel Attal ce mercredi 27 mars 2024 concernant l'assurance chômage.

600 000 contrôles ont été réalisés en 2023 soit 100 000 de plus qu'en 2022. Le gouvernement veut encore augmenter la cadence.

Nous passerons cette année à plus de 600 000 et je fixe un objectif : multiplier par trois les contrôles chaque année d'ici à la fin du quinquennat

Gabriel Attal, Premier ministre

Selon nos informations, il y aurait eu 80 tentatives de suicides en moyenne chaque année à Pôle Emploi en France. Une moyenne faite de 2019 à 2023.

Des managers en souffrance

À France Travail comme ailleurs, le mal-être au travail est bien présent. Perte de sens, charge de travail en augmentation, contexte délicat qui rend le management compliqué, salariés en colère ou fatigués. Selon Ghislain Bonnichon, "il y a tout un mix de facteurs. On sait que certains managers sont en souffrance, ils l’expriment, pour des raisons de charge de travail, mais aussi d’injonctions paradoxales, pour des raisons de mutation." 

Il y a quelques jours, Ghislain était en visite à l'agence de Montauban  avec d’autres élus à l’agence de Montauban (Tarn-et-Garonne), où plusieurs cadres ont exprimé leur souffrance. "On voit monter une forme de pression sur ces managers entre le marteau et l’enclume, qui est présente depuis des mois des mois et qui amène un certain nombre de cadres, parfois même très expérimentés, à craquer."

En début d'année, un autre salarié a mis fin à ses jours dans le Tarn. Cette fois-ci, les syndicats n'en ont pas fait l'écho. Le geste de leur collègue pourrait vraisemblablement s'expliquer par des raisons personnelles.

Concernant Laurent, les élus ont voté à l’unanimité (syndicat de cadre y compris) la mise en place d'une enquête lors d'un CSE extraordinaire. Elle sera réalisée par un cabinet d’expertise externe auprès des agents de France Travail Occitanie (ils sont plus de 5 000). "La direction refuse aujourd’hui de reconnaître un accident du travail parce qu’ils estiment que les éléments à caractère professionnels ne sont pas établis. Ils affirment attendre les éléments de l’enquête(…). On sait que la boutique craque de tous côtés et l’objectif, c'est de jouer du violon sur le pont du Titanic."

L'enquête votée à l'unanimité permettra de mieux cerner les raisons profondes de ce nouveau suicide survenu mi-mars et du mal-être ambiant en auditionnant les cadres comme les autres salariés. Les syndicats avaient à plusieurs reprises alerté la direction sur la situation de cet agent. Le rapport définitif sera rendu d'ici à deux mois. 

En 2019, trois journalistes de France Info Margaux Duguet, Catherine Fournier et Valentine Pasquesoone ont publié "Pôle emploi, la face cachée" un livre hélas prophétique. Leur enquête permet de comprendre la souffrance au travail chez France Travail comme on l'appelle désormais, qui semble sur certains aspects comparables à celle vécue auparavant à France Télécom, entraînant suicides et procès. Et toujours la même constante : l'obsession de placer les services publics dans une recherche de la performance, ou d'économies, au détriment des fondamentaux de leur mission.

Selon le Ministère de la Santé et de la Prévention, le taux de suicide en France est l’un des plus élevés d’Europe : 13,4 suicides pour 100 000 habitants (septembre 2023).