Coronavirus : coachs et psychologues au chevet des entrepreneurs au bord du suicide

Ils avaient un projet et l’ont porté jusqu’au bout, donnant tout d’eux-mêmes, jusqu’à la vie parfois. Sur fond de crise économique liée au coronavirus, des chefs d’entreprise sont dans une souffrance extrême. Des associations tentent de les aider à s’en sortir.

Comité de pilotage à l'association "60000 rebonds Sud"
Comité de pilotage à l'association "60000 rebonds Sud" © Photo 60000 rebonds
On parle rarement d'eux... Ils sont presque invisibles à la société tant la culpabilité les écrase. Après avoir tout misé sur leur entreprise, nombreux encore sont les hommes et femmes dirigeants de sociétés, contraints de mettre la clef sous la porte.

La liquidation judiciaire sonne comme le glas. Difficile pour certains de s'en remettre.

C'est là qu'intervient l'association "60000 Rebonds", dont l'antenne de la région Provence-Alpes-Côte d'Azur a été créée il y a six ans à peine. Elle est présidée par Stéphanie Dommartin.

"Lorsque les entrepreneurs viennent nous voir, ils sont en posture de culpabilité, avec une image de soi désastreuse, un poids social énorme", explique-t-elle.

Les liquidations concernent beaucoup d’entreprises familiales, fondées par les parents ou les  grands-parents. Des sociétés qui ont traversé le temps... jusqu'à l'arrêt brutal.

"Déjà liquider son entreprise est une chose difficile, mais ensuite, c’est la double peine lorsque l’on se retrouve isolé des groupes sociaux habituels", indique Stéphanie Dommartin.
 

Si tu dois faillir, tu dois te tuer!

Et pour certains, "l’histoire est terrible. Ils se sentent eux-mêmes liquidés", poursuit la présidente de "60000 Rebonds" Sud.

"En septembre dernier, une dame de 50 ans, dont l’entreprise familiale venait d'être liquidée, est venue nous voir. Elle se souvenait de la parole de son grand-père qui lui avait dit : « Si tu dois faillir, tu dois te tuer ». Dans ces cas-là le poids familial rajoute encore à la dureté de la situation."

Sans compter qu'en perdant sa société, "le dirigeant d'entreprise perd tout". Il n'a généralement pas droit au Pôle emploi. Dans les TPE et PME, les patrons sont souvent les derniers à se verser un salaire.

L'association "60000 Rebonds" et son panel de coachs, de parrains et d'experts, tous bénévoles, assure le maillage de tout un territoire. En région Paca, ils sont 120 à donner de leur temps pour les autres, et les aider à rebondir.

Les personnes en difficulté entendent parler de l'association par le biais des tribunaux de commerce, l’Union pour les entreprises (UPE), ou par les mandataires. Libre à elles de prendre contact ensuite pour tenter de remonter la pente.
 

On veut à tout prix que cela fonctionne… Et parfois, ça n’est même plus la bonne décision.

Roland Grunchec a découvert "60000 Rebonds" par internet. Ce chef d'entreprise explique s'être battu, seul, pour tenter de sauver sa société, avant qu'elle ne passe en liquidation judiciaire.

"On prend tout le temps des décisions seuls. On a le nez dans le guidon. Et comme c'est un projet qu’on a créé soi-même, on y passe tout notre temps, notre énergie, notre bonne humeur, et même notre argent", explique-t-il.

"On veut à tout prix que cela fonctionne… Et parfois, ça n’est même plus la bonne décision."

La solitude de l'entrepreneur, les coachs de 60000 Rebonds la connaissent bien.

Ce sont tous des professionnels, rigoureusement sélectionnés par l'association, "car la problématique est sérieuse", précise Stéphanie Dommartin, elle même coach professionnelle..

"Nous somme formés à une écoute sans jugement. Et à l’accompagnement pour que le client sorte le meilleur de lui-même. Il y a une dimension psychologique, mais pas thérapeutique. Par exemple, nous n’intervenons pas dans les histoires familiales."

Le coaching s’étale sur sept séances. Le parrainage peut aller jusqu’à deux ans. Au fil du temps, les personnes se reconstruisent.

"C’est une reconquête. Elles deviennent plus fortes encore, et ont un meilleur mental", constate Stéphanie Dommartin.

"Avec l’aide de l’association, on apprend à éliminer l’émotion qu’on a mis dans le projet précédent", souligne Roland Grunchec. "Cela nous permet de dédramatiser, et de recentrer le débat. Ca donne confiance.

J’ai essayé d’analyser ce qui n’allait pas bien la première fois. J’ai une équipe d’experts qui me conseille, m’envoie sur des pistes, allume les warnings. Dorénavant, j’approcherai les difficultés avec moins d’affect".


Aux côtés de ces coachs, des parrains et des experts aident les anciens dirigeants à retrouver la force de rebondir.

Les parrains sont des personnes salariées ou des entrepreneurs du tissu économique régional, qui veulent avoir un impact positif et solidaire. Les experts viennent de professions qui peuvent aider à la reconstruction de la personne.
 

Je me lève, je pleure,  je me couche, je pleure.

Roland Grunchec raconte quelques séances partagées avec des entrepreneurs dans la même situation.

"Je me suis retrouvé dans des petits groupes avec d’autres personnes. J’ai vu des gens totalement éparpillés. Il y en a un qui disait  « Je me lève, je pleure, je me couche, je pleure »", raconte l'ancien chef d'entreprise.

"Puis je les ai vus reprendre la pêche, et repartir. On est entrepreneur dans l’âme, ça n’est pas un statut qui détermine ce caractère. On l’a dans les tripes.

Parmi les "rebondis", beaucoup deviennent parrains à leur tour. Et un sur deux intègre l’association. 60% des rebonds se font dans le salariat. 40% reviennent à une nouvelle création d'entreprise.

"Pour le salariat, au début, c’est compliqué", souligne Stéphanie Dommartin. "Ils étaient patrons, et deviennent salariés. Ils ont leur histoire. Ils s’avèrent très bons pour des directions d’unité. Dans ces postes, il y a de la hiérarchie, avec une certaine autonomie. Pour certains, il y a la volonté de ne plus être responsables à 100%. Ils se relâchent".

Audace et agilité d'esprit font partie de ces personnalités. "Elles ont de bonnes facultés pour rebondir".

A l'antenne marseillaise, une cinquantaine de personnes sont suivies par l'association. Les TPE et PME constituent le plus gros contingent.

Apesa... pour les suicidaires

Pour certains, la liquidation judiciaire de leur entreprise entraîne un désarroi profond, qui peut les entraîner à commettre l'irréparable.

Le réseau Apesa, tente de les détecter à temps. Pour leur proposer l'aide de psychologues spécialisés. Apesa signifie précisément : Aide psychologique aux entrepreneurs en souffrance aigüe, c'est-à-dire à tendance suicidaire.

Ce réseau national prend sa source dans les tribunaux de commerce. Apesa forme tout un réseau de sentinelles, pour ceux qui veulent bien l’être, parmi les greffiers, les avocats, les experts comptables, les mandataires et administrateurs judiciaires, les juges.

Le regard et l’écoute doivent être attentifs. A cette fin, ce sont 2300 personnes qui ont été formées en France à la prévention du suicide.

"Ce sont dans les tribunaux que l’on diagnostique le plus de chefs d’entreprises défaillants", explique Charles-Alain Castola, président du tribunal de commerce d'Aix-en-Provence, et membre du Comité référent Apesa pour l’ensembles des tribunaux de commerce.

"On en voit qui fondent en sanglots, qui s’écroulent. Il y a des signes comportementaux qui nous alertent : certains n’arrivent pas jusqu’au bout de l’audience. D'autres tiennent même des propos incohérents…", détaille le magistrat. 

"Il y a des phrases types  comme par exemple : « De toute façon, dans 15 jours, ça ne sera plus la peine » ou « A quoi ça sert d’avoir vécu tout ça ? ». On les approche, et avec leur autorisation, on les met en contact avec un centre d’appel qui réalise le diagnostic clinique par téléphone."

Si elle le désire, la personne peut alors consulter gratuitement l’un des psychologues d'Apesa. Elle pourra suivre cinq à six séances de soutien.

Les psychologues sont spécialement formés au risque suicidaire et à la procédure collective (lié au processus de cessation de paiement de l’entreprise). Ainsi, ils comprennent mieux à quel moment du procédé de liquidation ils interviennent.
 

La période actuelle ? A mon sens, tout le monde est encore dans un état de sidération

L’association récolte des fonds qui permettent de prendre en charge les personnes à risques. Ce sont souvent d’anciens chefs d’entreprise reconnaissants qui font des dons.

Quant au résultat obtenu par cette prévention solidaire ? "Il nous faut gérer la frustration. On touche là à la santé des gens donc à leur vie privée. Nous ne connaissons pas l'impact de notre aide auprès de ces gens désemparés", précise Charles-Alain Castola.

Depuis l’existence d’Apesa, 1.700 fiches d’alerte ont été traitées au niveau national.

La crise sanitaire que traverse le pays, et le monde, entraîne une crise économique. Près de 20% des entreprises sont menacées de fermeture. Et une TPE sur deux craint d’être liquidée en ce moment.

"La période actuelle ? A mon sens, tout le monde est encore dans un état de sidération. Mais c’est dans deux, trois mois que ça va être compliqué", estime le représentant d'Apesa.

Du côté de l'association 60000 Rebonds, on garde espoir. C'est l'ADN des coachs. "On est prêts à accueillir beaucoup plus de monde. On se prépare à ça depuis le début du confinement".
 

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