Procès de l’attentat de Nice : la famille Borla revit son cauchemar à la barre

Publié le
Écrit par Pauline Thurier .

Le 14 juillet 2016, la famille Borla a perdu Laura, âgée de 13 ans et demi, lors de l'attentat sur la Promenade des Anglais qui a causé la mort de 86 personnes à Nice. Ce mercredi 21 septembre, une partie de sa famille est venue témoigner devant la cour d'assises spéciale pour raconter ce qu'ils ont vécu comme un cauchemar.

C'est une famille brisée qui s'est présentée ce mercredi 21 septembre devant la cour au Palais de justice de Paris lors du procès de l'attentat de Nice. La mine grave, quatre membres de la famille Borla ont témoigné chacun leur tour pour parler de Laura, décédée le soir de l'attentat alors qu'elle n'avait que 13 ans, bientôt 14. 

Le soir du 14 juillet 2016, les deux parents, Marie-Claude et Jacques Borla, décident d'amener leurs filles de 13 ans, les jumelles Audrey et Laura, au feu d'artifice sur la Promenade des Anglais. Leur grand frère Nicolas reste à la maison car il vient de se faire opérer des dents de sagesse et l'aînée de la famille Lucie est dans l'arrière-pays pour un dîner chez ses beaux-parents.

Jacques raconte à la barre qu'il était fatigué ce soir-là mais il s'était laissé convaincre de venir devant l'excitation de ses filles et son épouse qui voulaient se rendre au feu d'artifice avec une amie des filles et ses parents. 

"D'un coup, elle n'était plus là"

Avant de raconter ce qui s'est passé après la fin du feu d'artifice, Marie-Claude prend une grande inspiration en fermant les yeux, comme pour se donner de la force, ne pas flancher. Le groupe commence à marcher sur la Promenade, sur le trottoir, du côté le plus proche de la mer. Ils forment des pairs. A l'avant, Audrey Borla et son amie Alix, derrière elles, Laura et sa mère Marie-Claude, puis la maman d'Alix avec son fils et enfin les deux pères. 

"D’un coup, il y a le camion, au loin, tout feu éteint, retrace Marie-Claude. Les gens commençaient à crier "Le camion ! Le camion !". Je voyais des choses tomber mais je ne saisissais pas que c'était des corps." Marie-Claude attrape sa fille, la "met sur le côté" et "d’un coup, elle n'était plus là". Jusqu'au jeudi 15 septembre 2022, et la diffusion de la vidéosurveillance lors du procès, elle n'avait pas plus d'explication. Désormais, c'est plus clair pour les deux parents. "J'ai bien vu où elle était tombé", dit sa mère.

L'autre jumelle, Audrey, est sur la plage et appelle ses parents, restés sur le trottoir en hauteur. La mère, sidérée ne bouge pas. "Un corps m'est tombé sur les pieds, ça m'a fait sursauter, décrit Marie-Claude. J'ai pas réfléchi et j'ai sauté." Elle se blesse sur les rochers. Quand il entend la "petite voix" de sa fille Audrey, après le passage du camion qui l'a frôlé, Jacques se dit "c'est bon, elles sont sauvées". Il descend les escaliers et retrouve sa femme blessée allongée sur le sol. Audrey se dirige vers lui et lui demande s'il n'a pas vu Laura. "Là, j’ai commence à paniquer", raconte-t-il, tremblant.

Le groupe attend que les coups de feu, visant à neutraliser le camion, cessent. Les parents de Laura remontent ensuite sur le trottoir pour partir à la recherche de leur fille. "C'était un cimetière à ciel ouvert", dépeint Marie-Claude. Ils crient à s'en casser la voix le nom de Laura. Ils demandent à toutes les personnes qu'ils croisent s'ils n'ont pas vu l'adolescente. D'abord vers le Negresco puis direction Lenval. Marie-Claude qui est gravement blessée va y faire des radios de son dos. Elle a des lombaires cassés. Le couple reste trois heures, jusque 4h30, à Lenval. Entre temps, le couple d'amis a ramené Audrey chez elle où son frère Nicolas attendait des nouvelles.

Nicolas Borla, aujourd'hui âgé de 22 ans, se souvient d'une nuit "interminable". Après avoir reçu deux appels d'Audrey peu compréhensibles, il attendait son retour. Il se souvient de "cette dame avec un pantalon blanc et un t-shirt blanc tachés de sang" qui rentre chez lui avec Audrey. "Elles pleuraient. C’est à ce moment là que j’ai compris qu’il s’était passé quelque chose de très grave", dit-il à la barre. 

Leurs parents finissent par rentrer, sans Laura. Nicolas s'adresse avec violence à son père dès son arrivée. Jacques raconte : "Quand je suis arrivé à la maison, il me dit "Pourquoi tu es sorti ? Tu n'aurais jamais dû sortir ! Tu n'aurais jamais dû aller au feu d’artifice !" Pour lui, je n'ai pas été le héros ce soir-là." Nicolas annonce à la cour qu'il regrette ces paroles. Il est dos aux bancs des parties civiles mais il semble s'adresser directement à son père en disant cela. 

La nuit qui suit est très difficile pour la famille Borla. "On ne savait pas quoi faire, on était impuissants, explique Nicolas. On attendait qu’elle sonne, dans l'espoir qu’elle se soit perdue en ville. C’était impossible de fermer l’oeil sans savoir qu’elle était en sécurité." 

Des parents dévastés

Le lendemain, les parents doivent se rendre à la maison d'accueil des victimes pour faire un test ADN, afin de pouvoir le comparer avec celui des victimes, dans le processus d'identification. L'état de Marie-Claude inquiète les professionnels sur place et le couple est conduit à l'hôpital Pasteur en psychiatrie. Pour Marie-Claude, le récit s'arrête quasiment là. Pendant "trois ou quatre jours", elle ne sait plus exactement ce qui s'est passé. On lui a administré des calmants qui l'ont fait dormir "comme si elle était dans le coma", décrit Jacques. Lui a dormi six heures en trois jours.

Toute la famille, y compris Lucie l'aînée qui est revenue à Nice dès qu'elle a pu, s'attèle aux recherches. Des collègues et des amis se joignent à eux. Ils appellent tous les hôpitaux, demandent aux commerces niçois s'ils n'ont pas vu Laura, font passer le mot sur les réseaux sociaux... Ils ont un espoir quand un homme leur dit l'avoir retrouvée. Nicolas est allé le rejoindre chez lui puis ils sont allés jusqu'au Negresco ensemble. "Il nous a dit d’attendre dans la voiture, raconte Nicolas. Il est rentré et il s’est envolé. On n'a plus jamais de nouvelle. Je n’arrive pas à comprendre pourquoi il nous a fait ça."

Lucie, l'aînée alors âgée de 19 ans, endosse de grosses responsabilités alors que ses parents sont au service psychiatrique de Pasteur. 

Mes parents n’étaient pas là du tout, j'ai senti que c’était mon rôle de grande soeur de porter la famille. Il n’y avait que moi. C'était moi ou personne. Tout le monde était en train de flancher. Je me suis complètement oubliée. Je n'ai pas eu le temps de réaliser ce qui s’était passé, de me demander si j’allais bien...

Lucie Borla

Le 17 juillet, Jacques Borla est appelé à la maison des victimes. Le commissaire lui annonce alors le décès de Laura. L'homme s'effondre et il est reconduit à l'hôpital par les pompiers, où il doit se charger d'annoncer la nouvelle à sa femme.

Une famille disloquée

Le même soir, les trois enfants sont eux aussi appelés à venir à la maison des victimes. Sur le chemin, Lucie essaie de ne pas montrer son stress pour préserver Nicolas et Audrey. Là encore, c'est le commissaire qui leur annonce la terrible nouvelle, d'une manière froide, maladroite et brutale. Lucie se souvient de voir la soeur jumelle de Laura partir en claquant la porte et d'elle-même s'effondrer dans le couloir. Les enfants sont eux aussi conduits en psychiatrie à Pasteur.

Le lendemain matin, les trois enfants Borla sont amenés devant la chambre de leurs parents. Ils n'imaginaient pas les voir un jour dans cet état-là. "Mon père était allongé sur le lit, il ne répondait pas, il avait des larmes qui coulaient sur les joues. Ma mère, assise au bord du lit, se balançait et disait "il faut que tu me rendes Laura"". Les enfants sont finalement rapidement évacués de la chambre. "Je n'ai même pas pu les embrasser", regrette Lucie. 

Après ces récits très forts, tous les membres de la famille témoignent des angoisses qu'ils vivent depuis et de l'isolement dans lequel ils se sont enfermés. Leur famille s'est "disloquée", explique Lucie. "On ne se comprenait pas, on s’est complètement déchiré", abonde-t-elle. 

Nicolas est parti vivre à Orléans un an après l'attentat, parce qu'il ne pouvait pas rester à Nice. Jacques se décrit comme un "papa démoli". Ils ne parviennent pas à faire le deuil. 

Le procès ranime leur douleur. Mais pour Lucie, c'est un besoin de passer par là : "J’ai besoin de comprendre pour ma reconstruction même si ça doit me faire mal."

Quant à Audrey, la soeur jumelle de Laura, elle a choisi de ne pas témoigner en même temps le reste de sa famille. Son témoignage aura lieu mardi 27 septembre. 

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