occitanie
Choisir une région

10 ans après la mort de Georges Frêche, ils sont bien peu nombreux à critiquer l'action de l'ex-député maire de Montpellier et ancien président de la Région Languedoc-Roussillon, même parmi ses adversaires de l'époque. Oubliées, les polémiques : l'heure est à la célébration de cet homme de gauche.

Pour comprendre un tel culte, nous remontons le temps pour retracer le parcours de celui qui a façonné 40 ans d'histoire politique régionale, au travers des témoignages de ceux et celles qui l'ont côtoyé, accompagné, combattu.

Georges Frêche, entre fascination et détestation

Combien sont-ils, à l'intérieur et à l'extérieur de la gothique cathédrale Saint-Pierre, dans le centre historique de Montpellier, ce 27 octobre 2010 ? Un écran géant a été dressé sur le parvis. Même Paris Match est là, qui publie un portfolio des photos de la cérémonie et avance le chiffre de 1500 personnes. Montpellier enterre Georges Frêche, son Grand Homme, décédé trois jours plus tôt.

Les amis de toujours sont là : Gérard Depardieu, Louis Nicollin. Les adversaires aussi, à commencer par le centriste Jacques Blanc, à qui Georges Frêche a fini par ravir la présidence de la Région Languedoc-Roussillon en 2004. C'est d'ailleurs dans son bureau de l'Hôtel du Conseil Régional qu'il a succombé à un arrêt cardiaque à l'âge de 72 ans.

Dans la presse, les éléphants du PS rendent hommage à celui qu'ils ont exclu en 2007 après un énième dérapage verbal. La première secrétaire du parti, Martine Aubry, salue ainsi "un grand élu visionnaire et bâtisseur dont le nom restera à jamais lié à Montpellier et à sa région [...] Au-delà des désaccords que nous avons pu avoir, je souhaite me souvenir d'un homme courageux et engagé".

Pendant ce temps, les médias nationaux reviennent largement sur le parcours de ce baron du Sud, anti-parisien mais incontournable dans le paysage hexagonal, comme le relate FranceInfo.

Député de l'Hérault de 1973 à 2002, maire de Montpellier de 1977 à 2004 et président de la communauté d'agglomération jusqu'en 2010, président de Région de 2004 à sa mort, Georges Frêche a marqué de son empreinte près de 40 ans d'histoire politique, d'abord par sa personnalité hors du commun. André Vézinhet, ex-président (PS) du Conseil Général de l'Hérault, qui fut son premier adjoint, se souvient de l'érudition du professeur d'Histoire et de droit Romain :

Il avait une mémoire phénoménale, il était capable de parler de tout et était très féru d’histoire politique. On a été en Grèce : c’était un helléniste brillant ! En Chine, c’était surprenant : quand il n’était pas d’accord sur tel ou tel point de l’histoire du pays, il tenait tête à nos "guides" officiels désignés par le pouvoir et était capable de citer tous les noms des dignitaires historiques chinois même les plus obscurs ! Il vous séduisait par cette connaissance.

André Vézinhet

Compagnon des deux premiers mandats de maire de Georges Frêche, André Vézinhet s'est ensuite souvent heurté à son mentor dès son accession à la présidence du Département de l'Hérault. Mais à l'heure de l'hommage, 10 ans plus tard, le socialiste préfère se souvenir de l'ami.

Même mémoire sélective chez Hélène Mandroux, qui fut elle aussi première adjointe avant que Georges Frêche ne lui confie le fauteuil de maire de Montpellier lorsqu'il prit la tête de l'agglomération. En 2010, une nouvelle "sortie" de l'homme fort du Languedoc-Roussillon sur la "tronche pas catholique" de Laurent Fabius convainc le PS de faire d'elle sa tête de liste aux élections régionales contre lui. Il la bat après une campagne d'une rare violence verbale.

Dans ses mémoires intitulés "Maire courage" (Au Diable Vauvert), malencontreusement parus le jour des obsèques de Georges Frêche, Hélène Mandroux écrit : "il a régné par la peur" et décrit un système sans contre-pouvoir, basé sur l'obéissance absolue et dans lequel qui n'est pas d'accord est éliminé.

Des propos qu'elle réfute 10 ans après lors de l'entretien téléphonique qu'elle nous a accordé pour cet article :

Vous, les médias, vous vous attachez à l’écume. Sur le fond, il y avait une amitié réelle. A l’époque j’étais au PS, j’y suis pas allée pour représenter le parti, pas contre Georges Frêche. Il le savait très bien. Les outrances, ce n’est pas ce qu’il faut retenir de Georges Frêche. Ça ne compte pas, ça. La raison doit l’emporter sur les émotions qui sont des réactions brutales et irréfléchies. Et la raison, c’est que l’Histoire retiendra que de tous les maires de Montpellier depuis la Révolution, c’est lui qui a créé la ville moderne.

Hélène Mandroux

Ah, les écarts de langage ! La presse nationale s'en régalait et Georges Frêche ne l'ignorait pas. Emportement ou calcul ? Nul ne le sait. Mais aujourd'hui encore, ses dérapages sur les Harkis qualifiés de "sous-hommes" ou sur les joueurs noirs de l'équipe de France restent dans les mémoires. Carine Alazet les a compilés dans cette rétrospective réalisée au lendemain de sa mort :
Georges Frêche : l'outrance pour arme politique
Au lendemain du décès de Georges Frêche, en 2010, Carine Alazet revient sur les outrances verbales dont il avait fait des armes politiques. - INA/France 3 Occitanie - Carine Alazet
Laurent Blondiau, qui a été son directeur de communication à l'agglomération et à la Région, se souvient d'avoir dû maintes fois jouer les démineurs : "Il fallait parfois "recontextualiser" ses propos en appelant les journalistes en service après-vente. Par exemple quand il disait qu’il ne fallait plus qu’une seule cave coopérative pour la région…Certains prenaient la chose au pied de la lettre, alors que c’était une image pour dire qu’il fallait une unité, une grande marque ombrelle pour mieux produire et vendre nos vins. Il disait : "Je fais de la maïeutique, je provoque pour faire réfléchir !"

Avancer, toujours avancer : tel semble avoir été le credo de Georges Frêche. Avec une obsession : marquer l'histoire de son territoire, à coups de phrases assassines et de poses de premières pierres.

Le bulldozer bâtisseur

A 35 ans, en 1977, le jeune député socialiste de l'Hérault Georges Frêche ravit la mairie de Montpellier au conservateur François Delmas, avocat, homme de droite et pur produit de la bourgeoisie montpelliéraine, aux commandes de la Ville depuis 1959.

François Delmas a géré la croissance démographique de Montpellier, alimentée par l'arrivée massive des rapatriés d'Algérie. La ville s'est développée et s'est transformée sous son impulsion : lancement d'une zone à urbaniser en priorité (ZUP) sur le domaine de La Paillade, arrivée du géant informatique IBM au début des années 1960, construction des premiers parkings souterrains du centre-ville, aménagement de l'esplanade Charles de Gaulle en jardin public et surtout création du centre commercial le Polygone, près de la place de la Comédie. Un ensemble qui clôt la limite urbaine de Montpellier.

Georges Frêche va voir plus loin : Antigone sera son anti-Polygone, un quartier qui prolonge la ville toujours plus avant jusqu'aux rives du Lez et regarde obstinément vers la mer. Il opte pour une architecture néo-classique, référence à une histoire forcément plus ancienne que celle de l'Ecusson. Une urbanisation qui sonne comme un défi à ce cœur ancien de Montpellier qui concentre alors richesses et pouvoirs de la cité. 

Pour construire Antigone, Georges Frêche fait appel à l'architecte catalan Ricardo Bofill, postmoderniste aux influences gréco-romaines, épaulé par l'adjoint à l'urbanisme d'alors Raymond Dugrand, dont nous dressions le portrait en 2017 à l'occasion de sa disparition :
Leur projet : suivre un axe qui fait écho, à l'est, à celui qui a structuré la ville à l'ouest, à savoir la promenade du Peyrou et l'aqueduc des Arceaux. Le percement d'un immeuble, place du Nombre d'Or, achève de créer une perspective complète à partir du Polygone jusqu'à l'Hôtel de Région et facilite la circulation des piétons. 

Dans un reportage de FR3 Languedoc-Roussillon présentant le projet en 1980, Ricardo Bofill explique vouloir réaliser un ensemble cohérent, incluant commerces et habitations, avec une priorité donnée aux espaces publics et sociaux :
Démarré en 1983, l'ensemble est achevé au tournant des années 2000, avec la piscine olympique , la médiathèque Émile Zola et la première ligne de tramway. En parallèle il piétonnise la place de la Comédie. Modernisée, Montpellier devient "la surdouée" à la faveur d'un slogan publicitaire qui lui colle encore aujourd'hui à la peau. Georges Frêche sera l'un des premiers maires à jouer sur l'image de marque pour attirer les investisseurs.

Plus rien n'arrête les projets de Georges Frêche le bulldozer bâtisseur, fort d'un soutien sans faille des électeurs montpelliérains qui le maintiendront à la tête de la Ville durant 5 mandats. Il entreprend de conquérir l'Hôtel de Région, sur l'autre rive du Lez, déclarant vouloir "faire pour la Région ce qu'il a fait pour Montpellier".

A la conquête de la Région

Depuis 1986, l'ennemi politique désigné s'appelle Jacques Blanc. Depuis qu'il a accédé à la présidence de la Région Languedoc-Roussillon, le centriste lozérien se pose en chantre de la ruralité face "l'ogre montpelliérain" qu'il accuse de vouloir "cannibaliser la région". Ce qui lui vaudra de la part de Georges Frêche le perfide sobriquet de "Jacou le croquant". On peut avoir un aperçu de ce qui les sépare dans cet extrait du débat de 2004, dans lequel ils se disputent la paternité des créations d'emplois :
L'opposition entre les deux hommes est aussi une opposition de style : Blanc le hâbleur se veut rassembleur quand Frêche attise les clivages à coups de petites phrases. Elle s'accentue lors des élections régionales de 1998, où aucune de leurs deux listes n'obtient la majorité absolue nécessaire pour emporter la présidence. Jacques Blanc ne conserve son fauteuil que grâce aux voix des élus du Front National. Il est exclu de l'UDF. De Georges Frêche, il dit aujourd'hui :

La divergence était dans la conception qu’on pouvait avoir de l’aménagement du territoire : pour Georges Frêche, Montpellier devait « tirer » les territoires vers le haut. Ma vision, c’est qu’il y a un tissu de pôles qui irriguent le territoire régional et je considérais qu’il fallait valoriser cette réalité multipolaire. Pour lui, il devait y avoir une verticalité et pour moi, une horizontalité.

Jacques Blanc

Loin de le décourager, cette défaite alimente le désir de victoire de Georges Frêche, qui se représente face à son vieux rival 6 ans plus tard et, cette fois, l'emporte. Emu, en direct sur France 3 Languedoc-Roussillon, il dit penser à sa famille, à sa femme, ses filles, ses parents et promet d'œuvrer pour améliorer les conditions de vie des habitants de la région :
En 2010, il conserve la présidence de Région après avoir été, lui aussi, exclu de son parti, le PS, à force d'outrances langagières.

Pour Georges Frêche, c'est une revanche personnelle sur Paris qui s'est toujours méfié, voir défié de ce baron de province tonitruant, comme l'explique son directeur de la communication de l'époque Laurent Blondiau :

Je pense qu’il ressentait parfois beaucoup d’injustice sur la vision qu’avaient de lui certains politiques, notamment parisiens. Il était blessé, au fond de lui, par les accusations de racisme, d’anti-sémitisme par exemple qu’on lui a collées. Sa "famille" politique l’a écarté par rapport à son franc-parler. Je me souviens que dans le documentaire de Serge Moati qui suit en 2002 la campagne présidentielle de Lionel Jospin, on voit Georges Frêche intervenir en disant aux pontes nationaux : "vous appelez ça l’Atelier et dans le programme il n’y a pas une seule fois le mot ouvrier !" Il avait déjà raison : Paris voulait dicter les choses. Sa plus grande fierté par rapport à ça c’était la réponse des électeurs : 5 fois maire de Montpellier avec deux réélections au premier tour ! Et d’avoir remporté les régionales de 2010 avec une liste PS contre lui alors qu’il avait été exclu du parti…

Laurent Blondiau

La réputation d'anti-parisianisme de Georges Frêche est telle que le préfet de Région Cyrille Schott, nommé en 2007, a le sentiment d'arriver en terrain miné. Dans son livre "Parole de Préfet... Sarkozy, Frêche et les autres" (Editions La Valette – Le Noyer) paru cet été, il se demande : "un vrai défi ! N’y a-t-il pas quelque malice du gouvernement à m’envoyer chez ce "fou" de Frêche ? Personne ne semble à l’abri de ses saillies. Comment accueillera-t-il l’ancien collaborateur de François Mitterrand que je suis ?".

Finalement, le haut fonctionnaire et l'élu boucleront ensemble l'épineux dossier du financement de la Ligne à Grande Vitesse Nîmes/Montpellier. D'abord très réticent à engager l'argent de la Région dans un projet relevant de la compétence de l'Etat, Georges Frêche, refusant d'être "le président du déclin de la Région", finit par investir 330 millions d’euros au nom de la région et 60 millions au nom de l’agglomération et la ville de Montpellier.

On lui doit aussi la création, en 2006, de la marque Sud de France pour soutenir la filière viticole en crise. Le label s'est depuis ouvert à d'autres secteurs.
Ironie du sort, c'est dans ce bureau de président qu'il avait mis si longtemps à conquérir que Georges Frêche meurt le 24 octobre 2010, quelques mois après sa réélection triomphante. Le Catalan Christian Bourquin lui succède, puis le Gardois Damien Alary au décès de ce dernier, avant la fusion des Régions et la naissance de l'Occitanie en 2015, marquée par l'élection de la socialiste Carole Delga.

Une fusion dont les élus du Languedoc-Roussillon veulent croire qu'elle n'aurait pas eu lieu dans les mêmes termes si Georges Frêche avait été là. C'est ce que répètent à l'envi Hélène Mandroux à gauche et Jacques Blanc à droite :

S’il avait été encore vivant et que j’avais été encore maire, je pense qu’on se serait battus ensemble après la fusion des Régions pour que Montpellier reste la capitale régionale.

Hélène Mandroux

Seulement Saint Georges n'était pas là pour terrasser le dragon. Alors que reste-t-il de l'homme, du frêchisme et de la frêchie ? Un héritage dont aujourd'hui encore qui veut gagner un scrutin à Montpellier doit se réclamer, tant il reste présent à l'esprit des électeurs.

Les héritiers

Air de famille, même appartenance revendiquée à la gauche : Julie Frêche a su devenir incontournable dans le paysage local, d'abord en prenant la tête de l'opposition de gauche à Philippe Saurel au conseil municipal de Montpellier fin 2019, puis en devenant vice-présidente de la métropole aux côtés du nouvel édile socialiste Michaël Delafosse en juin 2020. 

Mais la quatrième des 5 filles de Georges Frêche a décliné notre proposition d'interview. Elle aime à dire : "la politique, c'est une affaire de combat, pas de succession". Les gardiens de la mémoire, il faut plutôt les chercher du côté de sa mère, Claudine, et de Claude Cougnenc, fidèle entre les fidèles, respectivement présidente d'honneur et président de Georges Frêche l'Association. Une structure dont les parrains ne sont autres que Gérard Depardieu et Pierre Soulages.
Au lendemain du décès de Georges Frêche, Carine Alazet a tenté en 2010 de dresser le portrait intime de cet homme qui semblait toujours en représentation publique :
Georges Frêche : portrait intime
On connaît Georges Frêche, le tonitruant homme public. Ce reportage dévoile la face intime de sa personnalité, celle d'un homme féru de culture et d'histoire. - INA/France 3 Occitanie - Carine Alazet
Côté politique, Georges Frêche n'a jamais désigné de successeur. Au contraire, quelques mois avant sa mort, il se plaisait à semer le doute, voir la zizanie chez ses héritiers putatifs, affirmant : "pour le moment, je soutiens Saurel. C’est celui qui tient le mieux la route. J’aime beaucoup Vignal, Delafosse..."

On connaît la suite : Philippe Saurel est devenu maire avant d'échouer à conserver le poste en juin dernier, battu par Michaël Delafosse. Patrick Vignal, député de l'Hérault passé du PS à LREM, n'a récolté que 6,10% des voix au premier tour de ces mêmes élections municipales 2020. Laurent Blondiau, ancien directeur de la communication de Georges Frêche, tente une analyse :

Il n’a jamais voulu désigner d’héritier politique, mais tous ceux qui ont travaillé après pour cette ville de Montpellier après lui, dans sa foulée ont aimé je pense cette ville. A leur manière. Pour Hélène Mandroux c’était compliqué de s’imposer car il était encore là. Philippe Saurel l’a fait à sa manière, plus dans les paroles que dans l’action. Georges Frêche c’était le volontarisme politique au service de son territoire. Pour lui, rien n’était impossible pour Montpellier. Je ne l’ai pas retrouvé chez ses successeurs, car l’époque est peut-être différente, plus difficile. Peut-être chez Michaël Delafosse où il y a cet allant, cette volonté d’exemple.

Laurent Blondiau

Tous se réclament d'une filiation politique sans revendiquer trop fort un héritage qui, lentement, s'estompe dans la mémoire des plus jeunes électeurs qui aspirent à un renouveau.

Georges Frêche a bien sa statue devant le lycée hôtelier qui porte son nom, non loin des statues des grandes figures politiques (dont certaines polémiques) du XXème siècle qu'il avait fait ériger pour éduquer les masses. Mais pour les jeunes générations, cette "place des Grands Hommes" n'est qu'une agora perdue au milieu du centre commercial Odysseum, où s'affrontent aux beaux jours des joueurs de beachvolley.

Pour les autres, les plus anciens, Georges Frêche reste ce bâtisseur bateleur qui a façonné la Montpellier moderne et les rapports de force régionaux.
A l'heure des hommages, pour les 10 ans de son décès, sa statue à lui, celle du commandeur, ne sera pas oubliée.