Colère des agriculteurs : en Espagne, le monde agricole se mobilise également

La contestation et les mobilisations des agriculteurs gagnent un peu partout en Europe et l'Espagne n'est pas épargnée. Entretien avec Carles Vicente, responsable de la Unió de Pagesos, l'organisation syndicale agricole majoritaire en Catalogne.

Le monde agricole s'enflamme aux quatre coins de l'Europe et l'Espagne n'est pas épargnée. Importations, rémunérations, subventions mais aussi sécheresse et enjeux climatiques, en Espagne aussi les agriculteurs réclament des actions de leur gouvernement. Une politique plus juste, plus cohérente sur le plan européen et qui les accompagne à l'heure du changement climatique. 

Carles Vicente, vous êtes le responsable de l'organisation syndicale Unió de Pagesos, que pensez-vous de la mobilisation des agriculteurs français ces derniers jours ?

La situation que vit actuellement le secteur agricole en France, en Allemagne, en Espagne et ailleurs en Europe est catastrophique. Cela fait déjà très longtemps que les situations des paysans et les différences entre pays de l'UE auraient dû être discutées. Quant aux coûts de productions, les charges, elles augmentent partout. La grande distribution et l'industrie agroalimentaire font pression partout. Il y a des nuances bien sûr et des législations différentes selon les pays mais croyez-moi qu'en Espagne aussi la situation est compliquée pour nos agriculteurs. L'Europe n'a pas su trouver la manière de comment vivre dans un monde avec un libre marché et des pratiques qui incitent au dumping pour les produits provenant de l'étranger. Les produits espagnols, qui parfois sont dits espagnols mais en fait ne font que transiter aussi par l'Espagne, et qui se retrouvent aujourd'hui jetés des camions par les agriculteurs français, appartiennent en fait à l'industrie agroalimentaire. Nous, agriculteurs ne faisons que produire. On parle en fait d'opérateurs de marchés qui achètent à bas prix en Espagne ou au Maroc des produits qui transitent par la péninsule. En fait, nous subissons tous le dumping. Français, espagnols ... nous en souffrons tous. Il faut que ça change. Pour que chaque agriculteur, quel que soit son pays, puisse vivre dignement de son travail.

Vous comprenez les agissements des agriculteurs français et leur mobilisation ?

Je les comprends parfaitement. Mais, à mon avis, il est urgent de provoquer une dynamique afin de résoudre la souffrance du monde agricole en Europe. Les régulations et les législations se font entre quatre murs de bureaux sans tenir compte de la réalité dans les champs. Il faut comprendre la situation dans laquelle se trouve l'agriculture. Chacun d'entre nous, devons faire plus pour lutter contre le changement climatique, ensemble nous devons faire plus pour la biodiversité en Europe, pour l'eau ... Et on doit le faire vite.

Combien y a-t-il d'agriculteurs en Catalogne ?

Nous sommes environ 50.000 agriculteurs professionnels.

Êtes-vous favorable par exemple à une harmonisation européenne des produits phytosanitaires ?

Je suis complètement en faveur de cette harmonisation. On a besoin de cohérence. Rendez-vous compte que le principal pays exportateur d'oranges, c'est la Pologne. Pourtant la Pologne ne produit pas d'oranges. Imaginons que l'Espagne me fasse des histoires sur les produits sanitaires et bien je n'ai qu'à vendre mes produits via Amsterdam ou alors je passe par la frontière turque. Non mais, c'est n'importe quoi ! On est sur un libre marché oui mais tout ne doit être permis. Les agriculteurs qui font les choses bien, comme il faut, pour le bien-être de la société, il faut les soutenir. Pourtant, en Espagne, on en est encore à donner des subventions à des "agriculteurs de canapé". NDLR Il s'agit de propriétaires terriens qui n'exploitent pas les terres ou les pâturages mais dont la propriété leur a permis pendant près de deux décennies de s'emparer d'une part importante des quelque 4 milliards d'euros de la PAC (Politique Agraire Communautaire) que l'UE distribue en Espagne à travers les soi-disant « droits historiques ».

Quelle est la situation des agriculteurs aujourd'hui en Catalogne ?

Nous sommes en train de vivre un changement de modèle. Jusqu'alors, on parlait d'agriculture familiale. Ce modèle est en passe de disparaître au profit de grands groupes qui rachètent ou louent les terres agricoles, des groupes d'investissement comme, par exemple, avec les énergies renouvelables. C'est un autre facteur qui menace notre profession. Une agriculture vieillissante, qui ne se renouvelle pas car elle ne séduit pas. Voilà la réalité. On vit une situation difficile.

Une situation difficile à laquelle se rajoute une sécheresse historique

C'est très dur. L'an dernier nous avons connu des restrictions de 30 à 40% d'eau pour nos cultures. Mais aujourd'hui c'est encore pire. Nos barrages sont à sec donc impossibilité d'arroser dans les secteurs normalement desservis par les barrages. La zone de l'Urgell, qui est un peu mieux dotée en eau, on s'attend à ne pouvoir arroser qu'une ou deux fois par mois, par mois. On comptait sur la neige pour alimenter en eau au printemps. Malheureusement, pour l'instant, elle n'est pas au rendez-vous. C'est vraiment compliqué. On va entrer en état d'alerte dès la semaine prochaine. Comment faire autrement. On ne pourra pas utiliser les canaux d'arrosage, l'élevage aussi devra réduire de 30% sa consommation en eau. Et ce n'est que pour la phase 1. Je crains que la phase 2 suive rapidement et là, par exemple pour l'élevage cela signifie de réduire la capacité des fermes à 80% puis 50% jusqu'à presque dans le pire des cas ne conserver que les mères reproductrices. C'est très dur mais il faudra qu'on applique les consignes à la lettre, c'est important.

Je sais que le secteur agricole en Catalogne attend de pouvoir utiliser les eaux usées, où en êtes-vous ?

C'est une véritable urgence. Reus a commencé en 2022 des travaux pour que l'on puisse récupérer les eaux usées pour l'arrosage mais ça n'est toujours pas terminé. On espère d'ici peu. Cela représente 3 hectomètres cubes voire plus. Cela nous donnerait du temps et la possibilité de s'en sortir. Nous avons organisé une manifestation à Reus le 12 janvier dernier justement pour exiger de l'administration qu'elle accélère le processus.

Une nouvelle manifestation est aussi prévue à l'échelle nationale espagnole le 21 février prochain ?

Oui, ce sont plusieurs centaines de tracteurs de Catalogne et de toute l'Espagne qui iront jusqu'à Madrid pour dénoncer nos conditions.

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